«Quoique çâ, y avait du tâbâc! Nâge, bijou! saille de l'avant,
blaireau! C'est-il bon el' _punje_, aussi vrai comme Dieu est not'
maître! Les glâces, c'est trop froid! Serre un peu voir le vent,
mauvaise bârque! Nâge partout ou gare l'avancement que j'te vas
donner, soldat marin de mousse de carcan de girafe!
Ainsi parlait Joson Michais, qui galopait de son mieux à une
cinquantaine de pas derrière nous. A la mer, il eût été le premier,
sans contredit, mais mon frère Gérard était un cavalier accompli, et
moi-même j'avais une grande habitude du cheval. La distance entre
Paris et Versailles fut franchie en cinquante minutes. Il m'est arrivé
de faire la même route en chemin de fer et plus lentement.
Nous traversâmes Versailles sans nous arrêter. Il était onze heures et
demie du soir. En quittant la rue de l'Orangerie pour passer entre
l'escalier des géants et la pièce d'eau des Suisses, Gérard me dit:
«S'il était seulement sept heures du matin, je me trouverais ici tout
porté.»
Je lui demandai ce qu'il entendait par là. Il me répondit:
«C'est une autre histoire. Je vais te toucher un mot ou deux de cela,
dès que nous aurons rattrapé la petite sœur.»
Je lui tendis la main tout en courant pour le remercier d'avoir appelé
Annette: _la petite sœur_.
C'étaient les premiers mots que nous eussions échangés depuis Paris.
Il n'y avait à parler que Joson Michais, et Joson Michais ne parlait
qu'à son cheval. Son cheval, qui était le moins bon des trois,
commençait à renifler et la distance s'élargissait entre lui et les
nôtres, qui restaient frais comme au sortir de l'écurie. Joson, voyant
que le français n'y pouvait rien, se mit à parler breton. Son cheval
était normand; on ne s'entendit pas; ce que, voyant, Joson Michais
accomplit la promesse déjà faite et prodigua _de l'avancement_, à
l'aide d'un bon bâton de houx qu'il avait en guise de cravache. Le
Normand parut ne point goûter ce nouveau langage et donna des
_embardées_, selon l'expression de Joson, qui mirent le cou de ce
dernier en péril.
«Nâge, banian! Avant partout, méchant balaou! c'est-il çâ une
embarcation? Je vas t'en casser une, faut dire la vérité, gendarme!»
Nous apercevions les lumières de Saint-Cyr.
«Est-ce loin encore? demandai-je.
--Auprès de Neauphle-le-Château: cinq lieues.
--Il y a un couvent dont la supérieure est la cousine de la
présidente.»
Mon cheval eut de la cravache et bondit comme un cerf.
Mais, à ce moment, nous entendîmes derrière nous un cri de détresse.
Joson Michais avait lassé la patience de son normand qui, fournissant
une dernière et triomphante embardée, l'avait lancé par-dessus ses
oreilles, sur la route, à une demi-douzaine de pas en avant.
Cela fait, le méchant balaou se tenait tranquille et broutait même
quelques brins d'herbe sur le bord du fossé. Joson hurlait comme un
diable. Il traitait sa monture de caïman, de merluche, de Savoyard, de
Malgache, de Nantais, de calfat et même de commissaire, ce qui est la
suprême injure. Le banian n'y prenait point garde et jouissait
modestement de sa victoire. Nous fûmes obligés de mettre pied à terre.
Joson prétendait avoir le cou démoli et les deux jambes cassées.
«Quoique ça, grondait-il pendant que nous le relevions chacun par une
aisselle, c'est pas fond de sable, ici, ni de vase non plus, j'ne mens
point! Roches partout, coraux, cailloux, coquillages. J'ai touché en
grand, quoi! Portez-moi jusqu'à cette girafe de soldat-marin que je le
saborde! Foi de Dieu! c'est çà un coup de mer! Sans vous commander,
notre monsié Gérard, nous sommes ici en rade d'une paroisse, rapport
aux feux qui paraissent là au _sur-sur-ouâ_ de nous, dans le vent.
Mettez-moi à la buvette.»
Au train dont nous allions naguère, nous aurions traversé Saint-Cyr
comme Versailles, sans dire gare, et il y a dix à parier contre un que
nous n'eussions point aperçu l'élégante calèche qui stationnait, toute
attelée, dans la cour du meilleur cabaret du pays. A quelque chose
malheur est bon: cette calèche était celle d'Aurélie.
Le premier objet qui frappa mes regards en entrant dans la salle basse
du cabaret fut le corps d'Annette. Je dis le corps: elle était étendue
comme une morte, sur un matelas, au milieu de la chambre. Des routiers
et des paysans formaient autour d'elle un cercle bavard. Aurélie,
agenouillée auprès d'elle, se tordait les mains, et derrière Aurélie,
il y avait une espèce de frater qui choisissait une lancette dans une
trousse.
Je vis cela du dehors, et je ne sais comment. Si j'en croyais la forme
bizarre de mon souvenir, je dirais que je vis Annette au travers du
groupe qui me la cachait. Comme je franchissais le seuil, tête
baissée, un homme me barra le passage. Je le saisis des deux mains
aux cheveux, et sa tête sonna sur le pavé derrière moi. Je ne me
retournai point. C'était Laroche.
Quand Aurélie m'aperçut, elle poussa un grand cri. Ses jambes
tremblaient et l'on entendait ses genoux se choquer sous sa robe. Je
devais être effrayant à voir. Elle eut peur d'être tuée.
«Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi! s'écria-t-elle. Je jure que je ne
lui ai pas fait de mal!»
Je ne l'écoutais pas. Je ne sais pas si je la voyais. Je tombai de mon
haut sur mes deux genoux et je regardai la figure blême d'Annette.
J'étais convaincu que j'avais une morte devant les yeux. Je ne pleurai
point. J'étais assez calme, je n'avais ni le pouvoir ni l'envie
d'interroger: il me semblait si aisé de la rejoindre, et si impossible
de rester dans la vie où elle n'était plus!
Seulement, j'étais comme un enfant qui s'attarde à un spectacle que le
hasard lui présente sur la route. Je voulais la voir encore et la
contempler si admirablement belle dans sa pâleur. Ces gens qui
continuaient de radoter autour d'elle les stupides commérages du
cabaret campagnard me gênaient. Je m'impatientais à les entendre
interroger, sans se lasser, leur mutuelle ignorance, parler de la
justice et des gendarmes, proposer chacun son remède et dire avec
prolixité ce qu'on aurait dû faire. Pour moi, elle était morte de
notre séparation, comme j'en serais mort moi-même si je n'avais eu le
devoir de la poursuivre et de la sauver. Que faire à cela? Une chose
m'étonnait, c'est qu'on ne me laissait point seul avec elle. Qui donc
avait droit d'être là, excepté moi? J'avais l'intention formelle de
chasser tout ce monde et d'ordonner en homme qui doit être obéi, mais
je ne disais rien. Je regardais et, l'espoir me vint qu'à force de
regarder, j'allais retrouver son sourire dans les lignes immobiles de
ce visage livide.
J'entendis le chirurgien villageois qui demandait du linge et une
cuvette. Je ne compris son intention qu'en voyant reluire l'acier
auprès du bras d'Annette. J'écartai le bonhomme sans effort et sans
colère, je lui dis:
«Elle n'a plus de sang.»
Le frater leva sur moi son œil rouge de vin. La foule se mit à dire:
«Il faut saigner! il faut saigner!»
J'ai remarqué qu'un coup de lancette fait toujours plaisir à la foule.
Ma cousine criait dans un coin où elle s'était réfugiée:
«Vous voyez! J'ai envoyé chercher le médecin! J'ai fait tout ce que
j'ai pu! Ah! quel malheur! Une femme comme moi dans des embarras
pareils! Mêlez-vous donc de rendre service! Je suis sûre d'en faire
une maladie.»
Il est à croire qu'elle avait perdu la tête, car il n'était pas dans
sa nature de penser uniquement à elle-même en face d'un si cruel
événement.
Gérard entra en ce moment. Il venait de remettre sur pied Joson
Michais, qui avait eu plus de peur que de mal. Aurélie lui dit, comme
il passait près d'elle:
«J'ai donné mon flacon. Il faut que ce médecin fasse quelque chose. Me
voyez-vous dans la calèche avec une morte? J'aurais déboursé cinquante
louis pour avoir Josaphat.»
Gérard fit comme moi, il se mit à genoux, à côté du matelas, mais il
fit mieux que moi, car son premier soin fut de prendre ce pauvre bras
de marbre pour y chercher le pouls. Aussitôt un _tollé_ général
s'éleva. C'est dans les environs de Paris surtout qu'est répandue
cette bizarre croyance qu'il ne faut point toucher la victime d'un
accident avant l'arrivée de la justice. Les environs de Paris ne
forment pas la zone de l'univers. On y lit beaucoup de journaux.
Il y eut un instant où les bonnes gens de Saint Cyr, qui se
consultaient à haute et intelligible voix, furent sur le point
d'intervenir par la force pour empêcher Gérard de se compromettre. La
main de celui-ci avait déjà quitté le pouls d'Annette et interrogeait
son cœur.
«Combien d'ici l'Ecole? demanda-t-il sans se retourner vers les
assistants.
--Un demi-quart de lieue, lui fut-il répondu.
--Deux louis à qui ramènera le médecin en chef dans dix minutes. On
lui dira que c'est pour le colonel de Kervigné.»
Tout le monde s'élança dehors, y compris le frater, qui semblait
avoir des ailes. A Saint Cyr, on saigne quarante fois pour deux louis.
Ce dut être, dans la grande rue, une terrible course au clocher.
Aurélie, cependant, ramena précipitamment son voile et s'écria d'une
voix gémissante:
«Je connais le médecin en chef. Aucun scandale ne me sera épargné. Ah!
quelle aventure?»
Gérard avait soulevé doucement la tête d'Annette. Je le regardais
faire. Mon cerveau était vide horriblement. Quand je vis Gérard ouvrir
le flacon de sels, j'eus une impression de répugnance mêlée de pitié.
J'aurais voulu Annette tranquille sur un matelas.
«De l'eau! réclama Gérard. De l'eau froide!
--Un verre aussi pour moi, dit Aurélie. Il y a des grâces d'état. Je
n'ai pas perdu connaissance une seule minute!»
Comme Gérard baignait les tempes d'Annette avec son mouchoir trempé
d'eau, elle rouvrit les yeux tout grands. Je n'en conclus point
qu'elle vivait.
Il fallut son premier cri, qui fut mon nom.
Alors, je tombai la face contre terre, comme si la balle d'un pistolet
m'eût traversé la poitrine à bout portant.
Il y eut un mouvement auquel je ne participai point. On alla, on vint
autour de moi. J'entendis Aurélie qui demandait d'un ton dégagé:
«Eh bien! Minette, comment nous sentons-nous à présent?»
Une main me tâta le pouls. Ce devait être le médecin en chef de
l'Ecole.
«Un peu de grimace dans tout cela, n'est-ce pas docteur? lui dit
Aurélie. Ne me demandez pas comment je me trouve dans cette bagarre.
J'aime à rendre service. Ce Gérard fait de moi ce qu'il veut, et quant
à ce mauvais petit sujet de chevalier, nous l'avons eu chez nous, à
Paris, vous savez. Le président se plaint de ne plus vous voir.»
Dès que le docteur fut parti, après avoir déclaré qu'il n'y avait
aucun danger dans la position d'Annette, Aurélie se fit servir un
blanc de poulet et une bouteille de bordeaux. Elle était d'une humeur
détestable. Elle maudissait son caractère obligeant, qui l'entraînait
sans cesse dans de nouveaux embarras. Le poulet était dur, le vin
éventé. Elle défiait l'univers entier de la reprendre jamais à une
pareille fête.
Gérard était assis entre Annette, couchée sur le lit, et moi, qui
m'étendais sur une vieille bergère. Il tenait nos mains. J'ouvris les
yeux parce qu'il disait d'une voix émue:
«Vous êtes bien véritablement ma sœur, maintenant, et je m'engage à
réparer le mal que je vous ai fait.»
Mon second regard vit Aurélie qui avait la bouche pleine et qui
haussait les épaules.
Ma confiance en Gérard n'était plus entière. Je croyais à la
générosité de son premier mouvement, mais j'avais peur de la
versatilité qui me semblait être le fond de son caractère. Il se
tourna vers moi, et rapprochant ma main de celle d'Annette:
«Je vous marie, ajouta-t-il en riant.
--Grand fou! gronda la présidente.
--Et vous m'aiderez, petite maman!» poursuivit Gérard gaiement.
Il paraît qu'Aurélie avait été aussi la petite maman de Gérard!
Elle devint toute rouge et jeta sa fourchette, qui n'en pouvait plus.
«Ah! par exemple! s'écria-t-elle. Voilà bien mon impertinent traîneur
de sabre. Ta petite maman, à toi! Je t'aurais donc eu avec mes dents
de lait! J'ai passé vingt-huit ans, c'est vrai, mais je ne veux pas
d'un fils colonel. Ta petite maman! mais, en vérité, tu me ferais
donner la quarantaine!
--Du tout, ma nièce! lui répondit Gérard qui prit un grand partit.
Vous faisiez votre première communion le jour où je sortis de Saumur!»
Elle le regarda avec inquiétude, puis, reprenant sa fourchette, elle
d'un dit ton très sérieux:
«N'exagérons rien. J'étais mariée, mais je me suis mariée à quinze
ans.
--Si bien que je pus me tromper et prendre votre voile de noces pour
celui de votre baptême. Ma tante, il faut que ces enfants là soient
heureux. Je ne suis pas méchant, vous savez: mais vous pouvez
beaucoup, et si vous n'êtes pas avec nous, je vous déclare une guerre
à outrance.»
Elle se leva, écarlate de colère. J'ignore quelles armes mystérieuses
mon frère Gérard avait contre elle, mais, en faisant les dix pas qui la
séparaient du lit, elle se ravisa. Un sourire à la bourru-bienfaisant
joua autour de ses lèvres. Elle embrassa Annette et dit:
«Je ne réponds de rien! Ces vieux Kervigné sont entêtés comme des
cailloux. Mais je ne refuse pas de donner un coup d'épaule.
«Ah! s'interrompit-elle en déposant un second baiser sur le front
d'Annette, je connais les souffrances du cœur et je sais y
compatir.... Mais sont-ils drôles! Ils ne se sont pas dit un mot
depuis que les voilà libre de se parler! Seigneur colonel, avez-vous
vu des pareils amoureux dans vos voyages? On dirait les jumeaux
siamois qui se communiquent leurs pensées par un cordon. Moi, je
voudrais les entendre roucouler.»
Gérard me dit tout bas:
«C'est une moitié de marquise et une moitié de vivandière.
--Mais, reprit-elle, ce n'est pas d'à-présent que je m'étonne. J'ai eu
le temps de m'étonner depuis Paris! La Minette m'a d'abord suivie
roide comme balle et j'ai cru que c'était une affaire finie. Elle
n'avait pas même demandé à revoir une dernière fois, comme c'est la
coutume, son René ni ses parents. A la barrière de Passy, je l'ai
entendue qui pleurait; j'ai fait la sourde oreille: il fallait bien
s'attendre à quelques larmes. Au bas d'Auteuil, elle a eu un spasme.
Je n'aime pas les spasmes; mais on ne peut pas empêcher cela.
D'ailleurs Laroche était sur le siège à côté du cocher. Après les
spasmes, je craignais bien quelques cris, des sanglots, une bonne
attaque de nerfs. Mais il n'y eut rien, sinon quelques paroles de sa
voix dont le son m'effraya comme une chose surnaturelle:
«Dites-lui qu'en mourant, j'ai prononcé son nom. René, mon René,
adieu!»
«Elle tomba aussitôt sur moi tout d'une pièce, comme une morte.»
Je collai mes lèvres sur les pauvres doigts d'Annette froids et pâles
comme l'albâtre. Elle me sourit doucement, mais si tristement!
Ma cousine reprit:
«Versailles était passé, nous étions en plein champ. Allez donc
chercher du secours! Je fis descendre Laroche, qui s'assit entre elle
et moi, car j'avais peur. Impossible de la ranimer. De temps en temps
Laroche disait:
«Elle froidit, elle froidit....»
--Quelle galère! mon obligeance me portera malheur! Je n'avais pas
dîné. J'avais des crampes d'estomac à tout briser. Et encore cinq
lieues pour le moins avant d'arriver chez la supérieure, où j'aurais
pu prendre quelque chose. Ah ça, Minette, tout cela est bel et bon,
mais j'ai l'air de la femme de Croquemitaine, moi! Dites au moins à
ces messieurs que vous n'avez pas à vous plaindre de moi.
--Ah! madame!.... protesta Annette.
--C'est égal! Demain j'aurai une migraine qui pourra compter! Je la
sens venir. Tu fais le bon apôtre maintenant, seigneur colonel, mais
c'est toi qui m'as embarquée dans cette histoire. Que vont dire M.
Sauvagel et le président!
«Ma parole! s'interrompit-elle en arrangeant l'oreiller sous la tête
d'Annette, cette petite est mignonne à croquer! Et douce! et bonne!
Elle serait morte sans que je l'eusse entendue se plaindre! Si cela
dépendait de moi, je ferais la sottise.... Mais à l'âge de ta mère,
mon pauvre chevalier, on ne se sent plus comme au mien.»
L'aube commençait de poindre derrière les carreaux enfumés de la
croisée. Gérard consulta sa montre et se leva.
«Je voudrais te parler un instant,» me dit-il.
Je le suivis aussitôt. Il me fit descendre l'escalier et me conduisit
sur la grand'route, devant la porte de l'auberge. Il faisait froid.
Comme il passait son bras sous le mien, il me sembla que je le sentais
frissonner. A cette heure humide et triste du crépuscule du matin, on
est pâle, mais sa pâleur allait jusqu'au livide. Il riait, cependant,
et ce fut d'un ton de gaieté qu'il reprit:
«Petit frère, il y a un proverbe qui dit: Aux innocents les mains
pleines: Tu as mis à la loterie comme un fou et tu es tombé sur le
gros lot. Je ne regrette pas ce que j'ai fait; les apparences étaient
tellement contre cette jeune fille et contre sa famille, qu'il n'y
avait pas pour moi deux manières d'envisager mon devoir. Le principal
était de te sauver; ne me juge pas sur la ruse que j'ai employée; je
te jure que je suis un honnête garçon. Annette Laïs est désormais ma
sœur: tu peux compter là-dessus. On m'aime, à la maison, et le
bonheur que j'ai eu dans ma carrière me donne un certain poids. Toute
mon influence t'appartient. Supposons qu'elle échoue: j'ai reçu
beaucoup trop d'argent de chez nous depuis dix ans. Si l'on essaye de
te prendre par la famine, je suis là: ce ne sera qu'une restitution.»
Je lui serrai la main sans répondre.
«Voici une affaire réglée, poursuivit-il, à moins que je ne reçoive,
ce matin, une balle de pistolet dans la tête ou un coup d'épée au
cœur.»
Sa voix avait baissé malgré lui; je lâchai sa main et je reculai.
«Ce matin, répétai-je. Et pourquoi?
--J'ai eu plusieurs duels en ma vie, répondit-il d'un accent rêveur.
Je crois n'être ni un querelleur ni un fanfaron, mais il est certain
que je ne me souviens point d'avoir éprouvé jamais une pareille
tristesse au moment d'aller sur le terrain.
--Mais quels sont les motifs de ce duel, frère!
--Il y a trois ans, j'étais au 2e cuirassiers, chef d'escadron, sous
le colonel Offroy d'Aubemas, un brave officier, mais de mœurs un peu
rudes. Un jour, il me traita publiquement d'une façon qui me parut
offensante, et publiquement aussi je lui dis:
«Colonel, il ne me faut plus que deux grades pour avoir le droit de
vous payer mes dettes avec usure.
--Et si je passe général? me répliqua-t-il en riant.
--Ce sera trois grades, colonel.
--Et après trois ans, l'interrompis-je, pour un motif si frivole!
Quand tu avoues toi-même que c'est un brave officier!.... C'est là une
misérable rancune, Gérard, et qui n'est pas digne de toi!»
Il secoua la tête.
«Pas l'ombre de rancune! murmura-t-il. Je ne sais pas si, depuis que
je suis au monde, j'ai gardé jamais rancune à personne. D'ailleurs, il
y un fait bien connu: quand on rattrape ses chefs, on ne leur en veut
plus.
--Eh bien, alors.
--Eh bien! petit frère, prononça-t-il, avec un sourire triste, je ne
pense pas qu'il y ait au régiment un registre spécial pour cela, mais
il est certain que rien ne se perd. Je te l'ai dit: la chose a eu lieu
publiquement. D'autres que moi s'en souviennent. Le jour où ma
nomination a paru au _Moniteur_, on a dit à la table des officiers du
deuxième:
--Colonel et colonel: bataille!»