MON PÈRE ET MA MÈRE.

Au fond, l'oncle Bélébon n'était pas coupable. Il avait passé

tacitement un marché par lequel il s'engageait à peupler la salle à

manger de l'hôtel des Lices, à dire des choses aimables pendant le

repas et à chanter les _Noces de Thétis_ à la moindre réquisition; il

faisait loyalement son travail. En échange de ces divers exercices, il

avait stipulé à la muette qu'on me déshériterait en faveur de la

nouvelle dynastie Bélébon-Kervigné; voyez-vous du mal à cela? Le

coupable, c'était Vincent, qui ne voulait pas être gentil, et qui

mettait du tintoin dans la maison, au lieu d'y apporter de l'agrément

Quand on a tout l'esprit d'une famille, des talents de société en

abondance et la bonne volonté de se faire un sort, on est bien

malheureux de n'être pas secondé. J'affirme que la ville de Vannes, ma

patrie, n'était pas sans renfermer un assez grand nombre de citoyens

pensant et raisonnant ainsi.

Chacun pour soi, que diable! Dans le Morbihan comme ailleurs, telle

est la religion des gens qui réfléchissent. On ne demandait pas à

Vincent de vivre en chartreux, mais il aurait dû garder les

apparences.

Trop est trop, selon le langage de cette vulgaire sagesse qui

désapprouve hautement les vendeurs à faux poids, quand ils se font

condamner par la police correctionnelle. Trop est trop. L'oncle

Bélébon restait dans la mesure juste et convenable des bourgeoises

tricheries: Vincent abusait, il gâtait le métier: honte à Vincent! Ils

l'auraient battu. Néanmoins on allait répétant volontiers dans les

salons charitables: Le mariage le corrigera. Mon dieu oui, dans

l'illustre grenier de la noblesse et dans le respectable magasin du

commerce, il y avait pour lui des fiancées toutes prêtes. Pour

Vincent! dira-t-on.

Mesdames, Vincent était un gars de quarante mille livres de rentes, en

terres, au bas mot, ce qui, à Vannes, proportions gardées, vaut à peu

près trois cent mille francs de revenus à Paris. Ne croyez pas ceux

qui vous diraient que j'exagère: cent mille écus sont vite dépensés à

Paris, et quarante mille francs, à Vannes, on n'en peut voir la fin!

Mais je vous le demande: supposez que le démon de la peste noire

s'incarne un beau jour et vienne chercher femme à Paris avec cent

mille écus de rentes. Par le temps d'or qui court, ce n'est pas le

Pérou. Pensez-vous, néanmoins, que la Chaussée-d'Antin, la rue de

Varenne et le quartier d'Anjou, fermant leurs portes au démon de la

peste noire, l'enverront chercher femme au faubourg Saint-Marceau?

Le pensez-vous?

Ma mère tint parole et fit dresser, le soir même, le lit d'Annette

dans sa chambre. Celle-ci, fatiguée d'une journée d'émotions et toute

heureuse de la tournure que prenait sa romanesque équipée, s'endormit

bientôt du sommeil du juste. Elle n'avait qu'un regret, c'était de ne

pouvoir me communiquer sur-le-champ le bulletin de ses succès.

Craignant, en effet, soit mes scrupules, soit l'ombrageuse fierté de

mon caractère, que n'avaient certes point diminuée les heures de mon

exil, elle s'était imposé la dure loi de me cacher ses efforts et même

ses victoires. Elle voulait me donner le bonheur d'un seul coup, sans

me faire partager ses incertitudes et ses angoisses.

Vers minuit, un bruit faible l'éveilla. C'était comme un gémissement.

Elle se crut encore dans notre maisonnette du bord de la mer, et sauta

hors de son lit pour aller à ses petits qui sans doute l'appelaient.

Mais une veilleuse éclairait la chambre: chez nous il n'y avait point

de veilleuse: c'était ma mère qui s'agitait et se plaignait dans son

sommeil. Annette l'éveilla doucement, et ma mère, soulagée, poussa un

long soupir.

«Ah! murmura-t-elle, c'est toi, ma petite Anna, tu es encore là? Dieu

soit loué!

--J'espère bien que j'y serai longtemps ma bonne dame.»

Ma mère lui tendit sa main, qui était froide et mouillée.

«Oh! jusqu'à la fin, reprit-elle avec une grande tristesse. Je ne veux

plus changer.»

Comme Annette essuyait son front, où perlaient des gouttelettes de

sueur, elle ajouta:

«Toutes les nuits, c'est ainsi. J'ai la fièvre.... une fièvre qui me

tue. Je vois toujours les petits qui pleurent et qui me tendent leurs

pauvres bras. Je n'ai pas été une seule nuit sans rêver d'eux, depuis

le temps. Mais tu ne sais pas, ma fille, tu ne sais pas le deuil qui

est dans notre maison.

--Je sais que vous avez bien souffert, madame, dit Annette tout bas,

et c'est pour cela que l'idée m'est venue d'entrer chez vous pour vous

consoler un petit peu, si je pouvais.»

Ma mère avait de grosses larmes qui coulaient sur ses joues amaigries.

«Tu dois parler vrai, murmura-t-elle, car personne ne voulait plus

nous servir. Le digne M. Raffroy t'aura fait pitié en parlant de

nous....

--Oh! bonne dame! l'interrompit Annette.

--Pitié, répéta ma mère avec une amertume si profonde qu'Annette eut

le cœur serré. Nous avons fait envie autrefois. J'avais mon fils et

ma fille, Gérard de Kervigné, notre orgueil, et Juliette, ma belle

Juliette, madame la marquise. Je ne sais pas comment je ne suis pas

devenue folle.

--C'était trois enfants qu'on m'avait dit, murmura Annette.» Car on

m'oubliait.

Ma mère ne l'entendait pas. Elle suivait sa pensée.

«Toute jeune, ma Julie! poursuivit-elle en fixant ses yeux mornes dans

le vide, jolie comme l'amour! Et si bien mariée! J'aimais mon gendre

autant que mon fils, à cause de ses petits. Oh! écoute, Anna,

s'interrompit-elle en un sanglot qui fit explosion, il faut que je te

parle des petits. C'est bien vrai que j'aimais mieux ma fille et mon

gendre à cause des petits. Ils m'avaient donné ces deux chères

créatures. Charlot! mon Charlot adoré: ah! tu ne l'as pas vu! Tu ne me

croirais pas si je te disais comme il était beau! Et comme il avait

déjà le cri d'un homme quand il ordonnait du haut en bas de la maison.

Et Mimi! bonté du ciel! C'est sur son pauvre berceau de mort qu'elle

dit pour la première fois: grand'maman! pour la première et pour la

dernière fois!»

Elle se couvrit le visage de ses mains et balbutia parmi ses

gémissements:

«Ils sont morts, ils sont tous morts: Gérard, Juliette, le mari de

Juliette et les petits! Je les ai vus, couchés, les uns après les

autres et il me semble que je suis entourée de leurs derniers regards.

--On m'avait dit que vous aviez trois enfants, madame,» répéta Annette

pour la seconde fois.

Ma mère fixa sur elle son œil humide et reprit:

«Ordinairement, personne ne m'éveille, parce que je suis seule, et

souvent, si l'on m'éveillait, ce serait grand dommage, car mes rêves

me rendent pour un instant le passé perdu. Je les vois tous deux,

comme ils étaient, pleurant ou riant, escaladant mes genoux et se

disputant mes caresses. Mais, aujourd'hui, c'était un cauchemar, et je

te remercie de l'avoir chassé, ma fille.»

Elle redevint toute pâle en poursuivant:

«Ils étaient là encore tous deux: Charles dans mes bras et Mimi qui

jouait sur le tapis. Tout à coup on a voulu me les arracher, je me

suis défendue, et je me sentais faible, faible.... et ils me tendaient

leurs mains.... Qui donc voulait me les arracher! J'ai peine à me

souvenir. Ce n'était pas la mort....

--Ah! s'interrompit-elle en un cri, c'était toi! c'était toi!»

Ses doigts frémissants essuyèrent son front.

«Et tu étais, continua-t-elle, la femme qui porte malheur.... celle

dont parlait la Poule noire.... la comédienne....

--Oh! pauvre chère enfant! dit-elle en souriant tout au milieu de son

chagrin, tu ne sais pas seulement ce dont je te parle! Pardonne-moi et

ne sois pas fâchée. Ma raison va et vient quand j'ai ces fièvres, et

je ne vaux guère mieux qu'une innocente. Tu es heureuse, toi, sans

doute, ma fille, et je le souhaite de tout mon cœur, tu ne peux pas

deviner l'effet que produit la peine.

--Madame, répliqua Annette à voix basse, chacun connaît son propre mal

Peut-elle être heureuse celle qui se voit forcée d'abandonner son mari

bien-aimé et ses chers petits enfants!

--Ah! s'écria ma mère, comme si ces derniers mots seulement l'eussent

frappée, tu as des petits enfants!»

Annette, au lieu de répondre, dit pour la troisième fois et d'un

accent qui, malgré elle peut-être, n'était pas sans sévérité:

«Madame, je croyais que vous aviez encore quelqu'un à aimer.

--Tais-toi! ordonna la pauvre femme. Je t'ai bien entendue les autres

fois. Oui, j'ai encore un fils, mais tais-toi!»

Annette courba la tête.

Ma mère, comme si elle eût regretté cette prompte obéissance, resta

silencieuse un instant, mais elle avait absolument besoin d'épancher

son pauvre cœur. Elle reprit bientôt avec plus de mystère:

«C'est ici notre malheur. M. Raffroy a eu tort, grand tort de te

parler de cela.... ou peut-être te l'a-t-on dit par la ville, car tout

le monde me regarde quand je passe, et je n'ose plus sortir. Oui,

c'est bien vrai, Anna, j'avais un second fils. On ne faisait pas

beaucoup d'attention à lui à la maison, mais quand il fut parti, nous

vîmes bien que nous l'aimions autant que les autres. On ne dit jamais

son nom ici: M. de Kervigné ne veut pas. Il n'est point maudit,

cependant: monsieur et moi nous prions pour lui le matin et le soir.

Seulement, il est mort pour nous: l'abbé a eu tort de te parler de

lui.»

Elle s'arrêta pour attendre la réplique d'Annette, elle eût voulu

quelqu'un sans doute pour plaider la cause de l'absent; mais Annette

ne répliqua point. Ma mère poursuivit:

«M. Raffroy a eu tort, et c'est bonté d'âme. Il aimait cet enfant-là.

Il nous aime tous. Voilà si longtemps qu'il est bien reçu chez nous!

«Ah! s'interrompit-elle avec une larme dans les yeux, c'est surprenant

qu'il s'entête à l'aimer! et cependant, l'enfant était si jeune! Tout

seul dans ce Paris, chez des parents qui sont des drôles de gens, à ce

qu'on dit. Ce fut la présidente qui le mena elle-même au spectacle, la

première fois. Je pense à lui plus qu'il ne faudrait: j'ai beau faire.

Il est vivant, mon cœur me le dit: jamais je ne le vois avec mes

autres morts.... et s'il voulait quitter celle qui a porté malheur, la

comédienne, la schismatique, la maudite, maudite mille fois! oh!

certes, il serait reçu ici comme l'enfant prodigue, à cœur et bras

ouverts!»

Elle s'arrêta parce qu'elle vit des larmes dans les yeux de sa petite

servante.

«Pourquoi pleurez-vous, Anna? demanda-t-elle.

--Parce que, avec une âme si bonne que la vôtre, madame, il faut bien

souffrir pour maudire.»

Ma mère resta frappée et fut tout une minute avant de reprendre la

parole.

«Ai-je maudit? murmura-t-elle enfin. Certes, certes, j'ai cruellement

souffert. Mais je ne la connais pas et l'on m'a rapporté que notre

pauvre Gérard était de son parti à l'heure de mourir. Qui sait? elle

aime peut-être ce malheureux enfant, car ce n'est pas l'intérêt qui la

retient désormais près de lui.... à moins qu'elle n'attende notre

décès....»

Annette fit un geste de violente dénégation.

«Tu es trop jeune pour comprendre cela, dit ma mère, et, d'ailleurs,

tu es une Bretonne. Mais ces Grecs.... presque des païens! Enfin, je

ne suis pas déjà si méchante, va, je pense bien à mon fils. Il y a des

moments où je crois que je pardonnerais. Mais à quoi bon? Je ne suis

pas la maîtresse. Mon mari est la douceur même dès qu'on n'attaque pas

son nom; pour la mésalliance, il est de fer, et il avait dit souvent

qu'il déshériterait Gérard lui-même, Gérard, son orgueil et son amour,

si Gérard se mésalliait. Et encore parlait-il d'une mésalliance

ordinaire.... mais une schismatique! mais une comédienne!

Elle laissa retomber la tête sur l'oreiller,

«Va te remettre au lit, Anna, ordonna-t-elle. Je suis folle de prendre

le sommeil d'une pauvre enfant comme toi.»

Annette obéit, et ce fut le lendemain au matin qu'elle m'écrivit sa

première lettre.

Il était temps. Le pauvre Joson ne savait déjà plus à quel saint se

vouer. J'étais en danger de mourir ou de perdre la raison.

Annette ne me disait point encore où elle était, bien sûre que

j'aurais été la réclamer au bout du monde. Elle me donnait seulement

de ses nouvelles, ajoutant que sa grande entreprise était en bonne

voie de réussite et que bientôt nous serions tous réunis.

Elle me trompait: c'était un pieux mensonge. L'entretien de la nuit

précédente lui avait montré toutes les difficultés de son œuvre. Il

ne s'agissait pas seulement de miner l'influence des Bélébon et de

chasser l'odieux Vincent; ce n'était pas même assez de séduire ma mère

et de la rendre propice. Derrière tout cela, il y avait l'inflexible

volonté de mon père.

Annette avait deviné d'un seul coup d'œil le caractère de ce dernier.

Bien qu'elle n'appartînt pas à notre Bretagne, patrie classique des

obstinés, elle avait lu sur l'excellente et placide figure du bonhomme

toute la profondeur de son entêtement.

Un homme comme mon père, buté à un pareil mot: «mésalliance,» meurt

sur place, à petit feu, avant de desserrer les doigts.

Avant le déjeuner, Annette trouva le temps de courir chez l'abbé

Raffroy, qui s'étonna de la voir découragée.

«Vous avez déjà soulevé des montagnes, lui dit-il. Continuez, ferme!

ferme! Nous aurons les Bélébon; faites pleurer madame! faites rire

monsieur! Ah! si seulement vous pouviez vous asseoir à table! Mais

c'est égal! des chansons! des chansons!

Tiens bon

L'aviron,

Manon!

--Mais on le dit plus entêté qu'une pierre! soupira ma pauvre Annette.

--Bah! bah! Ma lon lan la, tra deri dera! Oh! hé! Oh! gai! gai! La

nuit, vous avez l'oreille de la bonne dame. Ce soir, au dîner, dansez

la danse d'Etel. Avec Vincent, ne vous fâchez jamais, mais ripostez

dur et piétinez dessus, quand vous l'aurez mis à terre. Ce n'est pas

bien charitable, ce que je vous dis là, mais faites tout de même.

Saint Sauveur! quand nous serons débarrassés de ce troupeau impur, je

promets bien d'entonner le _Te Deum_.... et le reste ira tout seul,

soyez tranquille!»

Au moment où Annette rentrait à la maison, la voix retentissante de

mon père commandait:

«A la soupe! à la soupe! Tout le monde à la soupe!»

Vincent n'était ivre qu'à demi, par extraordinaire. Il est probable

que l'oncle Bélébon l'avait puissamment morigéné, car il ne se montra

pas vis-à-vis d'Annette beaucoup plus grossier que ne le sont

d'habitude les malotrus de sa sorte avec les filles de cabaret. La

journée se passa sans orage. Ma mère voulut avoir Annette auprès

d'elle depuis le matin jusqu'au soir, et mon père, qui s'ennuyait

lamentablement, vint se mettre en tiers dans leur causerie. Il se fit

raconter des histoires et se retira enchanté.

Mon père gênait ma mère; elle eût voulu avoir Annette pour elle toute

seule. Dès que M. de Kervigné fut parti, ma mère s'empara d'Annette et

fit avec elle la grasse veillée. Il y eut, cette fois, des

confidences; on se plaignit des Bélébon, le nom, le propre nom de René

fut enfin prononcé.

Le lendemain, on raconta par le menu la fameuse histoire de la Poule

noire, puis des détails intimes et bien touchants, hélas! sur les

diverses catastrophes qui avaient empli la maison de deuil. Ma tante

Bel-Œil avait ordonné en mourant qu'on brûlat sa bibliothèque de

romans, traduits de l'allemand, déclarant qu'ils contenaient tous un

poison plus ou moins subtil, destiné à troubler les cœurs sensibles.

Son testament me déshéritait, parce que je ne lui avais pas envoyé en

temps _Rudolphe d'Haberburg ou le Vautour du Monastère_.

Ma tante Nougat avait succombé aux suites d'une mayonnaise de

langouste. Je prends sur moi d'affirmer que la Poule noire n'était

pour rien dans son décès: elle n'avait pas eu le temps de tester. Dans

la ville, on disait que mon beau-frère, le marquis de Tréfontaines,

était mort d'ennui. Mais ici commençaient les larmes: ma sœur et les

deux petits! Annette pleurait de bon cœur en voyant par la pensée le

lit de douleur où la jeune mère entourait son agonie de deux berceaux

déjà vides. Et chacun de ses pleurs allait à l'âme de sa maîtresse.

Au bout de huit jours, Annette était l'idole de la maison. Elle avait

rempli à la lettre le programme du chanoine: Elle aidait ma mère à

pleurer, elle faisait rire mon père à gorge déployée. Mon père avait

retrouvé une bonne moitié de son appétit d'autrefois et son potage

recommençait à tomber jusqu'au fond de ses bottes. Les actions Bélébon

baissaient à vue d'œil; c'était une dégringolade.

Le matin du neuvième jour, au moment où Annette entrait dans la

chambre où elle faisait sa toilette, l'oncle Bélébon l'appela du bout

du corridor. Il ne s'agissait plus des insolences de Vincent; on

capitulait; l'oncle était là pour battre la chamade. Mais quand

Carthage ou l'Angleterre fait patte de velours, c'est l'heure du

danger pour Rome ou pour la France. L'oncle Bélébon était un madré

diplomate, et vous allez bien voir enfin que je n'ai rien exagéré en

disant qu'il avait tout l'esprit de la famille.

Annette Laïs · 第 90 / 115 题