BARRICADES.

Si ma pauvre bonne mère eût été en position de choisir, elle n'aurait

point accepté Annette pour servante, parce que Annette était trop

jolie. C'était chose terrible que de mettre une pareille tentation

sous les yeux de ce satyre de Vincent, mais la maison n'allait plus;

le service ne se faisait pas, M. de Kervigné commençait à gronder pour

tout de bon: je crois que ma mère eût gagé le diable si le diable se

fût présenté chez elle en coiffe et en tablier.

Les Bélébon avaient établi la coutume de faire servir la femme de

chambre à table. Le vieil oncle déclarait cela plus _régayant_, pour

employer son mot; Vincent, poli comme à l'auberge, y trouvait

journellement son compte, et mon père n'y trouvait pas de mal. Pour

les débuts d'Annette, ma mère invita l'abbé Raffroy à déjeuner,

pensant que la présence du digne ecclésiastique imposerait toujours un

peu à Vincent.

«Ma chère enfant, dit-elle bien tristement, pendant qu'Annette

agrafait sa robe trop large pour son corps amaigri, je ne crois pas

être une mauvaise maîtresse, et M. de Kervigné vaut mieux que moi.

Cependant nous ne pouvons pas garder de domestiques....

--Oh! moi, ma bonne dame, l'interrompit Annette, vous me garderez tant

que vous voudrez!

--C'est que... nous avons un neveu, voyez-vous....

--M. l'abbé m'a dit cela. J'ai répondu: On a nagé à la drague dans la

rivière de la Trinité. Ça fait des bras. Tant pis pour le neveu!

--Prenez garde, ma fille. Il est fort comme un bœuf et capable de

tout!

--Ne vous inquiétez pas, ma bonne dame. Que je vous plaise seulement,

à vous et à notre monsieur, je ne m'embarrasse pas du reste.»

Il y avait là-dedans un peu de comédie. Annette jouait la brusquerie

de la paysanne. Malgré tout, ma mère m'a dit qu'elle était tentée de

la prendre pour une princesse déguisée. Ce qui lui donnait confiance,

c'était l'accent de la côte que mon Annette avait saisi à ravir.

Ma mère reprit, non sans quelque timidité:

«Vous n'allez pas vous fâcher, ma petite. Ce costume des filles d'Etel

est pimpant et coquet. Si vous vouliez vous habiller en

bonne-sœur....»

Dans les bourgs et villages de Bretagne, on appelle bonnes sœurs les

filles de la Congrégation qui s'astreignent à ne porter dans leurs

vêtements que du noir et du gris.

«A cause du neveu? demanda Annette en riant.

--Oui, ma petite, à cause du neveu, qui n'aime pas les bonnes sœurs.»

Annette riait toujours et, cependant, l'idée ne vint point à ma mère

de la prendre pour une effrontée.

«Ma bonne maîtresse, répondit-elle, je m'habillerais en soldat, moi,

pour vous faire plaisir! Mais je ne peux pas prendre le costume des

bonnes sœurs, parce que je suis mariée.

--Vous, mariée, mon enfant! à votre âge!

--Mariée et mère de famille aussi, par la grâce de Dieu. J'ai

vingt-deux ans, madame. Avec l'aide de sainte Anne d'Auray, ma

patronne, je n'engendre pas le chagrin. Vous verrez que j'ai la

volonté de bien faire.

--Ah! que vous êtes une chère créature! s'écria ma mère. Toujours

riante et avenante! Vous ne devez rien avoir sur le cœur?

--Chacun ses petites peines! Je ne me plains pas. La Providence sait

bien ce que je désire.

--Que désirez-vous, mignonne?

--Vous plaire, ma bonne dame, et à notre monsieur.»

An déjeuner, quand elle vint, portant un plat dans chaque main, ce fut

un murmure autour de la table. Ma mère baissa les yeux et l'abbé

Raffroy fronça, ma foi, le sourcil. Elle était trop jolie, décidément,

bien trop jolie. Et trop coquette aussi peut-être, jugez-en! Ses

admirables cheveux brillaient, lissés en bandeaux sous sa coiffe de

dentelles, dont les barbes voltigeaient au vent de sa marche. Son

corsage blanc comme neige, lacé par devant avec une ganse rouge,

ressortait sous son mouchoir plissé. Sa jupe à large raie bouffait

derrière son petit tablier de soie. Elle avait de longues boucles

d'oreilles, et ses souliers à talons montraient le bas côtelé qui

dessinait son pied de fée.

Il m'en coûte de répéter cette parole qui est une allusion à l'ancien

état de mon Annette, mais je veux absolument le portrait ressemblant:

Annette n'était pas du tout une vraie paysanne. Figurez-vous la plus

ravissante villageoise d'opéra-comique qui se puisse rêver, et vous

approcherez du vrai.

Je ne crois pas qu'un type aussi parfait de la jolie soubrette de

comédie eût eu grande chance de réussir à Paris. Paris est trop près

de la comédie. A Paris, Annette, qui était l'adresse même, eût composé

autrement son rôle. Elle jouait pour la province.

Elle jouait vaillamment, avec tout son courage, tout son esprit, et

avec tout son cœur.

«Qu'est-ce que cette aimable poupée? demanda l'oncle Bélébon.

--Saperbleure! dit mon père, qui essuya ses lunettes pour mieux voir.

Costume d'Etel, la fille?

--Oui, monsieur le comte, répondit Annette qui fit la révérence avant

de poser ses deux plats.

--Allons, maman, s'écria Vincent, dont les gros yeux s'allumèrent,

voilà un vrai cadeau que vous nous faites. Eh! papa Bélébon, vieux

scélérat, ça te reverdit?

--La paix, mon gars, la paix!» voulut dire le bonhomme.

Mais Vincent ne se mettait jamais à table pour déjeuner sans avoir

déjà deux ou trois pots de cidre dans la panse. Il était régulièrement

ivre dès le matin.

«La paix toi-même, papa Bélébon, riposta-t-il. Je suis ici l'enfant de

la maison, pas vrai, papa Kervigné?»

Mon père reprit:

«A la côtelette! Il n'y a que le Morbihan pour le mouton! A boire,

jeunesse! La barre d'Etel m'a passé par-dessus la tête une fois. Elle

se porte bien, la barre d'Etel?

--Merci, notre maître, tout doucement,» répondit Annette en lui

servant à boire.

Mon père la regarda et cligna de l'œil à l'adresse de sa femme.

Quand Annette versa à l'oncle Bélébon, il lui dit:

«La lune est-elle devenue plus grosse qu'un fromage, là bas, l'enfant?

--Approchant, aux grand'marées,» répondit Annette.

C'était au tour de Vincent. Il voulut la prendre par la taille. Elle

lâcha la cruche qui tomba en grand sur lui et l'inonda.

«Au diable! s'écria-t-il en se levant.

--Pardon, excuse, fit-elle. Je suis ombrageuse comme les petits

chevaux de la côte.»

L'abbé Raffroy faisait une figure à peindre. Il avait envie de rire et

de trembler.

«Ami Vincent, dit mon père, tu n'en seras pas le bon marchand. Sais-tu

le proverbe? Il faut trois coiffes pour en faire une d'Etel!....

--Et tâchez, ajouta ma mère plus haut qu'elle ne l'avait fait depuis

des années, tâchez que je puisse garder ma femme de chambre: elle me

plaît.

--Il n'y a pas presse pour venir ici, ajouta doucement l'abbé Raffroy.

--Est-ce une querelle qu'on me cherche? gronda Vincent. Foi de Dieu!

papa Bélébon, veux-tu nous en aller?»

Papa Bélébon vida son verre et fit une terrible grimace.

«A la côtelette! conseilla mon père, toujours pacifique. Bon appétit,

bonne conscience! que chacun y mette du sien....

--C'est ça, dit Vincent, embrassons-nous pour que ça finisse!»

Et il s'empara une seconde fois d'Annette, espérant mettre les rieurs

de son côté, Annette avait les mains libres, pour le coup. Sans rien

perdre de sa bonne humeur, elle le fit tourner sur place, et, pesant

sur ses épaules, elle le remit tout étourdi sur sa chaise.

Mon père éclata de rire et tonton Bélébon fit comme lui, tant il

sentait Vincent profondément attaqué.

--«Ah! ah! murmura l'abbé Raffroy, exalté jusqu'au courage. Tant va la

cruche à l'eau....

--Touché, Vincent! déclara mon père. C'est toi qui es la cruche,

saperbleure!

--Vous voyez bien, ma bonne dame, dit paisiblement Annette, que je

n'ai rien à craindre de votre neveu.»

Ma mère avait d'abord tremblé pour sa nouvelle servante. Résister à

Vincent, c'était publiquement s'exposer aux plus grossières avanies.

Quand elle vit qu'Annette vivait encore après tant d'audace, l'idée

naquit en elle que ce cruel balourd n'était pas tout à fait

invulnérable; elle eut vaguement espoir; elle entrevit peut-être au

lointain de l'avenir la possibilité d'une révolution.

Ainsi sortent de terre humblement et sans bruit, dans quelque coin

obscur de la contrée, ces germes de liberté qui doivent grandir en

cachette et produire l'arbre aux foudroyants rameaux. Tyrans,

descendez au cercueil! Ma bonne mère fredonnait déjà sa petite

_Marseillaise_.

Mais il y a loin de la semence à l'arbre. Que d'hésitation entre le

premier murmure, dont l'écho poltron s'étouffe, et ce grand cri qui

jaillira de la barricade triomphante!

Un silence suivit. Chacun redoutait sa propre hardiesse. L'abbé

Raffroy regardait son assiette d'un air morne; mon père n'osait pas

lever les yeux sur Vincent; ma mère contemplait avec admiration, et

comme en un rêve, cette gracieuse enfant à l'apparence si frêle, qui

était plus forte qu'un homme.

Tonton Bélébon tâtait prudemment le terrain avant de risquer un pas

d'un côté ou d'autre. Vincent avait l'air d'un chien battu. Annette

restait à son aise: elle allait, venait, servait, le sourire aux

lèvres, gardant intacte sa douce et charmante sérénité.

Vers le dessert, Vincent, ivre selon sa coutume, retrouva l'insolence

au fond de son verre. Selon l'habitude aussi, l'oncle Bélébon le prit

par le bras pour le mener coucher. Les choses étaient ainsi; loin de

charger le tableau, je glisse sur une foule de misérables détails;

j'ajoute qu'en Bretagne, et même ailleurs, il n'est pas rare de voir

les plus honnêtes gens du monde subir l'obscénité de ces tyrannies

domestiques.

Entre toutes les histoires, celle de la captation serait la plus

bizarre et la plus invraisemblable. Il y a là un dieu mille fois plus

aveugle que l'amour même, et l'horreur de la solitude mène certains

caractères bienveillants à des excès inouïs. On peut dire, réduisant

les choses à leur exacte expression, que mon père acceptait ces

ignominies; bien plus, les imposait à une femme respectée autant

qu'aimée pour avoir quatre couverts sur sa nappe et entendre chanter

deux fois par jour les _Noces de Thétis_.

Rien de plus, rien de moins. Là se bornaient strictement les avantages

de la société Bélébon.

Avant d'arriver au seuil, Vincent se retourna vers Annette et lui

montra le poing en disant:

«Je sais où est la chambre des filles!»

Mon père ne fit que rire, mais ma mère pâlit. Annette appela l'oncle

Bélébon.

«Monsieur! dit-elle, eh! monsieur! Je viens d'un pays où nous n'avons

point de chien de garde. Le jour, je suis bonne fille, mais la nuit,

je ne plaisante pas. J'ai dans mes hardes un pistoudret qui ne

plaisante pas non plus!

--Saperbleure! s'écria mon père, un pistolet! Gare à toi, Vincent!

--Il m'a déjà servi» ajouta Annette qui lui versait à boire d'une main

ferme.

Vincent sortit en jurant tout ce qu'il savait de blasphèmes.

«Vous aurez une chambre de maître, Anna,» dit ma mère.

L'abbé Raffroy riait sous cape en buvotant son café.

«Tu es une Bretonne, toi, ma fille! déclara mon père. Sais-tu des

chansons de matelots?

--Un cent plutôt qu'une douzaine, notre monsieur.

--Allume, fillette?

--Notre monsieur, sauf le respect que je vous dois et à la compagnie,

excusez:

Fut un ligueur de Quiberon

Qu'avait nom

Yvon.

Kérinon.

Tiens bon

L'aviron,

Manon!

La marée s'avance

Eh hô!

Fut un ligueur de Quiberon

Qui changea de nom

Au son

Du canon.

Et devint, dit-on,

Amiral de France.

Hô hé!

Amiral de France!

Elle entonna ce refrain à pleine voix, la matoise, droite sur ses

hanches hardies, le rose aux joues, le sourire à la bouche,

l'étincelle aux yeux. Mon père battit la mesure des pieds et des

mains; l'abbé Raffroy, honni soit qui mal y pense, accompagna en

faux-bourdon, et quand l'oncle Bélébon rentra, il trouva la réunion

entière chantant de tout son cœur:

Amiral de France,

Hô hé!

Amiral de France!

Je crois que ma bonne mère en était!

Il fut pleinement déconcerté, bien qu'il eût tout l'esprit de la

famille. Depuis des années, il était ici boute-en-train juré,

possédant le monopole de la gaieté, le privilége de la joie et

n'ayant, pour tout ce qui regardait la chanson, la gaudriole, le

calembour et autres jolies choses, aucune espèce de concurrence à

craindre. Cette usurpation inattendue le frappa plus rudement que la

mésaventure même de Vincent, et il demeura tout abasourdi sur le

seuil.

«Allons, mon oncle! s'écria mon père, faites comme nous!

--Je ne connaissais pas ce talent à M. l'abbé, répondit le bonhomme

avec amertume.

--Ce n'est pas l'abbé! c'est la petite! Ah! quel cœur que cette

enfant-là! Elle sait tout ce qui se chante de Saint-Nazaire à

Audierne!

Et gai, gai, gai, dansons en rond.

Des poireaux, des oignons,

Cousine

Mathurine.

Et gai, gai, gai, des poireaux, des oignons,

Quel rôti? du dindon.

Dansons le cotillon!

--Dansons le cotillon! répéta le digne aumônier en pleine révolte.

--A la bonne heure! à la bonne heure! gronda l'oncle Bélébon. Dieu

sait où l'on apprend tant de chansons! Et de si belles! J'ai vu le

temps où ma cousine, la comtesse de Kervigné, n'avait pas de coquines

à son service!

--Anna, dit ma mère, qui peut-être n'avait même pas prêté attention

aux paroles de l'oncle, tu coucheras dans ma chambre dès cette nuit!

--Dansons le cotillon!» clama l'abbé du ton dont on chante

l'_Alleluia_.

Et mon père:

Amiral de France,

Hô hé!

Amiral de France!

«A la bonne heure! à la bonne heure!» grinça le Bélébon.

Il était brave. Il essaya d'entonner l'incomparable: _On dit qu'aux

noces de Thétis_.... mais mon père criait:

Tiens bon

L'aviron,

Manon!

La marée s'avance,

Eh hô!

On n'écoutait plus les _Noces de Thétis_!

La révolution allait un train d'enfer. Il y avait déjà du tyran

détrôné dans l'oncle Bélébon. Mon père avait la perruque sur l'oreille

et ressemblait à un vainqueur de la Bastille.

Annette Laïs · 第 88 / 115 题