Quand un Anglais voit deux Parisiens pérorer et gesticuler au milieu de
la rue, ils lui font le même effet de polichinelles qu'à ces Parisiens
deux Napolitains pétulants et bavards. De même nous semblons aussi
nonchalants et flâneurs à nos voisins britanniques--lesquels d'ailleurs
sont jugés pareillement par leurs cousins yankees--que les Italiens le
paraissent à nos yeux. Un habitant de l'île de Laputa qui considérerait
la terre à vol d'oiseau prendrait New-York pour une maison de fous
furieux, dont Londres serait la section des agités moins dangereux,
tandis que Paris lui représenterait une agglomération de gens simplement
surexcités, et Rome le calme séjour des tempéraments sains et
tranquilles.
C'est surtout sur les classes bourgeoises que porte cette observation,
car, je l'ai remarqué ici même, le monde, au sens social du mot, est à
peu près semblable partout, exception faite pour l'Amérique toutefois,
par le motif qu'il n'y existe pas.
Je n'apprendrai à personne que le _dolce farniente_ est un produit
ultramontain. Non pas que l'activité intellectuelle ne soit considérable
en Italie, la splendeur matérielle et morale du berceau de la
civilisation occidentale est là pour le prouver; mais elle s'épanche
toute en paroles. Un Italien, en compagnie de qui je visitais ces
curieuses petites villes de l'Ombrie et de la Toscane, si surabondamment
pourvues de chefs-d'oeuvre en tout genre, et devant qui je m'étonnais
qu'avec tant et de si beaux modèles sous les yeux l'art moderne de son
pays produise... ce qu'il produit, me répondit avec beaucoup de raison:
--Hélas! c'est justement notre passé qui nous accable. Nous ne pouvons
pas refaire tout cela, n'est-ce pas? Alors mieux vaut nous contenter de
regarder en nous croisant les bras.
Plût à Dieu que cette sagesse eût été suivie par les peintres dont la
décoration d'une salle du palais public de Sienne, consacrée à la
mémoire de Victor-Emmanuel, me suggérait cette réflexion!
* * *
Ce qui est vrai pour les choses de l'art l'est pour toutes les autres,
et en particulier à Rome. Chez les rejetons des nourrissons de la louve,
fleurit haut et vivace l'orgueil de sortir d'aïeux qui ont conquis le
monde. «_Tu regere populos, Romane, memento!_»... le Romain s'en
souvient parfaitement, mais il fait comme le fils d'un grand homme, qui
se garde de chercher à glaner dans le champ de lauriers qu'a moissonné
son père. Au surplus, il n'y a plus de monde à conquérir, hormis le
continent noir que toutes les nations européennes s'arrachent par
lambeaux. Les Italiens envoient des colonnes expéditionnaires à Massouah
pour faire comme les autres, et c'est pour cela aussi qu'ils cuirassent
de gros navires, qu'ils fondent des canons de 110 tonnes, qu'ils coulent
leur armée dans le moule germanique--amour-propre de jeune royaume
encore exalté par la vanité méridionale. Mais, au fond, ils se sentent
vieux comme le monde, et trouvent qu'après avoir tant fait, ils peuvent
se reposer.
Après la grandeur de la République romaine et la splendeur des Césars,
ce sont les guerres intestines et les agitations politiques, les crimes
et les intrigues, les conspirations et les sociétés secrètes, une
floraison prodigieuse d'art et d'intellectualité sous toutes ses formes,
qui ont épuisé leur sève. Maintenant ils se regardent vivre. Et, si Rome
est plus indolente encore que les autres grandes villes
italiennes--Naples excepté, qui de tout temps a lézardé au soleil, sans
passions et sans désirs--c'est que Rome ne se considère pas comme une
des villes de l'Italie, mais comme l'Italie même. Devenue capitale d'un
État fait de lambeaux épars depuis mille ans, il lui semble que les
faisceaux au chiffre glorieux S. P. Q. R. ont de nouveau soumis les
peuples. Elle a absorbé et faite sienne la grandeur des républiques de
Gênes et de Venise, la richesse de la Lombardie, la magnificence de la
Toscane, et tout ce poids lui pèse sur les épaules. Elle contemple le
passé, elle jouit du présent, elle attend l'avenir.
Voilà bien des mots pour dire que les Romains sont paresseux. C'est
qu'en effet ce n'est pas absolument de la paresse, et il leur déplaît
fort qu'on emploie à leur endroit ce substantif désobligeant.
L'interprétation de mon ami de tout à l'heure--un Romain--est vraiment
la bonne. Et puis il y en a une autre. L'autorité pontificale qui a pesé
sur eux pendant tant de siècles n'a pas peu contribué à les endormir
dans une paix conventuelle que ne troublaient guère les bruits et les
agitations du dehors, soigneusement arrêtés comme des produits dangereux
aux frontières des États de l'Église. Ils ne faisaient rien parce qu'ils
n'avaient rien à faire, parce que surtout ils ne pouvaient rien faire,
et la douce habitude leur en est restée.
* * *
Très ardente et très intelligente pourtant, cette jeune bourgeoisie de
Rome capitale, mais point encore rongée par les inquiétudes vagues, les
agitations énervées, les impatiences fiévreuses, qui ruent la nôtre au
pourchas de l'argent et des jouissances. N'était que ces mots sont
devenus d'une irritante banalité, je dirais que si notre état d'âme doit
être qualifié de fin de siècle, celui de la jeune Rome des classes
moyennes est, au rebours, tout à fait commencement de siècle. Je préfère
dire qu'elle est très province, la province vivante d'autrefois.
Vivante, oui, mais pas de ce que le jargon du jour appelle la vie
intense. Reportez-vous au siècle dernier, dans une bonne ville de
parlement et d'université, et considérez ce qu'y était l'existence
bourgeoise: vous aurez à peu près le tableau de celle de la Rome
contemporaine. La vie mondaine y est quasiment nulle. On vit chez soi et
de peu, n'étant point riche, la vanité italienne--alliée à une aimable
simplicité--consacrant d'ailleurs aux dépenses extérieures tout ce que
ne dévore pas le strict nécessaire de l'existence. Payer ses
cigares--ces longs et minces virginias traversés d'une paille qu'on
enlève pour établir un tirage permettant de fumer du bout des lèvres
sans aspirer qu'à peine--et sa tasse de café ou sa _limonata_ chez
Aragno, constitue l'article le plus important du budget d'argent de
poche. Rentré chez soi, on avale un ample macaroni, arrosé d'un verre
d'eau, et on grignote des olives noires en dégustant une fiaschette de
vin blanc d'Orvièto ou de Grotta-Ferrata.
C'est moins encore parcimonie que dédain de la bonne chère. Harpagon eût
été heureux en ce pays où l'on ne mange que pour vivre, sans regarder à
ce qu'on a sur son assiette. On est sobre par goût, et le climat
déprimant, sous ce ciel bas et chaud chargé de langueur, a bientôt
raison des substantiels appétits britanniques comme des raffinements du
gourmet français. Les gens qui en voyage ont pour préoccupation
principale la question des nourritures feront bien de ne point aller à
Rome: ils n'y trouveraient pas un restaurant où avoir un bon dîner pour
leur argent, et l'unique différence qui existe entre les diverses
catégories de ces établissements est le total du _conto_. En d'autres
pays il est rare que l'entretien de plusieurs hommes réunis autour d'une
table ne tombe pas bientôt sur les mérites comparés des vins qu'ils ont
et même qu'ils n'ont pas bus au cours de leurs expériences
gastronomiques. A Rome c'est très sérieusement qu'ils discutent la
qualité respective de l'eau de la fontaine de Trevi, qui vient des
cascades de Tivoli, et de celle de la fontaine Pauline, amenée du lac de
Brasciano. Quant à _l'acqua acetosa_, sa nature gazeuse et sa saveur
légèrement piquante en font une boisson de luxe, le champagne des
Romains.
Paisibles dans leur intérieur, ils ne le sont pas moins au dehors. Les
affaires ne les occupent guère, l'amour davantage, le bavardage et la
flânerie remplissent le reste du temps. C'est à ces occupations
essentielles que s'emploient les heures passées sur le Corso. On parle
de tout et de rien, avec cette belle sonorité vocale, ronde, grave, un
peu lente, qui, en ce pays de dialectes, fait dire que le modèle de la
langue italienne est: _la lingua toscana in bocca romana_. La
conversation est toujours vive, rarement banale, souvent spirituelle,
avec ce mélange de finesse très subtile et de drôlerie un peu grosse
propre à l'esprit italien. Pas de polissonneries: seulement une
jovialité légèrement grivoise rappelant celle de nos pères. Le
croira-t-on?--les Romains se scandalisent de certains produits de notre
littérature, tout comme les Anglais, de pudique renom. Par contre,
est-ce un effet de l'éducation ecclésiastique survivant à la laïcisation
de l'État?--ils se complaisent à ces plaisanteries d'un sel spécial
qu'on appelle en France les plaisanteries de curé. Le Romain,
d'ailleurs, s'amuse de peu, et rit comme un enfant de ces bouffonneries
d'un goût incontestable, et pourtant drôles en dépit qu'on en ait, par
leur simplicité bonne enfant, dont le genre tout particulier, classé
sous le nom de _lazzi_, était jadis fort goûté chez nous, où les avaient
importées les masques de la comédie italienne. Il est aussi certains
sujets intimes, bannis de nos conversations les plus libres, et qui ici
sont tolérés avec une impudeur dont la naïveté désarme les plus sévères.
Rien d'aussi variable, d'une nation à l'autre, que les chinoiseries de
la bienséance. C'est ainsi que ce qui, dans les romans de M. Zola,
offense chez nous certaines délicatesses, fait en Italie le meilleur de
son succès, tandis qu'on y est choqué par les côtés précisément
qu'apprécient en France les moins enthousiastes de ses lecteurs.
La bourgeoisie romaine est fort curieuse de littérature. Et comme, si
justement orgueilleuse qu'elle soit de ses génies passés, qui ont
malheureusement trop découragé les plumes modernes, on ne peut pas
toujours relire la _Divine comédie_ et _Jérusalem délivrée_, le _Prince_
de Machiavel et les sonnets de Pétrarque, comme, d'autre part, à partir
d'une certaine condition sociale, tout le monde y sait le français, même
ceux qui le parlent peu--et parmi les gens cultivés ils sont rares--nos
écrivains sont ici fort connus, jugés avec discernement et généralement
fort goûtés. Je n'aurais garde de prononcer des noms, crainte d'affliger
ceux que je ne citerais pas; toutefois, j'espère ne chagriner personne
en disant que Paul Bourget y est autant qu'à Paris le romancier cher à
la jeune génération. On y aime sa subtile appréciation des nuances les
plus fugitives et les plus atténuées, sa sensibilité délicate, la
féminité, la grâce émue, l'élégance un peu languissante de sa manière.
De toutes les qualités dont est fait son talent si complet et si
complexe, ce sont celles relevées comme des faiblesses par les critiques
austères ou grincheux qui vont le plus au coeur et à l'esprit de ses
lecteurs d'au-delà des Alpes. Au surplus, l'hommage le plus flatteur que
puisse attendre le créateur d'un genre est rendu à notre charmant
psychologue par des imitations partie voulues, partie sincères, faites
avec beaucoup de talent. Et vous ne vous imaginez pas comme cela fait
bien, du Bourget en bel italien.
La poésie surtout passionne cette jeunesse, et ce goût très vif pour une
manifestation intellectuelle aussi élevée, joint à ce sentiment très
juste de l'art qui est dans le sang de la race italienne, la préserve de
l'alourdissement d'esprit et de l'empâtement dans les vulgarités de
l'existence qui est trop souvent chez nous le lot des milieux bourgeois.
Ils sont encore plus lettrés qu'artistes, et les poètes à Rome trouvent
à qui parler. Je ne sais si l'on ne s'y intéresse pas moins à la
politique qu'aux «vers barbares» de Josué Carducci, curieuse tentative
pour ressusciter en italien le mètre et le rhythme latins. Ils
s'occupent pourtant avec ardeur des affaires publiques, et, lors des
récentes élections, le nombre des candidats a montré qu'en Italie, comme
dans certain pays voisin, un mandat de député est maintenant tenu pour
le plus sûr véhicule de toute ambition. Cela se doit attendre d'une
nation d'avocats--et il faut dire que tout le monde ici est avocat ou
fonctionnaire.
* * *
J'ai peu parlé des femmes de la bourgeoisie romaine: c'est qu'il y a peu
de chose à en dire. Leur vie est assez retirée, comme l'est, en somme,
celle des homme, en dehors de la parlotte de la place Colonna, et les
joies de la famille n'ont pas d'histoire. En cela encore Rome est bien
ville de province. Je n'entends pas dire qu'on n'y aime point, bien au
contraire, c'est ici le pays de l'amour. Mais l'amour y est tout uni et
fort simple, nullement quintessencié ni subtil. On n'est pas toujours
vertueux, certes; mais on est rarement pervers. On lit les romans de
Bourget, on ne les vit pas. Les folies du carnaval fournissent
d'excellentes occasions de flirtation dont on profite largement. Que le
reste de l'année la jeunesse romaine trouve moyen de s'amuser, c'est à
croire; mais ses plaisirs sont discrets, elle ne les affiche point. Que
peut-on demander de plus à une grande ville!
Marie-Anne de Bovet.
[Illustrations:
M. Mérignac fils.
M. Adolphe Rouleau.
M. Reynaud.
M. Ruzé.]