CORRESPONDANCE.

J'étais loin d'en avoir fini avec ma correspondance. La lettre

suivante, écrite d'une main lourde et tremblante, me disait:

«Mon cher neveu,

»Je n'étais pas portée plus qu'il ne fallait pour qu'on

t'envoie à Paris, mais Kervigné a fait ce qu'il a voulu,

n'est-ce pas? Nous voilà bien! Si Gérard n'est pas un Caton,

ça appartient à l'état qu'il fait. Et puis, c'est l'aîné, et

puis, on n'en voit pas tous les jours pour avancer comme lui.

Toi, tu n'avais qu'à faire le mort. Il était pour soutenir le

nom. J'ai le sang à la tête, quand j'écris maintenant, et la

lettre du président m'a donné un coup.

»C'était le soir de l'ouverture de la chasse; nous avions

l'abbé Raffroy et Bélébon. Tu sais comme je m'observe à table;

mais Kervigné m'a servi trois fois du lièvre, et je ne faisais

pas attention, parce qu'on parlait de Gérard, qui n'a été que

six mois lieutenant-colonel de chasseurs, et qui va passer

colonel. Quel garçon! Il paraît qu'il s'est battu comme un

diable en Afrique. Il a envoyé des dattes et des conserves. Ce

n'est ni bon ni mauvais. Après le civet, je vis les perdreaux

rôtis, et ça me fit envie. Kervigné me servit les deux ailes

et la carcasse. Jamais le gibier ne me fit de mal. Mais, paf!

voilà la lettre de Paris. Une comédienne! une Grecque! Toute

la nuit j'ai étouffé. Mon manger n'a passé qu'au bout de

trente-six heures. On peut bien dire que c'est une indigestion

de chagrin! Julie a crié; elle devient pie grièche; l'oncle

Bélébon ne t'aime pas beaucoup. Il dit que si Vincent avait eu

tes occasions...... Voilà! chacun tire aux siens. Tu connais

ma sœur, elle a fait des hélas! à n'en plus finir: l'abbé n'a

pas dit grand'chose, il baisse assez; mais ne voilà-t-il pas

que Renotte à donné cent sous à la Poule Noire? Des bêtises!

oui, mais ça frappe. La Poule Noire a prédit malheur, et ta

mère est toute triste en regardant les petits. Si Gérard avait

été fils unique, tout ça ne serait pas arrivé...»

Le reste à l'avenant. Ma tante Nougat concluait au retour immédiat, et

demandait six autres bouteilles de son eau-de-vie stomachique.

«Mon cher neveu,

»Après les conseils que je t'avais donnés lors de ton départ,

non, je ne m'attendais pas à te voir si tôt plongé au sein des

déréglements du cœur! S'il est vrai que rien ne résiste à

l'amour, ce dieu cruel dont l'empire s'étend sur les contrées

les plus barbares, il est des principes qui opposent une

panoplie à ses traits, si j'ose ainsi m'exprimer. Vois ma vie

pure et sans tache. Penses-tu que je n'ai point souffert? Le

Maître de nos destinées m'avait douée d'une âme sensible et

délicate: présent funeste! Il a fait le malheur de ma vie. Ah!

combien souvent ai-je envié le sort de ces cœurs froids qui

fournissent leur carrière sans jamais éprouver l'angoisse du

sentiment! Personne ne me connaît; nul ne sait les combats

terribles que je me suis livrés à moi-même. Jeune, possédant

une fortune suffisante et quelque beauté, si j'en crois mes

flatteurs, j'avais le droit de choisir entre une foule de

partis convenables; mais, parmi ceux qui m'entouraient, je

cherchai en vain l'idéal de mes rêves. Me diras-tu: Vous étiez

une vierge noble; vous avez été sauvegardée à la fois par

votre éducation et la pudeur naturelle à votre sexe. Vains

mots! Mille autres sont tombées! Et pour ce qui regarde ton

sexe, lis _Friedrick ou les Combats de la vertu_. Dans cet

intéressant volume de Mlle Louisa Schontz, un des auteurs les

plus appréciés en Allemagne, tu verras que le sexe n'y fait

rien. Il s'agit de mettre un frein à ses passions. Voilà tout.

Friedrick était ardent et fougueux comme le lion du désert;

nonobstant, il garda comme moi la blancheur de sa robe

nuptiale. Aimes-tu vraiment? malheureux enfant! Connais-tu les

fureurs de ce fatal délire? Je ne suis point de celles qui te

reprocheront son état de comédienne. Je méprise les préjugés.

Nous sommes tous égaux sous le sceptre de l'Humanité reine! Je

ne suis point de celles qui te reprocheront sa naissance et sa

religion. L'Être suprême est notre père à tous, et c'est dans

les écrits de l'Allemagne protestante que j'ai trouvé ce doux

élixir qui calme mes sens et mon cœur comme un baume divin.

Ne crains rien à cet égard d'un esprit d'élite qui connaît et

comprend toutes les philosophies; ne crains pas davantage une

allusion aux pratiques superstitieuses qui désolent encore nos

contrées, au sein des splendeurs de ce siècle. L'ignorance

infime de Renotte peut consulter la Poule Noire et mettre

ainsi le trouble dans les faibles intelligences de la famille.

Je suis trop avancée pour donner à ces misères un autre tribut

que celui de mon amer dédain. Mais que prétends-tu faire?

Chercher avec ELLE un refuge dans le suicide? Arrête! Ton

existence ne t'appartient pas! Cette idée séduit généralement

la jeunesse, et j'ai voulu périr moi-même après avoir savouré

le céleste breuvage que contiennent les pages de Werther. Mais

je respire encore. Suis cet exemple. L'autorité d'un père est

sacrée. Garde-toi de discuter ses arrêts. Cherche un lieu

écarté pour faire tes adieux à ta bien-aimée et fuis

courageusement. Qu'elle se confine dans un cloître: c'est

l'asile des incurables douleurs. Toi, tu appartiens à ce sexe

inférieur qui oublie; tu es d'une nature assez ordinaire; un

mariage de raison sera le tombeau de ton amour. Apporte-moi en

revenant _l'Incendie du cœur éteint par les larmes_, récent

ouvrage de l'auteur déjà nommé, Mlle Louisa Schontz, et _le

Brigand comme il y a peu d'honnêtes gens_, par Mlle Ida

Munkhausen. Ton amie plutôt que ta tante pour la vie.

»EGERIE DE KERFILY.»

Ainsi parlait Bel-Œil. Il y avait là dedans le secret espoir d'une

catastrophe. Bel-Œil aimait tant à pleurer! Elle m'engageait à éviter

le suicide comme la chanson égrillarde dit aux jeunes filles: N'allez

pas, n'allez pas dans la forêt Noire!

La lettre de Renotte suivait: un papier sur lequel l'encre, souvent

retrempée d'eau, marquait à peine de lourds jambages avec des barres

pour terminer les lignes comme on fait dans les baux notariés, le

style simple et militaire d'un conscrit, l'orthographe d'une jeune

personne du temps de la République, qui n'avait jamais eu le temps

d'étudier.

«Mon nepveu, je te marque, par la présente, que j'ay esté chés la

veuve Marie-Hélène Marker du Clos sous le vent, qu'on apèle aussi la

Poule Noire dans le district du canton, à cette fin de savoir de quoy

il retourne au sujet de ta conduicte avec la donzelle en question,

selon que nous le marque le président par sa dernière, en date du 3

courant du mesme moys, dans laquelle nous avons trouvé la relation des

imprudences de ton âge, à la Comédie, comme quoy tu t'es fourré

jusqu'au col entre les mains du loup, parmy des étrangers sans patrie

et aigrefins de saltimbanques, dont la fille, pour lors, a sçu abuser

de ton innocence. Je ne te marque pas le mécontentement de tes père et

mère, qui sera l'objet d'un envoy spécial et particulier de leur part,

ayant droit sur toi en religion et par le Code; je te marque seulement

que j'en suis toute malade de ce que m'a dit ladite Marie Hélène

Marker, dite la Poule Noire, dont tu as sans doute ouï parler, étant

bien connue, Dieu mercy, par tout le département, comme pour

prognostiquer les récoltes, les numéros à la conscription et si les

femmes grosses auront un garçon ou une fille. Ladite Poule Noire a

fait pour moy le grand jeu et le sort des cendres dont les réponses

ont toujours été les mêmes, ainsi que je vais te le marquer: que tu

étais la souillure de la maison par tes farces avec une excommuniée,

que la punition suivrait de près l'offense, et que tu apporterais la

mort subite dans ta famille. Je te marque pareillement que le tonton

Bélébon avait été avant moy chés la veuve Marie Hélène Marker, dite la

Poule Noire, et a déclaré avoir eu mesmes réponses, ainsi qu'il est

dit. Je n'ai donc rien de nouveau à te marquer, sinon que tu as perdu

mon estime par ta faute, pour avoir été choisir justement une

hérétique et une porte-malheur. Je pars ce soir pour Vannes, à cette

fin de changer mon testament. Je te salue avec amitié.»

Cette lettre me chagrina beaucoup. J'avais une véritable et sincère

affection pour ma tante Renotte. Mais ce qui me frappa surtout dans

son contenu, ce fut cette mention: Mon oncle Bélébon l'avait précédée

chez la Poule Noire. Il y a huit grandes lieues de Vannes à Landevan,

et l'oncle Bélébon ne se mettait jamais en route sans avoir de bonnes

raisons pour cela.

En ce moment, j'eus vaguement conscience d'une conspiration qui

m'enveloppait.

Je rompis un autre cachet.

«Mon drôle, votre bon père voit bien désormais qu'il est

inutile de vous prendre par la douceur. Toute la famille est

indignée de votre impertinent silence. On vous somme de

quitter Paris à l'instant même. Essayez de résister, il vous

en cuira.

»Pour mon grand-père, qui a la goutte.

»VINCENT DE BÉLÉBON.»

Je regardai la date de cette épître. Elle était de quinze jours plus

récente que les autres. La suivante, sur laquelle j'avais reconnu

l'écriture élégante et indécise de l'abbé Raffroy, disait:

«Mon cher enfant,

»Il est bien étonnant que vous n'ayez pas répondu à vos bons

parents. Seriez-vous malade? Votre excellente mère a fait

prendre des informations chez Mme de Kervigné de Paris par

Chauvelot, le marchand d'étoffes, qui est allé faire ses

provisions d'hiver. Mme de Kervigné ignore votre adresse. Si

vous êtes malade, faites écrire immédiatement. On vous aime

dans votre famille, et vous avez à tout le moins un ami hors

de votre famille. Personne ici n'a mérité le traitement que

vous nous faites subir. Croyez-en les conseils de votre vieux

confesseur: votre obstination double votre faute. Revenez,

cher enfant, revenez bien vite et l'on tuera le veau gras à

l'hôtel de la place des Lices.»

Après cette lettre, qui avait juste huit jours de date, il n'en

restait que deux. La première était une demi-feuille de papier écolier

pliée avec ce soin rigoureux qui est l'art de l'écrivain public; la

seconde avait un large cachet de cire rouge, à nos armes, sur une

belle enveloppe anglaise, azurée, vergée, satinée et lourde comme un

carton. Le papier écolier disait:

«Monsieur le chevalier,

»Dans la circonstance, je prends la liberté de vous adresser

ces lignes pour vous informer que la famille est en bonne

santé, quoique madame est malade, madame la marquise aussi et

les petits tous deux de la rougeole à la peau. C'était vous

qui avait la complaisance de m'écrire mes lettres autrefois,

par quoi j'ai dû aller chez Toutain, sur la place, qui sait

tourner les pétitions et compliments de toute sorte, pour vous

informer qu'il y a un voyage sous jeu dont on fait les malles.

On parle contre vous, et monsieur écoute les Bélébon plus que

je ne voudrais. Ils vont partir cinq ou six après vous. Je

pense que ça vous sera utile de le savoir à l'avance. Si je

suis du voyage et que vous pourrez avoir besoin d'un serviteur

à gages, même pour rien et gratis, vous n'aurez qu'à me le

dire, car ce n'était pas Paris qui me déplaisait, mais bien ce

grand _blêche_ de Laroche et sa dame, qui me regardait comme

une bête sauvage de curiosité. Veillez au grain, sans vous

commander. La présente est de Joson Michais, votre matelot,

qui a fait au bas sa croix de Dieu, ne sachant pas signer.»

Elle avait six jours de date.

Le papier bleu vergé n'avait que quatre jours.

«Je ne sais pas si je t'ai jamais écrit, petit bêta. Nous

partons pour te frotter les oreilles d'importance. Je suis

arrivé d'Afrique avant-hier, et je n'entends parler ici que de

toi. L'oncle Bélébon m'a demandé si l'on obtenait encore des

lettres de cachet, à Paris; je lui ai répondu que non, mais

que Louis-Philippe avait rétabli la Bastille. Tu peux faire

ton paquet. L'oncle, soutenu par nos deux tantes Kerfily, va

te fourrer à la Bastille. Vincent préférerait la guillotine.

»Plaisanterie à part, petit frère, dans quel pétrin t'es-tu

noyé? Des Grecs! une dangereuse du Marais! Ça me paraît

fantastique. Et tu parles de mariage? Ah çà! tu veux donc que

je te casse les deux jambes et la tête! Il y a cent ans qu'on

ne s'est marié!

»Je suis colonel, à l'âge de ceux de M. Scribe. J'ai dix ans

de moins que le plus jeune de mes collègues. Tu me dois du

respect: je suis un enfant prodige. Mon nouveau régiment est à

Versailles: je t'aurai sous la main. Nous allons arranger

cette affaire-là au galop.

»Nous partons ce soir. C'est une razzia qui se prépare contre

toi. Les deux Bélébon veulent te mettre à feu et à sang. N'aie

pas trop peur, je suis là, prêt à déserter avec armes et

bagages. Je n'ai encore rien dit, parce que je ne comprends

pas trop cette histoire, mais si quelqu'un faisait mine de te

molester sérieusement, nous verrions bien. Je t'aime et je

grille de te voir.

»Ton meilleur ami,

»GÉRARD DE KERVIGNÉ.»

Depuis que j'avais l'âge de raison, mon frère Gérard vivait loin de

nous. Ce n'était pas un officier à semestres. Il prenait sa carrière

au sérieux, en garnison comme en campagne; il menait du même train sa

réputation de maréchal de France en herbe et sa renommée d'homme de

plaisirs. Je n'exagère point. L'armée le regardait comme promis aux

plus hautes destinées. Il était venu à Vannes plusieurs fois quand

j'étais au collége; ailleurs, je puis dire que je l'avais à peine

entrevu pendant les années de mon adolescence. Je ne le connaissais

bien que par cette fameuse miniature où il était représenté, en

costume de chef d'escadron, sur la vaste tabatière de ma tante Nougat.

Cela suffisait. Je l'aimais beaucoup et je l'admirais davantage. La

différence même de nos caractères et de nos propensions me portait à

faire de lui mon héros. Il se mêlait bien un peu de frayeur dans cette

affection, à cause de mon évidente infériorité, mais je lui pardonnais

cette infériorité. D'un mot, je pense que c'est tout dire.

Cette lettre me le montra tout entier, tel que je l'avais deviné,

brusque, étourdi, moqueur, mais bon comme il était brave. Je le vis

devant mes yeux qui me regardait en souriant. Cela me consola pour un

instant de toutes mes disgrâces. Je me servis de lui comme d'un écran

pour ne plus voir les tristesses et les menaces de ma terrible

correspondance.

Je suis sujet à cela. La première chose que je cherche dans les

moments difficiles, c'est l'écran. A l'abri de l'écran, il y a

toujours quelque oreiller où l'on peut endormir une souffrance ou une

terreur.

Quel chemin il avait fait! Je me pris à compter ses grades avec

complaisance. Quel chemin il allait faire encore! Une fois qu'on a le

pied sur ce sommet qu'il avait atteint si jeune, on monte par bonds.

Le succès passé engage le succès à venir. Oh! certes, il était

l'honneur de la famille, et la famille déjà le regardait d'en bas. Que

tous les autres fussent contre moi, peu m'importait, s'il était avec

moi.

Et il était avec moi, je m'efforçais à le croire.

Le bon sens essayait bien de me dire qu'il serait avec moi seulement

pour m'obtenir une capitulation honorable et qu'il poserait, lui

aussi, comme tout le monde, en première ligne, la question

d'abandonner Annette. Je ne voulais pas écouter le bon sens. Je

faisais ce rêve: mon frère le colonel, défenseur d'Annette! mon frère,

ce chevalier! ce preux! ce roi de notre foyer!

Je fus une heure ainsi; puis, comme mes inquiétudes revenaient peu à

peu, je voulus relire sa lettre, afin d'y puiser une nouvelle dose

d'illusion. Mon regard tomba sur la date: 27 octobre 1842. Nous étions

au 31, et sa lettre disait: Nous partons ce soir.

Ils allaient arriver aujourd'hui même. Je consultai ma montre. Ils

étaient arrivés.

Ils étaient arrivés depuis plusieurs heures.

Je me levai tout chancelant, et je gagnai comme je pus la place

Saint-Sulpice, où je me jetai dans un fiacre.

J'avais le cœur serré par une épouvante nouvelle qui venait de naître

en moi. A cette heure, mon refuge de la rue Saint-Sabin devait être

déjà violé. Mon adresse était, en définitive, le secret de la comédie.

Ma cousine avait fait semblant de le respecter, mais il était

impossible qu'elle ignorât ma retraite. J'avais quitté son hôtel pour

me réunir aux Laïs; là où étaient les Laïs, je devais être.

Il y avait d'ailleurs ce Laroche qui m'avait rencontré rue

Saint-Sabin.

Si ma famille était là-bas! Tout ce détachement qui, selon

l'expression de Gérard, venait faire une razzia contre moi! Mon père,

mes deux tantes Kerfily, l'oncle Bélébon et son abominable Vincent!

Ces choses vont se perdant à cause des chemins de fer, mais, encore en

1842, les gens de Vannes qui faisaient une expédition sur Paris,

arrivaient avec toute la férocité de la conquête. A l'époque de

l'Exposition universelle, on vit des provinciaux marchander la carte

des restaurants et exiger des _diminutions_ sous menace du commissaire

de police. Personne n'ignore l'axiome de Quimper: «A PARIS, ON PEUT

TOUT SE PERMETTRE!»

Ces choses vont se perdant. La prodigieuse solennité de cette phrase:

_Faire le voyage de Paris_, s'est évanouie. Les études de notaires, à

Landerneau, ont baissé de cent pour cent depuis qu'on ne signe plus

son testament avant de monter en diligence. La capitale cesse d'être

un lieu féerique et mystérieux, propice aux mensonges des voyageurs

comme l'intérieur de l'Australie ou les sources du Nil. La phrase est

toute faite pour exprimer ce nouvel état. La province dit maintenant:

_Il ne faut pas se faire un monstre de Paris_.

Cela signifie: Paris est plus grand que Carpentras, mais c'est tout

simple, puisqu'il y a plus de monde. Les maisons n'y sont pas en or.

On y trouve peu de Parisiens à cinq pattes. Il faut payer les

côtelettes qu'on y mange.

Les théories dénigrantes de l'oncle Bélébon sont mortes du premier

coup.

Mortes aussi les appréciations profondes comme celle-ci, qui a rebattu

mes oreilles d'enfant: «Les Parisiens sont forts pour donner des

billets de spectacle.»

Il n'y a plus, à proprement parler, de Parisiens, parce qu'il n'y a

plus de provinciaux. Quand Paris aura dépensé un milliard ou deux pour

ressembler un peu à Saint-Pétersbourg les Anglais l'achèteront à 80%

de perte, et il n'y aura plus que les Chinois pour le venir voir,

en se promenant, le dimanche.

En 1842, Paris était Paris. La province, qui était la province, y

débarquait armée jusqu'aux dents. Mes cheveux se dressèrent sur ma

tête en songeant que mon père, mes deux tantes et les atroces Bélébon

avaient, selon toute apparence, envahi la rue Saint-Sabin. Que

s'était-il passé? L'imagination avait ici le champ libre. L'hypothèse

pouvait s'étaler en long et en large. Aucune horreur n'était en dehors

de la vraisemblance.

Les Laïs! Philippe, si fougueux, si terrible même, quand il n'était

pas plus doux qu'une jeune fille! le père! cette âme honnête et

délicate jusqu'à la souffrance! et Annette, enfin, Annette elle-même,

mon amour, ma vie! avaient-ils subi le choc brutal de cette horde?

N'avait-on point essayé contre eux quelque stupide avanie?

Mon père était le meilleur et le plus pacifique des hommes, mais le

plus faible aussi; et qui ne connaît le pouvoir de l'entourage? Avec

ces loups de Bélébon, il était capable de hurler. Et les deux tantes!

pauvres excellentes femmes, végétant aux deux pôles opposés de

l'absurdité humaine! Il n'était rien que mes deux tantes ne pussent

oser à Paris. Et souvenez-vous qu'elles étaient à Paris pour faire

justice.

Tout ce monde, c'était une croisade. Toutes ces têtes avaient jeté

leurs bonnets par-dessus les moulins.

Je vous le dis: on pouvait tuer M. Laïs par un mot. Annette! Oh! je ne

saurais pas exprimer mes craintes à l'égard d'Annette! La seule pensé

d'Annette outragée me faisait monter la folie au cerveau.

Et ils étaient capables de cela. Bien plus, cela devait faire

nécessairement partie du programme de leur voyage: Il faut se montrer

vis-à-vis de ces misérables filles! Ah! ah! la province a bec et

ongles!

J'eus du sang dans les yeux, parce que je vis Vincent au milieu de la

modeste chambre, arrogant, insolent, grossier, sûr qu'il croyait être

d'insulter sans danger. Je ne suis pas poète, mais j'ai des visions

qui me passent: Philippe se dressa, secouant ses cheveux comme une

crinière de lion. La tête de Vincent rebondit et sonna sur les marches

de l'escalier. M. Laïs s'affaissa tout pâle et Annette se jeta aux

genoux de mon père, qui balbutiait le nom du procureur du roi.

Le fiacre entrait dans la rue Saint-Sabin, j'ouvris la portière, je

pris ma course comme un fou et je franchis le seuil de la pauvre

maison. J'étouffais. Je m'arrêtai dans l'escalier pour écouter, mais

le bruit des battements de mon cœur m'empêchait d'entendre. Le

premier son que je saisis fut un éclat de rire et mes deux genoux se

plièrent d'eux-mêmes, tant j'avais besoin de remercier Dieu.

Une voix parlait qui m'était inconnue. Je poussai la porte et je

restai comme foudroyé par la joie qui me dilata le cœur. Mon frère

Gérard était là, entre M. Laïs et Philippe; chacun d'eux tenait une de

ses mains et il mettait en même temps un baiser sur le front

rougissant d'Annette.

Annette Laïs · 第 61 / 115 题