«Quel garçon! s'écria Aurélie avec admiration: quel garçon! c'est de
l'acier! Ah! nous autres Bretons!»
Elle me fit en même temps un signe de tête protecteur comme pour me
dire: Courage!
Le président surprit le signe. Il avait eu le temps de se remettre.
«Je suis forcé de vous avouer, madame, reprit-il avec un redoublement
de douceur, que vous êtes pour beaucoup dans la détermination que j'ai
prise à l'égard de notre jeune parent. Il appartient à une famille
chrétienne et sévère sur le chapitre des mœurs.
--Est-ce à moi que vous parlez, monsieur! s'écria ma cousine en
bondissant sur sa chaise.
--Je vous supplie de m'écouter sans emportement, madame. Je ne pense
pas avoir jamais manqué aux convenances à votre égard....
--Et vous avez bien fait, c'est moi qui vous le dis. Les mœurs! les
mœurs! Verse-moi un verre d'eau, René mon ami, car il y a des mots
qui étouffent, vois-tu!»
Le président repoussa son siége et plia sa serviette paisiblement.
«Si vous m'aviez fait l'honneur de m'écouter sans m'interrompre,
dit-il, vous auriez vu que nul ne songe à s'attaquer à vous, et vous
n'auriez pas rendu notre jeune parent, aux derniers moments de son
séjour dans notre famille, témoin d'excès dont le récit sera peu
édifiant aux oreilles de nos cousins de Bretagne.
--Vous pouvez compter, monsieur, dis-je en me levant, que je n'ai rien
entendu, sinon le congé que vous me donnez.
--Et que je ne ratifie pas, René, mon enfant chéri, interrompit
Aurélie. Il y a quelque chose là-dessous. Je saurai le fin mot! Et si
l'on écrit en Bretagne, il y aura deux lettres!
M. de Kervigné était très pâle. Evidemment, les choses ne tournaient
point comme il l'aurait souhaité.
«Il y a quelque chose, en effet, là-dessous, madame, reprit-il,
faisant un violent effort pour garder son sang-froid, et je vous
demande la permission de vous prendre pour juge, puisque, paraît-il,
je ne suis plus le maître ici. Notre jeune cousin, non content de
négliger l'Ecole et son bureau, passe sa vie, sa vie, entendez-vous,
chez une fille appartenant à l'un des théâtres les plus infimes du
boulevard......
--Ah bah! fit Aurélie, au hasard de son impitoyable rancune, aurait-il
eu l'indiscrétion de s'adresser à son Altesse Présidentissime Mlle
Annette Laïs.»
Elle resta effrayée. La joue du président avait des tons verdâtres, et
j'étais aussi pâle que lui. Un instant son regard alla de lui à moi,
exprimant un certain embarras; et tous les muscles de sa face se
détendirent en un audacieux éclat de gaieté. Son rire me blessa et fit
lever mon cousin comme si un ressort l'eût lancé hors de son fauteuil.
«Madame! menaça-t-il entre ses dents serrées.
--Monsieur! repartit ma cousine les larmes aux yeux, ne vous fâchez
pas, c'est involontaire. Ah! vous me tueriez bien que ce serait tout
de même. Ah! le scélérat de chevalier! Ah! cette coupable Annette
Laïs! Ah! mon Dieu! c'est une crise, voyez vous, une crise. Je
voudrais de l'éther. Chevalier, vous ne m'aviez pas dit cela.»
Et le rire allait, donnant à tout son corps un peu replet des
secousses spasmodiques. Et les larmes abondantes creusaient des
rigoles dans le badigeon de ses joues.
Je crois que M. de Kervigné l'aurait volontiers poignardée. Mais
c'était un gentilhomme à sa manière et presque un grand seigneur. Il
fut très beau. Il sonna et dit froidement au domestique qui parut
d'apporter le flacon de Mme la vicomtesse.
Aurélie le remercia en une dernière convulsion et fut calmée du coup.
«Voyons, René, me dit-elle avec une impertinente componction,
avez-vous eu vraiment le courage de chasser, vous aussi, un pareil
gibier?»
J'eus un mot sanglant sur la lèvre, car la colère me montait au
cerveau; mais ce fut le président qui répondit:
«Madame, prononça-t-il avec une véritable dignité, j'ignore à quels
événements comiques il vous plaît de faire allusion. Moi je ne ris
jamais quand il s'agit de l'avenir perdu d'un jeune homme. Je ne veux
pas vous demander comment il se fait que vous en sachiez plus long que
moi sur des choses et des personnes qui ne sont pas de notre
sphère....
--Si vous appelez cela des sphères, murmura Aurélie, je connais des
gens qui en ont deux: une de jour, une de nuit.
--Je ne chasse pas mon jeune cousin, reprit le président, qui fit,
cette fois, comme s'il n'eût point entendu; ceci non-seulement par
égard pour notre famille de Bretagne, mais encore par amitié pour lui.
Mais ne voulant, sous aucun prétexte, assumer une responsabilité
fâcheuse, je lui indique la route à suivre.
--La route de Vannes! interrompit encore Aurélie. Cela ne fera pas
votre élection.
Le président dédaigna ce dernier trait.
«J'ai désormais peu de paroles à prononcer, madame, répliqua-t-il, et
je vous prie de me laisser achever. J'indique à mon jeune cousin la
route à suivre pour sortir d'une situation qui est dangereuse et qui
n'est pas honorable. Les deux rôles que nous jouons, madame, ne se
ressemblent pas: permettez-moi de préférer le mien. René de Kervigné
est à un âge où les folies, faciles à commettre, sont faciles à
expier. Je ne veux pas,--je m'exprime clairement,--je ne veux pas
couvrir de mon hospitalité une conduite semblable à la sienne; mais
s'il s'engage sur sa parole d'honnête homme à rompre d'ignominieuses
relations....
--Le laisserez-vous ici? s'écria Aurélie.
--Je consens de tout mon cœur, acheva le président, à oublier
purement et simplement le passé.
--A la bonne heure donc! dit Aurélie, non sans un reste de persiflage.
Que ne commenciez-vous par là? Allons, chevalier, ne faisons pas la
mauvaise tête. Promettons! jurons! Si vous saviez tout ce que M. le
président m'a promis autrefois! Jurons! promettons! embrassons-nous et
que cela finisse!»
Il y avait longtemps que je n'avais parlé. J'ai dit qu'en ces heures
de bataille j'avais l'esprit lucide, prompt et singulièrement net.
J'avais réfléchi vite, sinon bien. Je me sentais maître de moi à un
très haut degré.
«Mon cousin, dis-je, avec une douceur qui ouvrit tout grands les yeux
d'Aurélie, je vous remercie de vos bonnes intentions; moi aussi, je
m'exprime clairement; je vous remercie. J'ai conscience de mes torts.
Si d'autres ont eu des torts, je ne suis ni en position ni en âge de
les en faire rougir. J'accepte vos reproches; ils sont mérités; je me
regarde comme justement puni. Mais il est une personne dont vous
n'avez point prononcé le nom et vous avez bien fait....
--Tu es un rodomont, René! voulut m'interrompre Aurélie.»
Le calme de mon regard lui ferma la bouche. Je poursuivis:
«Vous avez bien fait, dis-je, monsieur de Kervigné, de ne point
prononcer le nom de cette personne, car cela me permet de quitter
votre maison dignement et sans châtier à mon tour. En faveur de cette
réserve, il me plaît de passer sur le malheur de certaines
expressions. Nous nous comprenons à demi-mot tous les deux, je le
sais, et je devine l'effort qu'ont dû vous coûter vos paroles. Vous ne
renouvellerez jamais ces écarts devant moi, monsieur; je vous tiens
pour averti; j'aime Mlle Laïs comme un homme de cœur aime une honnête
femme; un autre l'avait mise au théâtre; un autre a tenté vainement de
la déshonorer: je lui donne mon nom et je fais d'elle ma femme. Adieu,
monsieur.»
En finissant, je m'étais rapproché de ma cousine, dont je baisai la
main. Elle resta muette. Je me dirigeai vers la porte.
J'entendis le président qui disait:
«C'est de la démence.»
Et la porte opposée se ferma avec bruit.
«Ici! me cria Aurélie comme je passais le seuil.»
Il y avait dans cet appel presque autant de cœur que de brutalité. Il
ne m'arrêta point, et j'étais déjà dans le corridor quand ma cousine,
forte comme un homme, me saisit par les épaules, me fit tourner sur
moi-même et me ramena dans la salle à manger.
Elle m'assit auprès d'elle de force et m'emprisonna les deux mains.
«Ah çà! me dit-elle, ah çà! mais, mais, mais, mais.... Bigre!!!»
Elle avait le sang à la tête; elle avait besoin à la fois de rire et
de pleurer. Elle m'embrassa, et, cette fois, ce fut bien un baiser de
mère.
«Tu as été superbe, mon chéri, reprit-elle. Quelles têtes nous avons
en Bretagne! Ma parole! tu as été de toute beauté! M. de Kervigné me
faisait mal. Il avait cru te rouler! Ah! bien oui! Si seulement cette
fille était de qualité, ce serait une pièce pour le Théâtre-Français!
Ma parole! ma parole! le président a été écrasé! Tu as passé sur lui
comme une diligence! Miséricorde! si j'avais le quart de ton flegme,
il ne me faudrait pas six semaines pour le rendre fou! Moi je ne
trouve pas que tu aies frappé trop fort. Ma foi, non! il fallait bien
lui faire un noir ou deux. Avez-vous vu! Entamer cette matière-là
devant moi! Tu sais que c'est Laroche, qui t'a joué le tour! J'en
suis sûre. Ah! le coquin! il est méchant comme un singe! Il
parviendrait à tout, si ce n'était pas un domestique. Dis donc, tu
restes, n'est-ce pas? Laroche dira ce qu'il voudra. Moi d'abord, je
suis déterminée à faire des barricades pour que tu restes!
--Ma bonne, ma chère petite maman, répondis-je, je le voudrais, à
cause de vous, mais c'est impossible.
--Ah çà! répéta-t-elle encore par trois fois, ah çà! ah çà!....
Et son front se rembrunissait à vue d'œil.
«Est-ce qu'il y aurait un mot de vrai dans ce que tu lui as dit?
ajouta-t-elle.
--Il n'y a pas un mot qui ne soit vrai, répliquai-je.
--Tu es amoureux?....
--Passionnément.
--Bah! bah!.... Mais je l'ai donc mal vue, moi, cette Annette Laïs.
Après tout, les femmes ne savent pas s'entre-regarder. Tu es amoureux,
c'est très-bien. Ce n'est pas une raison pour te jeter à l'eau avec
une pierre au cou. En amour, on fait des promesses. A propos! tu m'as
menti assez bien, tous ces temps-ci, pour ton bureau et le reste. D'où
viens que tu as parlé si raide au président!
--Il est vrai, répondis-je en rougissant de honte; j'ai menti à vous
et à d'autres encore. Je ne mentirai plus jamais.»
Elle fixa sur moi un regard où il y avait de l'étonnement.
«Je te crois, murmura-t-elle. Je ne sais pas ce qui s'est passé en
toi, te voilà grand comme père et mère; d'aujourd'hui tu es un homme!
Raison de plus pour te conduire en homme. Fais tes farces tant que tu
voudras avec Annette Lais; plus tu en feras, mieux le président sera
battu; mais ne prends pas la chose au sérieux, je t'en supplie!
--Ma cousine, répondis-je en me levant, il est inutile d'insister; ma
résolution est irrévocable.»
Elle se pinça les lèvres pour ne pas rire, car elle avait dû prendre,
elle aussi, dans sa vie, bien des résolutions irrévocables qui avaient
vécu ce que vivent les roses. On ne croit jamais aux résolutions
irrévocables des jeunes premiers.
«Au fait, dit-elle, nous avons le temps d'y songer. Mlle Annette Laïs
ne refera pas le Code civil, et, pour marier quelqu'un, il faut M. le
maire, indépendamment de M. le curé. Une dernière fois, veux-tu
rester?
--Non, ma cousine.
--Eh bien! va te promener. Tu es un monstre. Viens me voir souvent et
donne-moi ta nouvelle adresse. Tu dois bien penser qu'il va se
machiner quelque chose contre toi. Je suis de ton parti quand même.
Tiens-moi au fait de ce qui t'arrive. Et, bonsoir, roi des entêtés! Si
tu avais voulu, on t'aurait mis dans du coton.»
Elle me pinça la joue et nous nous séparâmes.
Dans le vestibule, je rencontrai Laroche, qui m'évita par un large et
prudent circuit.
Savez-vous quelle impression me resta de tout ceci? J'étais libre! Ma
poitrine fut soulagée d'un poids quand je mis le pied dans la rue.
J'allais être désormais tout entier à Annette! Je me sentais content.
Ce fut seulement vers le milieu de ma route, en traversant les ponts,
qu'une vague inquiétude me vint. Qu'allait-il arriver de tout ceci? Le
président ne pouvait manquer d'avertir ma famille. Il le devait, et
ceci, de sa part, n'était même pas un mauvais procédé. Quel effet sa
lettre allait-elle produire?
Cette inquiétude qui voulait naître, je l'étouffai. J'avais répugnance
à réfléchir en ce moment. Je pressai le pas pour être plus tôt auprès
d'Annette.
Elle m'avait attendu; elle était triste: je la trouvai si belle que
mon cœur se fondit en une incroyable joie. Elle était à moi, toute à
moi, désormais. Entre nous, le dernier obstacle était rompu.
«Annette, lui dis-je, je ne vous ferai jamais plus attendre, je suis
libre; nous vivrons l'un près de l'autre, et nous nous verrons à
toutes les heures du jour.»
Son regard m'interrogea. Elle voulait savoir. Mais ce que je voulais,
moi, c'était la paresse de mon bonheur, et ce sommeil plein d'extase
que je dormais auprès d'elle. Je la conduisis au piano et je
m'agenouillai à ses côtés.
«Que s'est-il passé, René?» me demanda-t-elle.
Mes yeux l'adoraient. Elle pencha ses lèvres jusqu'à mon front.
«Au bord de la mer, lui dis-je, là-bas, je sais l'endroit, dans l'anse
du Pouldu, à l'embouchure de la rivière de Quimperlé, qui a deux noms
si doux, l'Isole et l'Ellé, il y a une maison qui s'accoude à la dune
comme une jeune fille penchée à son balcon. Une vieille maison, avec
un enclos de murs gris au-dessus desquels le vent fouette les pampres
de la vigne. J'en ai rêvé toute cette nuit. Je la connais, mais on ne
voit rien, quand on n'aime pas; je ne l'ai bien vue que dans mon rêve.
A marée basse, les sables font un grand tapis d'or, ridé comme un lac,
caressé doucement par la brise. La rivière, plus limpide qu'un
cristal, passe entre les deux piles d'un pont celtique qui n'a plus de
manteau; son cours tortueux remonte et va se perdre dans la forêt,
sous le château de Saint-Maurice, un palais des vieux temps. L'Océan
est au sud, portant l'île de Groix comme une nef immense; à l'ouest,
encore l'Océan, tout parsemé de barques aux voiles blanches ou
vermeilles, parmi lesquelles, au lointain, fuit le mystérieux steamer,
trahi par sa longue chevelure. A l'est, la lande morbihannaise, un peu
de terre de bruyère sur la gigantesque masse des granits, grimpe la
montagne escarpée où serpentent les caprices de tout un écheveau de
sentiers. Au nord, enfin, nos jardins, nos fleurs, nos fruits du
Finistère, les chênes, dont la racine énorme perce le roc, les
châtaigniers touffus, les hêtres élancés comme des femmes. C'est là,
c'est là que nous allons tous deux, dans les chemins pleins d'ombre
creusés par la route patiente et par le temps entre deux haies de
prunelliers, qui s'inclinent sous le poids fleuri des chèvrefeuilles.
C'est là. Les enfants rient, la bouche teinte du jus des cerises
noires. Ils nous ont vus; ils nous poursuivent et nous provoquent avec
des paquets de primevères.... Oh! voici deux pauvres amours! des
rouges-gorges dont ils menacent la couvée, ici, dans la mousse de ce
pommier! Halte-là! nous rachetons les petits des rouges-gorges, et
vous voilà plus rose que la cerise, Annette, car c'est aussi notre
printemps; Dieu a mis en vous une promesse et vous avez senti la
caresse de la couvée invisible. Nous chantons comme les oiseaux à
l'heure des fécondes amours. La nature qui leur sourit vous fait plus
belle. Appuyez-vous à mon bras, car il faut de la prudence, ô jeune
mère! Le père l'a recommandé, le bon père qui nous attend à la maison,
avec Philippe, guéri du mal de son âme! Oh! que Dieu est bon, ma
bien-aimée! et que ceux qui vivent par le cœur sont heureux!»
Elle m'écoutait, la bouche entr'ouverte, comme si mes paroles fussent
tombées de ses propres lèvres. Je ne suis pas poète, et je voudrais
l'être à cette heure pour dire les délices de notre commun rêve. Je ne
sais pas parler, je ne sais qu'aimer. Ah! je sais bien aimer! En
m'écoutant, ses yeux se mouillaient et il me semblait que j'étais
inondé par les larmes qui perlaient à ses cils. Quand je me tus, ses
doigts distraits effleurèrent les touches du piano, qui chanta parmi
de confuses harmonies:
Ma lon la
Les enfants sont là....
La vache est rentrée à l'étable;
Ma lon la
Ave Maria,
L'Angelus les endormira....
Puis ce fut un long silence. Nos mains se cherchèrent et se
joignirent.
Il y avait une grande heure que nous étions ainsi.
«René, me dit-elle, vous avez quelque chose.
--Appelez votre père et votre frère,» répondis-je.
Ils vinrent tous deux. Je racontai ce qui s'était passé dans la
matinée à l'hôtel de Kervigné, et j'avouai, la pâleur au front, que je
n'avais pas encore écrit à mon père. Le vieillard et Philippe
restèrent muets.
«Pourquoi ne lui répondez-vous pas?» demanda Annette d'un air presque
menaçant.
Philippe et M. Lais échangèrent un regard. M. Laïs dit:
«Il y a un malheur au bout de tout ceci.
--Il peut écrire, objecta Philippe.
--S'il n'a pas écrit, c'est qu'il n'espère rien,» répliqua le
vieillard.
C'était trop vrai. Je n'espérais rien.
«J'ai bientôt vingt ans! m'écriai-je; à vingt et un ans, on est
majeur.
--Oui, m'appuyèrent ensemble Annette et Philippe, on est majeur à
vingt et un ans.»