Annette restait seule souvent. Pendant mes absences quotidiennes, elle
n'avait que mon souvenir à qui parler. Peut-être que la parole qui
m'était échappée répondait en elle à quelque mystérieux regret. Les
mères veulent tout pour leurs enfants. C'était une nature forte et
droite, mais impressionnable à l'excès et tendre jusqu'à l'inquiétude.
Dans cette parole, qui n'avait aucune portée cachée, peut-être
avait-elle vu pour moi le germe de tout un malheur.
J'avais dit:
«Philippe et Anna seraient comme ceux-là....»
Donc, je trouvais en ceux-là, ou du moins dans le luxe parisien qui
les entourait, quelque chose que Philippe et Anna pouvaient envier.
Nos deux petits étaient habillés comme les enfants du pays. Mais
qu'ils étaient roses, et frais et robustes! Philippe balbutiait le
breton aussi bien que le français. Sur mon honneur, comme ils étaient
je les voulais.
Jamais Annette elle-même ne m'avait semblé plus charmante sous le
costume parisien. Je ne la souhaitais pas autrement.
Quinze jours s'écoulèrent. Je m'étais bien gardé de revenir sur cet
entretien. Je le croyais oublié. Annette me demanda une fois si je
voulais qu'elle prît une femme pour l'aider auprès de ses enfants.
Elle était avec moi, s'il est possible, plus affectueuse que de
coutume, mais je la voyais souvent pensive. Elle entendait mal ce
qu'on lui disait. A plusieurs reprises, le soir, il me sembla qu'elle
essuyait ses yeux après avoir embrassé Anna ou Philippe.
Nous eûmes une voisine pour garder les enfants. J'appris qu'Annette
avait fait deux voyages à Hennebont, petite ville distante de trois
lieues, sur la route de Vannes.
Après la pêche, maintenant, quand je rentrais, j'avais peur. De quoi?
Je n'aurais point su le dire, mais du plus loin que mon œil pouvait
atteindre, j'interrogeais la pointe du phare, et dès que j'apercevais
Annette, mon cœur était soulagé. Craignais-je de ne l'y plus voir?
L'idée qu'elle pouvait me fuir était-elle entrée en moi? Oh! non,
mille fois non! C'eût été un commencement de folie. Mais je souffrais.
Il ne faut point essayer d'expliquer l'instinct ni le définir. La
vérité, c'est que les pressentiments ne trompent jamais.
Un soir, j'eus beau regarder, je ne vis pas à l'extrémité de la dune
cette forme bien-aimée qui était mon vrai phare. Joson remarqua comme
moi l'absence d'Annette, car il borda un aviron sans mot dire pour
aller plus vite.
Je sautai sur le sable et je montai la falaise en courant. Il fallait
qu'Annette fut bien malade.
A la maison, je trouvai la voisine avec les deux enfants qui
pleuraient, demandant leur mère. Annette était partie depuis le matin.
«Elle va revenir!» m'écriai-je.
Mais il y avait sur la table une lettre à mon adresse; c'était
l'écriture d'Annette. Je l'ouvris, et Joson, qui entrait, me soutint
comme je tombais à la renverse.