MON FRÈRE GÉRARD.

C'est assurément la plus joyeuse surprise que j'aie jamais éprouvée.

Mon contentement fut augmenté de toute mon angoisse récente et je ne

saurais dire sous quel aspect héroïque et charmant mon frère Gérard

m'apparut. Il aimait son métier avec passion et quittait rarement le

costume militaire; mais, en voyage, il se mettait à son aise et

sacrifiait un peu à la fantaisie. Sa petite tenue n'appartenait à

aucun grade; elle était simple, gracieuse et tout particulièrement

coquette. J'ai parlé à propos de lui des colonels de M. Scribe. Moi,

je les trouve fort jolis. Cependant mon frère Gérard ne leur

ressemblait point. Il n'était ni pomponné ni musqué: c'était un prince

artiste sous le harnais d'un lieutenant.

Il était jeune incroyablement. Depuis que l'armée française existe,

jamais plus gracieux ni plus galant cavalier ne porta l'uniforme. Ce

qu'il fallait aimer en lui, c'était l'élément soldat; il n'y avait

rien dans toute sa personne qui n'appartînt au soldat. Son esprit, sa

beauté, sa gaieté, sa bonté, tout était d'un soldat.

Mon Dieu, je ne crois pas être partial, et cependant, on voit au

travers d'un prisme ceux qui ne font que passer. Pauvre cœur vaillant

et charmant! Il a laissé dans mon souvenir l'empreinte gracieuse et

vaillante d'une vision chevaleresque.

Je le reconnus d'un coup d'œil, bien que ses traits me fussent à peu

près étrangers; je le reconnus indépendamment de son uniforme, auquel

je ne fis d'abord aucune attention; je le reconnus à mon émotion même

et au cher sourire de mon Annette, qui lui donnait son front à baiser.

Dès qu'il m'aperçut, ses yeux brillèrent.

«Ici, cadet! s'écria-t-il. As-tu bien eu l'audace d'aimer une jeune

fille sans le consentement de ton aîné! Tu seras mis en pénitence!»

J'étais déjà dans ses bras. Il me prit la tête à deux mains et

m'embrassa bruyamment. Puis il me tint à distance pour me regarder.

«Parbleu! grommela-t-il entre ses dents; parbleu j'étais bien sûr que

ce vieux chat-huant de Bélébon mentait! Ce garçon-là a de la tête et

du cœur!

--Une tête intelligente, dit Philippe.

--Et un bon cœur, ajouta M. Laïs.

--Et la Minette n'ajoute pas son mot! demanda Gérard.

--Je l'aime,» répondit Annette si fermement et si franchement que

Gérard tressaillit.

Je vis comme un nuage passer sur son front. Il y avait de

l'admiration, mais aussi de la pitié dans le regard qu'il jeta sur

elle, et j'eus peur.

Mais il m'embrassa et je fus rassuré. Que pouvait-on craindre de ce

noble et beau sourire?

«Il n'y a pas une heure que je suis ici, reprit-il, et j'en sais déjà

plus long que toi, petit René. Te souviens-tu de l'oncle Kerfily?

--Vaguement, répondis-je.

--Le frère de Bel-Œil? Un vrai loup de mer, celui-là, qui faisait

toujours taire le vieux Bélébon en l'appelant soldat marin. Eh bien!

l'oncle Kerfily me racontait ses batailles. Il avait connu deux Laïs

dans la guerre de Morée: un jeune héros....

--Mon frère Marcos! l'interrompit Philippe.

--Et un vaillant volontaire qui le couvrit de son corps pendant la

fausse manœuvre de _la Danaé_, et qui reçut à sa place une blessure

en pleine poitrine.

--Mon cher et bon père,» dit Annette.

Annette Laïs · 第 63 / 115 题