LE COMPLOT.

Je tombai. Gérard me reçut dans ses bras, et j'y restai quelques

minutes sans connaissance. Il y avait eu complot, en effet. On avait

exécuté ici la stricte volonté de mon père, qui avait participé à la

conception du plan et fourni les fonds nécessaires.

Je vais raconter le fait comme je le sus plus tard, car l'explication

de Gérard finit là pour ce soir, et les événements qui suivirent ne

laissèrent point de place aux longs discours.

Annette entra dans la maison du président de Kervigné sans connaître

les noms des maîtres de céans. Au lieu de moi qu'elle attendait, on la

mit en présence d'Aurélie. Elle avait aperçu Aurélie une seule fois,

avec moi, dans la loge du théâtre Beaumarchais; elle la reconnut, mais

cela ne lui apprit rien: j'ai dit qu'elle ignorait le rôle joué par le

président auprès de sa famille.

On se garda bien de lui montrer Laroche.

Elle demanda mon père. Aurélie répondit qu'elle avait mission de

parler pour lui.

Annette et Aurélie étaient seules désormais. Gérard avait passé dans

un appartement voisin, après s'être exprimé ainsi:

«Mademoiselle Laïs mérite plus que des égards. Quelles que soient les

apparences, je déclare que mes sentiments pour elle sont une tendre

affection et un sincère respect.»

Aurélie put être étonnée, mais elle ne le fit point paraître. Elle

avait du cœur et savait vivre. Son ridicule n'était point en jeu.

Elle s'acquitta décemment et bien de la difficile mission qui lui

était confiée.

«Mademoiselle, lui dit-elle en substance, je suis presque une mère

pour celui que vous aimez; néanmoins, je n'aurais point pris sur moi

d'agir comme je vais le faire. Ecoutez mes paroles comme si elles

tombaient de la bouche même de M. le comte de Kervigné, père du

chevalier. Votre mariage avec ce dernier est impossible. M. de

Kervigné n'y consentira jamais de son vivant et il s'arrangera de

manière à ce que sa volonté lui survive. Les raisons de ce refus n'ont

point trait à vous personnellement: c'est pourquoi il n'est pas besoin

de vous les faire connaître. Ce sont des opinions, des préjugés de

caste, si vous voulez, et des arrangements de famille. Le chevalier

doit épouser une de ses cousines, riche et belle; il l'aimait avant de

vous connaître.»

Ce dernier détail, le seul qui fit impression sur Annette, était aussi

le seul qui ft controuvé. Quant au mariage, il était en effet arrangé.

Si je n'en ai point parlé, c'est qu'on avait cru pouvoir en poser les

préliminaires sans me consulter.

Je n'ai pas besoin de peindre la situation d'Annette, isolée et privée

de ses conseils naturels, en face d'une pareille déclaration. Elle

n'eut d'abord à donner que ses larmes.

Aurélie poursuivit.

«La loi française ne nous accorde aucun moyen de vous combattre,

mademoiselle, en dehors des actions criminelles qui nous répugnent et

qui seraient, paraîtrait-il, d'une souveraine injustice, employées

contre vous. Néanmoins, je dois vous dire que le chevalier, mineur et

attiré dans la maison d'une comédienne, par le père et le frère de

celle-ci, fournit à M. de Kervigné un motif légitime d'intervenir.

J'ajoute que cette intervention, si elle avait lieu, ne serait pas

sans danger pour MM. Laïs.»

Annette voulut protester. Aurélie l'arrêta d'un mot.

«Je plaide la cause d'une famille malheureuse, dit-elle. Dieu me garde

d'accuser ni surtout d'insulter ceux qui vous sont chers! Je veux

seulement vous faire comprendre que leur qualité d'étrangers prête une

gravité nouvelle à la situation. Coupables ou non, MM. Laïs prêtent

ici le flanc, et vous savez bien que, pour se défendre, il est parfois

besoin d'attaquer. Mais ne parlons point de ceci, mademoiselle. Vous

êtes en présence d'une femme qui connaît et qui excuse les

entraînements du cœur. Moins jeune que vous et peut-être moins belle,

cette femme possède encore quelque beauté. Pour être un juge rigoureux

dans un procès de cette sorte, il faudrait avoir passé l'âge des

charmantes imprudences et des passions irrésistibles. Tel n'est point

mon cas: vous ne trouverez en moi que clémence. Je ne veux point vous

menacer; je veux vous prier, non pas tant au nom d'une famille au sein

de laquelle vous avez jeté involontairement le trouble, qu'au nom de

René lui-même. Vous ne pouvez pas être sa femme, vous pouvez seulement

briser son avenir en restant sa maîtresse. Voyez le vrai des choses:

René a dix-neuf ans; il est dans toute la force du terme, en équilibre

entre le bonheur et le malheur. Je vous fais observer, avant de

poursuivre, qu'il n'a pas, comme beaucoup de jeunes gens, la

possibilité de parer par lui-même aux embarras matériels de la vie; il

n'est ni peintre, ni sculpteur, ni écrivain, ni avocat, ni médecin.

J'entends en herbe. Non-seulement il n'a pas d'état, mais il n'a pas

même de vocation. Je le connais aussi bien que vous. Lui retirer

l'appui de sa famille, c'est le plonger matériellement dans une misère

dont il n'aura aucun moyen de sortir. Pour un homme tel que lui, la

misère est une impasse où l'on meurt. Peut-être avez-vous fait ce rêve

de prendre sa place dans la lutte et de combattre la misère par votre

talent. Ce n'est qu'un rêve. On meurt aussi de honte, et un Kervigné

ne vit pas d'une femme. Vous pouvez briser son existence, mais vous ne

pouvez rien pour son salut.»

Annette écoutait atterrée. Les arguments d'Aurélie la frappaient comme

le choc répété d'un marteau qui aurait battu son cœur. Elle ne

pleurait plus; elle regardait avec égarement cette femme qui lui

arrachait une à une toutes ses espérances et toutes ses joies. Elle ne

discutait point en elle-même la valeur de ces diverses affirmations.

Toutes, au même degré, lui semblaient claires comme l'évidence. Mais,

à l'encontre de ce plaidoyer écrasant, il y avait une autre évidence:

l'impossibilité de renoncer à son amour.

Elle restait là, silencieuse et la tête baissée, comme une pauvre

enfant, trahie par son angoisse et qui ne trouve plus de paroles pour

repousser une accusation imméritée. C'était si bien une enfant, une

chère et adorable enfant, elle était si belle et d'une beauté si

touchante, la candeur de son inexpérience parlait si haut, à défaut de

sa voix, que la présidente eut pitié. Parmi les banalités de ce cœur,

il y avait des élans sincères. Elle eut remords de son succès, et

regretta sans doute la mission qu'elle avait acceptée, car elle

rapprocha d'elle Annette et la baisa au front d'un brusque mouvement.

J'affirme que ce ne dut pas être une comédie, mais cela réussit comme

le plus habile des stratagèmes. Il n'y avait de vaincu chez Annette

que sa raison. Restait l'instinct, que les arguments ne trompent

point. Sans ce baiser, l'instinct d'Annette eût résisté.

«Madame, madame! s'écria-t-elle tandis que les larmes jaillissaient

inondant son visage, vous êtes bonne et j'ai confiance en vous. Il

vaut bien mieux que ce soit moi qui meure! oh! je le laisse libre! Je

lui rends sa parole! Mais s'il revenait, madame, et s'il me disait: Je

souffre....

--Pauvre fille! pauvre fille! murmura Aurélie, qui avait aussi des

larmes dans les yeux.

--Et s'il me disait, poursuivit Annette: J'aime mieux mourir avec toi

que de vivre sans toi!....

Elle joignait ses chères petites mains tremblantes et regardait son

bourreau comme on implore Dieu.

Aurélie s'essuya les yeux. Ah! c'était de bien bon cœur qu'elle

pleurait! Mais les larmes d'Aurélie sont de cette espèce toute

particulière qui coulent à torrents sous les banquettes d'un théâtre,

au cinquième acte d'un mélodrame. Ces larmes viennent aussi du cœur,

je le pense, comme la sueur sort de la peau. C'est l'expulsion d'un

liquide. J'ai connu une brave dame fort à son aise qui plaidait depuis

cinq ans contre sa mère très pauvre, au sujet d'une pension

alimentaire, et qui mouillait comme cela tout d'un coup trois

mouchoirs à ce moment suprême où le premier rôle ouvre ses robustes

bras à l'ingénue, au son de cette musique: «Ma fille! ma mère! Est-ce

bien toi! Mon Dieu! merci!»

Elle perdit son procès et interjeta appel.

Aurélie était loin de là. Néanmoins, les larmes ne lui enlevaient

jamais tout son sang-froid.

«Il vous dira cela, mon enfant, répondit-elle. Comptez-y bien! Ils

disent tous cela! Ah! si vous les connaissiez comme moi! sacrifiée dès

l'âge de quinze ans et livrée à un homme qui était déjà presque un

vieillard, j'ai éprouvé des peines, dont le récit.... Mais il ne

s'agit pas de cela!»

Elle eut la force de ne pas raconter son histoire!

«C'est de vous qu'il s'agit, reprit-elle. Il vous dira cela: c'est le

refrain obligé. On me l'a dit vingt fois, et j'ai su garder mon

innocence! Ah! il faut de la force dans notre sexe! Il ne faut pas

qu'il vous dise cela. Comment l'en empêcher? Je réponds nettement et

franchement: vous devez fuir.

--Fuir!... répéta Annette stupéfaite.

--Il n'y a pas deux manière de trancher la question. C'est à savoir si

vous voulez le perdre ou le sauver.

--Je veux le sauver, madame! Sur tout ce que j'ai de plus cher au

monde, je vous jure que je veux le sauver!

--Vous êtes une chère et digne créature.

--Mais pourquoi fuir? et où fuir? et comment?»

L'accent d'Aurélie devint solennel.

«C'est ici, ma chère demoiselle, dit-elle, que vous allez mesurer par

vous-même toute la gravité des circonstances. Les parents étaient

décidés à tout. Et laissez-moi vous dire, quoique mon intention ne

soit point de marchander, ah! certes, laissez-moi vous dire que vous

n'avez pas ici affaire à des millionnaires. Il se peut que vous ayez

nourri quelque petite illusion à cet égard. Je vous crois le

désintéressement même; cependant l'imagination va, on se fait des

idées: il y a en Bretagne de ces vieilles maisons qui ont l'opulence

du marquis de Carabas.

--Dieu m'est témoin, madame.... voulut l'interrompre Annette.

--Evidemment, ma fille, évidemment. Je suis comme cela. Je n'ai jamais

pu me mettre en tête une idée d'argent. Je gagnerais deux mille écus

par an à savoir marchander. Cela dépend des natures. On ne se fait

pas. Je constate seulement que les Kervigné ont une fortune honnête et

voilà tout. Ils sont trois enfants; René est le cadet; on a fourré

beaucoup aux deux aînés, qui seront avantagés. Une fortune honnête de

Bretagne n'est pas une fortune honnête de Paris. En somme, s'il y a en

tout trente à quarante mille livres de rente.... c'est encore joli, je

suis de votre avis, mais ce n'est pas le Pérou!»

Annette Laïs était muette maintenant.

«J'arrive à la conclusion, poursuivit Aurélie, car ceci est tout un

raisonnement. Comme je vous le disais, vous allez juger de la gravité

des circonstances par le sacrifice que la famille consent à

s'imposer.»

Annette releva la tête involontairement et devint pâle, mais elle

n'interrompit point.

«Le docteur Josaphat trouve cela énorme! continua Aurélie. C'est notre

médecin, et je crois que vous le connaissez. Il a dit le mot: énorme!

La famille offre dix mille francs.»

Annette resta immobile.

Aurélie attendit un instant, puis elle reprit:

«Mademoiselle, j'avoue que vous m'étonnez. La somme est ronde et l'on

ne vous doit rien du tout, puisque René est mineur.»

Ce ne furent pas des larmes, cette fois, ce fut un feu qui jaillit des

prunelles d'Annette Laïs. Aurélie eut peur. Bien que le fond de sa

pensée ne fût pas la délicatesse même, son expression avait été plus

malheureuse encore que sa pensée. Elle le sentit et recula.

«Mon enfant, dit-elle avec bonhomie, nous ne sommes pas ici dans le

joli pays du roman. Je serais au regret de vous avoir blessée, mais il

faut appeler les choses par leur nom. Pour se déplacer, il faut de

l'argent. Nul ne songe à vous payer. Vous n'avez point mérité d'être

humiliée; si vous l'aviez mérité, peut-être ne me serais-je point

chargée de la mission difficile que je remplis auprès de vous. Ces dix

mille francs sont pour les frais de votre voyage.»

Annette répéta:

«Mon voyage!....»

Aurélie eut un geste d'impatience.

«Ne vous fâchez pas, madame, dit Annette avec douceur. Je suis avec

vous contre moi-même. J'ai compris une partie de ce que vous m'avez

expliqué, surtout ceci: je peux lui faire beaucoup de mal. Je ne veux

pas lui faire de mal. Expliquez encore.

--Chère petite! murmura Aurélie, sincèrement touchée. Vous voulez donc

que je leur dise à tous: C'est un ange, cette enfant-là! Je ne sais

plus où j'en suis, moi... Eh bien, oui, votre voyage. Si vous restiez

à Paris, comment empêcher René de vous voir?

--Il ne faut plus qu'il me voie, murmura Annette, c'est juste.»

La présidente lui jeta un regard défiant, tant ceci dépassait les

bornes de la résignation vraisemblable. Annette reprit:

«Mon père et mon frère ne consentiront jamais à cela.

--Si vous leur dites....

--Madame, chez nous, chacun sait lire dans le cœur des autres. J'ai

montré mon amour. J'aurais beau dire moi-même au père et à Philippe:

je ne l'aime plus, ils ne me croiraient pas. Ce sont des exilés, mais

ils sont fiers autant que pas un d'entre vous. Je partirai seule.»

Aurélie ouvrit de grands yeux.

«Je partirai seule, répéta Annette, dont la voix devenait paisible et

qui essayait de comprimer ses sanglots. Je ne veux pas être entre lui

et le bonheur. Oh! non! Je n'ai rien à lui donner. Vous avez dit la

vérité, madame: il n'accepterait pas le pain qui se gagne au théâtre.

J'en suis sûre. Et en dehors de cela, que puis-je faire? Nous sommes

deux pauvres malheureux, nous ne savons qu'aimer. Je n'avais jamais

pensé à cela. Dites à son père et à sa mère qu'ils me pardonnent: je

n'avais pas la volonté de les offenser.... et à lui.... Oh! à lui, ne

lui dites rien, madame. Il saurait bien que vous mentez, si vous lui

disiez que je l'ai oublié!»

Elle se leva et fit un pas vers la porte. Aurélie, presque aussi émue

qu'elle, lui demanda où elle allait.

«Je ne sais pas, répondit Annette.

--Pensez-vous donc, chère enfant, que nous puissions vous abandonner

ainsi?»

Annette appuya ses deux mains contre son front. Elle se sentait

devenir folle.

«René! René!» murmura-t-elle.

Puis, regardant la présidente en face avec une farouche énergie:

«Si j'allais le tuer, au lieu de le sauver!» dit-elle.

Aurélie ouvrait la bouche; elle lui imposa silence d'un geste et

ajouta:

«Est-ce que vous savez comme il m'aime? Il n'y a que moi pour le

savoir, parce que nous nous aimons l'un comme l'autre. Moi, j'en

mourrai, je le sais. S'il allait mourir!

--Ma pauvre chérie, murmura Mme de Kervigné, nos jeunes Français ne

meurent pas de cela! Et quant à vous, le temps, l'absence....»

Son sourire sceptique ne tint pas contre la pâleur indignée d'Annette.

«Dieu veuille donc qu'il n'y en ait que deux à mourir, murmura

celle-ci d'une voix brisée: le père et moi! ceux-là sont condamnés.»

Elle revint d'un pas ferme vers le milieu de la chambre.

«Vous aviez un projet, dit-elle, un plan arrêté. Tout ceci n'a pas été

fait à la légère. La conduite du frère de René prouve qu'on voulait

tenter plus d'un moyen de se défaire de moi. Me voici prête à entrer

dans vos vues, quelles qu'elles soient, pour lui garder sa famille et

son bonheur. Ne craignez pas de parler franchement: j'écoute.

--En vérité, balbutia la présidente qui perdait contenance, je ne

m'attendais pas... Nous comptions tout uniment obtenir votre départ et

celui de MM. Laïs pour l'étranger.

--Ne songez plus à cela. N'espérez rien que de mon isolement. S'ils

étaient ici, je me souviendrais que René m'aime et je vous braverais.

--Un couvent....

--Un couvent soit. J'y pensais. Mais hâtez-vous. Je ne sais plus si je

suis folle et si mon réveil sera la raison, ou bien si j'ai ma raison

et si je me réveillerai dans la folie, mais je sais que je vais

m'éveiller: hâtez-vous!»

Aurélie hésita. Un instant, tout ce qui restait en elle de noblesse et

de générosité se révolta. Ce fut court. Elle se dit: C'est une

comédienne.

Elle était tout habillée et coiffée. Elle jeta son mantelet sur ses

épaules.

«Vous avez deviné juste, prononça-t-elle résolûment. Nos mesures

étaient prises. Rien ne devait nous arrêter, sinon la violence

matérielle. Ce qui arrive me fend le cœur, mais je jure que c'est la

nécessité. Mademoiselle Laïs, je vous estime et je vous aime; si,

quelque jour, vous avez besoin de moi....

--Moi, je vous jure que je n'aurai jamais besoin de vous, madame!

l'interrompit Annette. Je suis prête: hâtez-vous!»

Il y avait une voiture attelée dans la cour de l'hôtel. Elles

partirent, et Gérard se précipita comme un fou hors du cabinet où il

avait tout entendu. Il était ivre en faisant le chemin de la rue du

Regard au Palais-Royal. Il me dit, ce soir-là même, que jamais en sa

vie il n'avait éprouvé de torture pareille.

Mais il n'eut pas le loisir de me faire le récit qui précède, et ce

fut ici ma dernière entrevue avec le colonel vicomte de Kervigné, mon

frère, à qui Dieu laissa juste le temps de me montrer son loyal cœur.

Il était agenouillé près de moi quand je sortis de mon évanouissement

et me tenait serré dans ses bras.

«Petit frère! me dit-il, au moment où je rouvrais les yeux, je crois

que j'ai bien fait. Il y a des choses impossibles. Je me suis jeté

entre toi et un malheur. On ne fera jamais revenir mon père: voilà

pour la raison. Au diable la raison! je sais où est ton Annette: je

vais aller te la chercher, si tu veux!»

Je me pendis à son cou dans un transport de joie. Je ne savais pas

encore ce qui était arrivé; mais je devinais au pire, et cette bonne

parole était pour moi comme la corde lancée à l'homme qui se noie.

«Partons! m'écriai-je. Crois-tu que je ne puisse pas te suivre?»

Et je bondis sur mes pieds, frémissant d'aise et d'impatience.

«Ma parole! murmura Gérard, il était mort tout à l'heure, et

maintenant le voilà qui danse comme un cheval trop ardent. On

n'apprend pas tout à l'école, ni même au régiment. Je ne connaissais

pas de femme pareille à Annette et je pensais que les amours comme le

tien étaient bons à mettre dans les livres. Oui. Et je suis arrivé

jusqu'au grade de colonel avant d'en savoir si long que cela!

--Mais partons donc!

--C'est qu'il nous faut des chevaux, petit frère.

--Quoi! déjà enlevée!

--Presque nonne! Ah! c'était bien mené! Mais nous avons dix lieues de

marge, et je te promets que nous la rattraperons en route.»

Le tambour roulait pour la fermeture du jardin. Tous les gens de

Vannes s'étaient mis aux fenêtres des Frères-Provençaux pour voir

cette chose curieuse. Les badauds, de leur côté, avaient peine à

quitter leur poste et jetaient un dernier regard d'envie aux croisées

du restaurant.

«Si nous avions quelqu'un.... commença Gérard.

--Présent, quoique ça! l'interrompit la bonne voix de Joson. Ej'

savais qu'y âvait du tâbâc! Faut pas mentir. J'écoutais.... sans

écouter, comme on dit....

--Mon cheval est ici près, aux écuries de l'hôtel des Princes, dit

Gérard. Va prévenir qu'on le selle avec deux autres bons coureurs: tu

viendras avec nous.»

Joson poussa un long cri de triomphe et fit la roue sur place, une

fois à droite, une fois à gauche.

«Nâge, tribord! appuie, bâbord! allume partout, courtequeue! J'ai bu

du _punje_! A la houp! Et des glâces! C'est-il froid, pour sûr et pour

vrai? Nâge!»

Il perçait déjà le groupe des badauds à coups de poing.

Cinq minutes après, nous allions à franc étrier sur la route de

Versailles.

Annette Laïs · 第 71 / 115 题