LA POULE NOIRE.

Je ne sais pas ce qu'un homme sage, selon le monde, eût fait à la

place de M. Laïs. Il avait été très faible au début, je ne le

dissimule point, mais il ne faudrait pas exagérer la part de sa

faiblesse. Etant donnés le caractère d'Annette et le mien, étant

donnée surtout la qualité résistante et en quelque sorte fatale de

notre amour, nous eussions usé tous les obstacles. C'est ma croyance.

Je ne pense pas qu'il ait jamais été au pouvoir d'un être humain

d'empêcher Annette et moi de nous aimer.

Pour revenir à la situation actuelle, si l'homme sage avait essayé de

trancher le nœud si fort déjà qui nous unissait, de deux choses

l'une: ou notre résistance aurait brisé son effort, ou son effort eût

brisé notre vie. Ceci n'est pas une opinion, c'est la certitude même.

Mais M. Laïs avait dit la vérité vraie; il n'y avait rien à faire,

sinon à attendre le jugement de Dieu.

Nous attendîmes, ou plutôt il attendit, car nous étions tous deux,

Annette et moi, sous le charme à ce point que tout ce qui n'était pas

nous-mêmes directement et actuellement disparaissait pour nous. Tout

est contagieux en amour. Ma langueur l'avait prise. Elle ne pensait

plus que selon sa pensée. Nous étions enchantés, comme la Belle au

bois dormant. Le monde extérieur n'existait plus pour nous.

Je ne sais pas où M. Laïs se procura l'argent qu'il fallait pour

l'humble dédit stipulé dans l'engagement d'Annette, mais il le paya.

Elle quitta le théâtre le lendemain du jour où j'abandonnai l'hôtel de

Kervigné. Nous fûmes entièrement l'un à l'autre à dater de ce moment.

Je louai une chambre dans la maison même de M. Laïs. J'avais reçu

plusieurs cadeaux d'argent depuis mon départ de Bretagne, et mon

crédit chez le banquier de Paris n'était pas encore entamé. Je savais,

en outre, que la bourse de ma tante Renotte était à ma disposition.

Une fois passée l'épreuve de l'aveu, tout fut dit. Je laissai

l'angoisse prévoyante à ce pauvre excellent M. Laïs et je m'engourdis

de nouveau dans ma félicité. J'avais confessé mes fautes; le poids du

mensonge ou de la restriction mentale n'était plus sur ma conscience;

personne ne pouvait me demander davantage. Les événements n'avaient

qu'à passer leur chemin; c'était l'affaire de la Providence. Je suis

bien sûr qu'il n'y a pas, dans toute l'Asie, un musulman de ma force.

J'étais né tout spécialement pour me croiser les jambes devant

l'avenir en marmottant: C'était écrit. Notre dur chapeau m'a souvent

froissé le crâne, le turban m'eût convenu mieux.

Quinze jours s'écoulèrent. Avais-je vécu jamais autrement? Quinze

autres jours passèrent: cela faisait un grand mois révolu. Le calme

plat m'entourait. Ma paresseuse somnolence avait raison, les

inquiétudes de M. Laïs avaient tort. L'univers nous rendait l'oubli où

nous le tenions. Rien ne menaçait. Pas l'ombre de tempête à l'horizon.

Ma léthargie avait engourdi la destinée.

Un matin, je m'éveillai en songeant à l'hôtel de la rue du Regard. Je

crois que je n'avais pas pensé une seule fois à ceux qui l'habitaient,

depuis mon déménagement. Je vis passer le président, Aurélie et

Laroche au lointain et si petits, si petits que je leur souris comme

on fait aux souvenirs de la première enfance. Un siècle me séparait

d'eux. Cette bonne cousine! ce pauvre président! ce superbe Laroche!

Je me reprochai ma conduite à l'égard d'Aurélie et je résolus de lui

payer la dette que m'imposait non pas seulement la reconnaissance,

mais la plus vulgaire politesse. Je pris la route du faubourg

Saint-Germain vers les trois heures de l'après-midi, afin d'être bien

sûr de ne point rencontrer le président. Ce ne fut pas pourtant sans

un certain battement de cœur que je soulevai la griffe de lion qui

servait de marteau à la porte cochère.

Ce long siècle n'avait rien changé. Chose singulière, les petits de la

concierge en étaient encore à jouer aux billes entre les pavés de la

cour grise et solitaire. La concierge elle-même, du seuil de sa

maisonnette, me salua comme si elle m'eût tiré le cordon la veille.

Laroche sortit sur le perron pour me souhaiter la bienvenue.

«M. le chevalier se fait rare! me dit-il en veloutant l'impertinence

de son sourire. Nous avons ici toute une botte de lettres pour M. le

chevalier. J'aurais bien été chercher son adresse rue Saint-Sabin,

là-bas, mais madame la vicomtesse ne l'a pas permis.

--Ma cousine est-elle visible? demandai-je.

--Toujours, pour M. le chevalier. M. le chevalier la fera penser à lui

remettre sa correspondance.»

Il y avait des épingles dans la façon dont le drôle prononça ce mot:

correspondance. Je regrettai un instant d'avoir fait le voyage.

Là-bas, comme il disait, rue Saint-Sabin, le temps était clair; ici,

le ciel se couvrait.

La première condition pour être un Laroche, c'est de posséder un

regard qui perce l'enveloppe des lettres. Le maraud devait être initié

avant moi aux secrets de cette correspondance dont il parlait avec

tant d'emphase.

Aurélie était avec son Sauvagel, mais cette fois elle ne le congédia

point pour me recevoir. Sauvagel avait monté en grade; il portait la

chose écrite en lisibles caractères dans le triomphe niais de son

sourire. On lui devait évidemment de ne plus le renvoyer. Il n'était

pas mal, ce garçon. Il avait une belle barbe et un lorgnon sculpté.

Son pantalon ne faisait pas de plis, sa cravate était mise à peu près

et il sentait la cigarette. J'en ai vu qui ne le valaient pas.

Quant à Aurélie, c'était un éblouissement. Sa toilette avait rajeuni

de dix ans, en ces quelques semaines. Sa figure présentait de ces

hardis empâtements dont elle seule et Decamps ont, à ma connaissance,

possédé le secret. Son front seul était un chef-d'œuvre: vous eussiez

dit un œuf de Pâques en sucre rose. Elle avait ajouté à sa chevelure

de nombreuses boucles qui la coiffaient à l'enfant; elle faisait jouer

cette perruque, en parlant, comme pour chasser les mouches. Je ne suis

pas fort en chiffons, je ne saurais pas décrire par le menu les rayons

de ce gros soleil. Il y avait de la gaze, de la mousseline, du tulle,

de la soie, des dentelles. En supprimant Aurélie, on aurait vendu cela

un prix fou. Dans mon souvenir, je la vois comme une immense meringue

panachée des plus tendres couleurs.

Au fond, cet austère président avait de terribles sabres à avaler.

Mais quelle est la récompense des Sauvagel dans un monde meilleur?

Elle me tendit la main sans se lever. Elle en était à la langueur:

genre créole. Malfaiteur de Sauvagel! C'était pour lui, ces airs

inclinés et toute l'adorable mollesse de ces simagrées.

«On vous croyait mort, me dit-elle. Hier M. _de_ Sauvagel a eu la

bonté d'écrire un mot sous ma dictée pour demander de vos nouvelles à

Vannes.»

Voilà la récompense ici-bas. Elles sont comme les rois: elles font des

nobles. Ce nouveau gentilhomme, M. de Sauvagel, m'adressa un sourire

bon enfant. Je m'assis à sa place, auprès d'Aurélie, et je le laissai

feuilleter un album.

«Vous permettez, baron?» demanda-t-elle.

Un titre aussi. Rien ne lui coûtait. Le baron de Sauvagel voulut bien

permettre. Elle ajouta entre haut et bas:

«Tu es un petit sot et tout cela finira mal. Il paraît que tu ne t'es

même pas donné la peine d'écrire là-bas. On te coupera les vivres. On

fera pis encore. Le président n'a pas été trop sévère, j'ai vu sa

lettre, mais il y a Laroche. Et d'ailleurs, tu as un ennemi en

Bretagne. On a dû agir sur ton père et ta mère, qui me semblent

exaspérés. Comment se portent tes amours?»

Je dus répondre de façon à ne point lui plaire, car elle reprit d'un

air pincé:

«Bien, bien! nous ne te demandons pas tes secrets, mon ami. L'intérêt

qu'on porte aux gens a des bornes.... Voilà qui est fini, monsieur de

Sauvagel!»

Je me levai aussitôt; elle me retint en disant:

«Mais restez, mais restez, chevalier. On peut causer autrement qu'en

tête-à-tête.»

Il me parut convenable de donner à ma visite la longueur due et je me

rassis. Pendant vingt minutes nous jouâmes au jeu fatigant de la

conversation parisienne. Je dis fatigant pour un sauvage comme moi,

car je sais beaucoup de gens d'esprit qui font de ce jeu leurs

délices. M. le baron avait, en causant, le charme d'une _Revue du

monde élégant_, traduite et grasseyée en français du Finistère. Il

savait les mots de Grassot. Il était de la force d'un docteur

Josaphat, frappé d'innocence foudroyante. Aurélie ne put s'empêcher de

me dire:

«Tu serais comme cela, si tu l'avais voulu!»

Inutiles regrets! Occasion perdue ne se retrouve pas! Quand je me

levai pour la seconde fois, ma cousine pria Sauvagel de lui passer sa

corbeille. Elle y prit un paquet de lettres, réunies par un ruban, et

me les remit.

«Si vous êtes encore un mois sans venir me voir, chevalier, me

dit-elle, j'ai bien peur que, dans l'intervalle, il n'y ait pour vous

du nouveau.

--M. le chevalier a-t-il parcouru sa correspondance? me demanda

Laroche, comme je traversais le vestibule.»

Puis il ajouta:

«M. le président sera bien contrarié de ne s'être pas trouvé à la

maison.»

Je sortis inquiet, ce qui est beaucoup dire en parlant de moi. Au lieu

de suivre mon chemin ordinaire pour regagner la Bastille, je me

dirigeai vers le Luxembourg et je franchis la grille du jardin. Je

voulais être seul pour lire mes lettres.

Je décachetai la première tout en marchant. Elle était de ma mère et

antérieure aux événements. Elle me demandait je ne sais quels jouets

pour les petits, des remèdes contre la gourme, et l'eau du docteur

Calomel qui empêche les cheveux de blanchir. C'était pour ma sœur.

Julie avait les cheveux blancs, tant elle prenait au sérieux les

soucis du ménage. Mais le marquis se maintenait dans un état

surprenant de conservation. Il avait pris son parti: c'était un

philosophe.

La seconde était de l'oncle Bélébon et se disait écrite sous la dictée

de mon père. Elle répondait à la dépêche du président. Mon père

n'aimait pas prendre la plume; sans aucun doute il avait dicté, mais

l'oncle Bélébon, secrétaire infidèle, avait mis son style à la place

de celui de mon père. C'était sec, c'était raide, cela visait même à

l'imbécile esprit qui avait fait la réputation de l'oncle Bélébon dans

la famille. Il ne faut qu'une lettre comme celle-là pour pousser un

enfant à la révolte par la colère.

Je ne regarde pas que ma conduite ait besoin d'excuse. J'ai péché dans

les détails; le fond même de ma vie me semble à l'abri de tout

reproche grave. Ce n'est donc pas pour m'excuser que je consigne ici

l'observation qui précède. Je le prouve en ajoutant que le

_post-scriptum_, tout entier de la main de mon père et ajouté en

cachette de l'oncle Bélébon, démentait le style de la lettre. Le

_post-scriptum_, était ainsi conçu:

«Ah! mon gaillard, tu fais des tiennes! L'oncle a arrangé

l'écriture ci-dessus et d'autre part. Je ne suis pas fâché du

tout que tu voies combien nous sommes mécontents. Je t'avais

pourtant parlé au sujet des mésalliances. Tu sens, c'est comme

si tu chantais. Mais, à tout péché miséricorde, chevalier. Aie

bon appétit, si tu n'as pas bonne conscience. Tu aurais

redemandé de notre potage d'hier; il est descendu droit dans

mes bottes! Madame n'est pas trop mal, quoique contrariée,

rapport à toi. Julie est toute chose. Les tantes vont

t'écrire. Mon gendre te salue. Nous avons des nouvelles de

Gérard: il va passer colonel. Tu vas me faire l'amitié,

aussitôt la présente reçue, d'aller retenir ta place à la

malle-poste. La chasse est ouverte d'avant-hier; tu trouveras

un pâté de perdreaux. A la soupe! Ton père qui t'aime.

»KERVIGNÉ.»

Il signait à la grande mode des vrais gentilshommes: Kervigné tout

court. Le roi signait Louis. Sauvagel signe baron, à moins qu'Aurélie

ne l'ait fait vicomte depuis le temps.

Il était tout entier dans ces quelques lignes, mon pauvre bonhomme de

père. Depuis bien longtemps il n'avait fait pareille dépense

épistolaire. Je fus réconforté comme si j'eusse reçu une franche et

chaude poignée de main.

«Mon cher frère,

«Il est, en vérité, des choses qui ne sont pas croyables. J'ai

la migraine et ma névralgie depuis que nous avons reçu la

lettre de M. le vicomte de Kervigné. Comment Mme de Kervigné

ne t'a-t-elle pas sauvé de ce précipice? Ah! René! avec tes

principes et sachant combien j'ai de peine dans mon ménage!

L'argent que tu engloutis dans ces gouffres de la dépravation

nourrirait et vêtirait mes enfants pendant six mois! Il faut

que Mme de Kervigné t'ait laissé trop de liberté. Je ne

l'accuse pas, mais on dit qu'elle est légère et dépensière. On

ajoute qu'elle a pourtant deux enfants dont l'un a tiré à la

conscription et dont l'autre est en âge d'être mariée. Jamais

tu n'en as ouvert la bouche. Mais du reste, tu as fait de même

pour tout. Ma tante Renotte prétendait que tu travaillais

trop; moi je devinais le fin mot. Et d'abord, j'avais toujours

été opposée à ce voyage. Le marquis m'en a dit de belles sur

ce Paris! Et tu vas justement choisir une comédienne! la fille

d'un schismatique! Je te préviens qu'on emploiera avec toi

tous les moyens de rigueur, si la douceur ne réussit pas. Nous

sommes furieux. Maman aura beau prêcher l'indulgence! Et

encore, maman est outrée de ce que ce soit avec une

schismatique. Si tu me réponds avant de partir, dis-moi quel

âge elle a et quelle femme c'est. On prétend que le

président... Mais de quoi vais-je parler? Ah! mon frère, on se

noircit les doigts en écrivant aux mauvais sujets. Sois

gentil. Ecoute la voix de la raison. Les plus courtes folies

sont les meilleures. Reviens vite, je serai encore ta sœur et

amie.

»JULIE,

»MARQUISE DE TREFONTAINE.»

Celle-là signait: marquise. Elle était pointue ma pauvre petite sœur,

et j'ai connu de plus larges cœurs que le sien.

Mais la lettre avait aussi un _post-scriptum_.

«Je m'étais pourtant levé à cinq heures du matin le jour de

ton départ! Tu as donc la tête bien dure! Comédienne, c'est

mauvais; schismatique, c'est absurde. On se marie, en

Bretagne, après la guerre. Parbleu! tu auras le temps d'être

marié! Il y a des machines qui sont des grelots. Comédienne!

schismatique? Tu pourrais entendre d'ici le tapage que le

tonton Bélébon fait avec ces deux mots-là! On les a appris à

Charlot et à Mimi! Schismatique! comédienne! J'en ai la tête

rompue. Règle générale: ne jamais s'adresser à la maîtresse du

président chez qui on prend ses repas. Est-ce que la brune

Aurélie est décidément réformée? Hélas je te parle de vingt

ans! Voilà une affaire commode! et honorable! et sans danger!

Ni comédienne ni schismatique, celle-là! Païenne! à la bonne

heure! Les païens ne sont jamais hérétiques. A propos, la

tante Renotte a consulté la Poule Noire de Landevan; tu auras

de ses nouvelles. A cause de ta liaison avec la schismatique,

la Poule Noire a pronostiqué les plus affreux malheurs. Tu

seras lapidé, s'il y a une maladie sur les bestiaux, cette

année. Je ne plaisante pas, tu le sais bien. Si la Poule Noire

me prenait à tic, je m'expatrierais. Reviens, crois-moi.

Envoie au diable le schisme et la comédie. Et brûle ma lettre.

»TREFONTAINE.»

Je restai un instant pensif après la lecture de cette missive. Sous

son scepticisme de vaincu, mon beau-frère était un honnête homme et

même un bon cœur. Je l'avais comparé souvent chez nous à un souverain

détrôné à qui l'on rend encore de grands honneurs à l'étranger. On

lui _fourrait_ beaucoup à la maison; il se laissait faire plutôt qu'il

n'intriguait. Sa femme et lui s'aimaient à coups d'épingles. On

l'accusait d'avoir affaire trop souvent à Nantes, pays de perdition,

et d'y risquer encore de temps en temps de sourdes fredaines. Il

vieillissait; moins naïf que la présidente ou moins effronté, il

n'osait dire le contraire, mais, en avalant les jours, il faisait la

grimace. C'était bien un mâle d'Aurélie.

Quant à la Poule Noire, oubliez que nous sommes au dix-neuvième

siècle. Entre Landevan et Auray, il y a une lande où les cailloux sont

des âmes. Pour s'en assurer, il suffit de traverser cette lande vers

minuit, la veille de Noël. A minuit moins le quart, une voix s'élève

vers l'est où est le grand men-hir de Loch-Eltas, et toutes les

pierres éparses dans la bruyère s'animent en poussant un long soupir.

Comme toutes les gouttes tombées d'une averse vont à la rigole pour

former un torrent, elles se précipitent vers le sentier qu'elles ont

fait. Elles ne mettent qu'un quart d'heure pour gagner la paroisse de

Sainte-Anne d'Auray où tinte le dernier son de la messe nocturne.

Elles s'arrêtent sur la place où se tient le marché des médailles et

des amulettes. Comme elles n'ont pas fini leur temps de purgatoire, il

ne leur est pas permis de franchir les portes de l'église. Mais le

saint sacrifice sera pour elles tout de même, car à la messe de minuit

les portes de l'église de Sainte-Anne ne se ferment jamais.

Elles sont là, foule immense et muette, partout où il y a place, le

long des chemins, dans les vergers, sur la prairie. Vous les prendriez

parfois pour cette brume que la lune pleine arrache aux sillons

mouillés. Chaque année leur cohue augmente, car le monde vieillit, et

les hommes ne deviennent point meilleurs. L'hiver dernier, la

procession interminable déroulait ses anneaux par-dessus la montagne

et s'en allait grouillant jusqu'aux prés gras qui entourent le grand

étang du Cosquer.

Croient-ils donc à cela, vraiment, ces pauvres gens? Oui, belle dame.

Ils y croient dur comme fer. Mais serais-je indiscret en vous

demandant combien il y a de semaines que vous ne croyez plus aux

tables tournantes?

Déjà deux ans! La mode en est passée. Eh bien! là-bas, la mode est

entêtée comme une bretonne. Elle ne passe jamais. Voilà mille ans et

plus que les cailloux de Landevan vont entendre la messe de minuit,

quelque temps qu'il fasse, à l'église de Sainte-Anne d'Auray.

Mais la Poule Noire? L'histoire des cailloux de Landevan était pour

vous dire que, dans mon pays, on croit encore à beaucoup de choses.

La Poule Noire est une femme, une très vieille femme, car je crois

qu'elle existe toujours, malgré la police correctionnelle qui

s'acharne à lui faire de la peine. Elle meurt quelquefois, mais le

lendemain, sa maison est occupée par une autre Poule Noire toute

pareille, et bien des gens pensent que c'est la même. Elle est riche

comme un puits. On lui apporte de l'argent en dépôt de vingt lieues à

la ronde.

Longtemps avant la bienfaisante institution du Crédit mobilier, elle

promettait déjà de merveilleux dividendes qui jamais ne venaient. Elle

les promet toujours. Il est évident pour moi que certaines maisons de

banque parisiennes ont pillé l'idée de la Poule Noire.

Une fois ou deux, chaque année, son caprice choisit parmi la foule de

ses clients un gros gars ou une fille chanceuse pour leur rendre

trente fois la somme qu'ils ont prêtée. Cela se répand, sans l'aide de

la presse ni du télégraphe, avec une prestigieuse rapidité. De Lorient

à Vannes, on va se racontant les uns aux autres cette miraculeuse

aubaine, et pendant deux mois, il y a presse autour de la maison de la

Poule Noire. On se bat pour déposer.

Ils se mettent deux cents à la Bourse pour _faire mousser_ des

actions. La Poule Noire travaille toute seule et sans compère. Il ne

faut pas laisser croire à ces messieurs qu'ils sont les plus habiles

gibecières de l'univers.

La Poule Noire, outre la banque, fait les mariages, la médecine et

toute autre besogne quelconque. Elle guérit la stérilité, chasse les

fièvres, défend les jeunes gens contre la conscription, conjure les

naufrages et s'oppose aux incendies. Elle a la connaissance du passé,

du présent et de l'avenir; elle rend la vue aux aveugles et fait

courir les paralytiques. L'ensemble de tous les charlatanismes,

éparpillés dans Paris de manière à faire vivre des milliers de

coquins, bien ou mal vêtus, se concentre à Landevan sur une seule

tête.

Aussi est-ce une tête illustre. La Poule Noire, dans le Morbihan, est

beaucoup plus connue que le préfet civil de Vannes et que le préfet

maritime de Lorient.

Or, ma bonne tante Renotte était de Landevan. Au premier vent des

nouvelles de Paris, elle avait couru chez la Poule Noire chercher les

moyens d'arracher son neveu aux griffes de la comédienne schismatique.

Libre à vous de sourire et de hausser les épaules avec pitié, mais

souvenez-vous qu'à Paris, centre des lumières, une consultation de

somnambule traîna récemment une femme innocente devant les tribunaux

et plongea toute une famille dans le désespoir.

Annette Laïs · 第 59 / 115 题