Quelle figure allais-je faire le lendemain?
--L'idée me venait qu'Annette s'était moquée de moi, tant je trouvais
sa conduite folle ou cruelle!
Sans doute que vous devinez le plus mortel de mes embarras. J'étais
percé à jour. Moi, je n'en eus pas conscience tout de suite. Cela me
vint avec la sueur froide. A cette heure, que pouvait penser mon ami
Philippe? Il savait le fin mot de ma passion subite pour les
découpures. Il devait me regarder comme un de ces coquins qui prennent
les vieux subterfuges de comédie pour entrer dans les familles.
J'étais perdu, je songeai à me tuer.
Je ne rentrai pas à l'hôtel pour dîner. Je ne dînai pas. Comme les
événements se croisent! quel jeu de cartes! quelle loterie! Tout à
l'heure j'étais le plus heureux des hommes, et maintenant....
Qu'avait-elle dit après mon départ? Avait-elle tout avoué? Elle en
était capable!
Ce n'étaient plus les paroles mêmes qu'elle avait prononcées qui
bourdonnaient à mon oreille, c'en était la traduction, et voir la
traduction que j'en faisais:
«Ne prends pas la peine de me présenter M. René. Nous sommes d'accord:
nous nous aimons tous deux.
--Et qui le lui a dit?» m'écriai-je du fond de mon innocente colère.
--Oh! certes, qui le lui avait dit? Ce n'était pas moi, et j'avais
raison de la trouver bien osée!
De quoi se mêlait-elle! N'avais-je pas fourni mes preuves d'habileté?
ne pouvait-elle me laisser le soin de conduire notre chère intrigue?
Elle avait dû tout avouer. Moi parti, on l'avait sans doute
interrogée. J'étais certain qu'elle avait tout avoué.
Avoué quoi, cependant? Qu'avait-elle pu dire, sinon que j'avais pris
la même stalle six jours de suite pour assister au prologue de sa
pièce? Il n'y a pas là de quoi pendre un homme.
Et, courant tout à coup d'un extrême à l'autre, je cherchais ce qu'il
y avait décidément entre nous. Mes terreurs me semblaient alors
burlesques; j'aurais voulu ravoir mes terreurs; elles valaient mieux
que le désespoir où j'étais de ne trouver rien entre nous, rien, sinon
je ne sais quel rêve qui m'appartenait en propre et dont elle n'était
pas complice.
Elle m'avait adressé trois questions qui n'avaient pas le sens commun,
en somme, trois questions qui trahissaient une véritable incohérence
d'esprit ou un suprême enfantillage. Les voici, ces questions
elliptiques, arrivant comme le résumé d'une explication qui n'avait
pas eu lieu:
«Pourquoi n'êtes-vous jamais resté après le premier acte?
«Pourquoi revenez-vous?
«Pourquoi êtes-vous resté six jours sans revenir?»
Avant ces questions posées, il n'y avait eu d'elle à moi, ni de moi à
elle, aucune communication, pas même de celles qui s'échangent par le
regard. Nos yeux ne s'étaient point parlé.
Avait-elle la tête bien saine, cette ravissante fille?
Voilà le symptôme le plus assuré de folie. Tâtez-vous, chaque fois que
vous vous demandez si quelqu'un de votre connaissance a perdu la
raison.
Ces questions, qui composaient tout mon avoir amoureux, ne
signifiaient rien: c'était donc un fait bien acquis.
Vous croyez cela? pour qui me prenez-vous! Rien! ces trois questions
qui étaient le plus candide, le plus formel, le plus adorable aveu.
Rien! ces trois questions que je n'aurais pas données pour tout l'or
de l'univers. Il faut s'entendre. L'évidence est l'évidence!
Avait-elle eu le temps de me dire: Je vous aime! Et cela se dit-il
entre deux portes, quand on se voit pour la première fois, à deux pas
d'un tiers, dans un entretien de deux secondes?
Je préférais mes trois questions à ce «je vous aime» impossible. Je ne
me représentais pas Annette me disant: «Je vous aime.» Il n'y avait
pas lieu. Elle avait fait assez, elle avait fait trop: un fat aurait
dit en pensée qu'elle s'était jetée à sa tête.
Annette! Tout mon cœur s'élançait vers elle; j'aurais voulu la
remercier à genoux. Jamais je ne l'avais si bien adorée.
Elle avait trop fait, disais-je. Hélas! hélas! elle avait défait
aussi. A réfléchir sérieusement, sa dernière démarche biffait ses
premières paroles. Deux fois, elle avait agi comme un enfant, et
c'était tout. Accorder une importance quelconque aux allées et venues
de cet esprit fantasque, c'était tomber soi-même en enfance.
La nuit me prit dans ces parages déserts où j'avais l'habitude de
rôder. J'avais plaidé déjà tant de fois le pour et le contre depuis
quelques heures que mon misérable cerveau se creusait et devenait
vide. Je travaillais encore pourtant, car ces fièvres sont
implacables. Je tournais comme un écureuil à la peine dans le cercle
vicieux de mes raisonnements. Je souffrais, j'étais heureux,
j'espérais, je pleurais, j'aimais. Oh! j'aimais!
«Holà! mon élève, me dit la voix franche et sonore de Philippe, qui
marchait à mon insu auprès de moi, vous êtes donc amoureux, vous
aussi?»
Je faillis tomber à la renverse, et il fut obligé de me soutenir.
Nous restâmes un instant silencieux. Il me pressa contre sa poitrine.
A l'heure où j'écris, je suis prêt à donner le meilleur de ma vie pour
Philippe Laïs, mon frère, qui est une part de moi, tout comme ma femme
et mes enfants. A l'heure dont je parle, ma tendresse fit explosion,
comme un délire; je baignai son visage de larmes en le couvrant de
baisers.
Il m'était impossible de parler. Je voyais un sourire triste qui
jouait autour de ses lèvres.
«Je connais cela, je connais cela....» murmurait-il, sans avoir
conscience peut-être des paroles qu'il prononçait.
Nous étions au coin de la rue Saint-Bernard et du quai.
«Vous aimez!» m'écriai-je.
Il tressaillit dans mes bras, et, m'enlevant en quelque sorte,--car, à
de certains moments, il avait la vigueur d'un Hercule,--il me fit
faire quelques pas en avant. Ce mouvement démasqua pour nous une
maison haute et d'aspect plus élégant que celles de ce quartier. Elle
était blanche et toute neuve. Le premier étage avait six fenêtres,
dont deux étaient éclairées: une à l'extrémité de droite,
l'autre à l'extrémité de gauche.
«C'est un peintre aussi, me dit-il. Le bonheur lui a donné du talent.
Il travaille comme doit le faire un honnête homme qui a de la
famille: rudement et sans relâche. Il est là, cette lampe l'éclaire.
Je l'ai guetté longtemps pour voir s'il rendait sa femme heureuse. Il
la rend heureuse. Tant mieux. Je souffre tout seul. Si je pouvais
quelque chose pour lui, je le servirais de bon cœur.»
Je ne comprenais pas bien encore, mais cette mâle résignation me
tenait l'âme en suspens.
«On ne m'a pas trahi, reprit-il, faisant effort pour affermir sa voix
qui tremblait. On ne m'a jamais aimé. Moi, j'aimais bien: je n'aimerai
qu'une fois. Elle était le génie que j'aurais eu. Je ne parviendrai
pas.»
«Je lui serrai les mains en silence.
«Oui, oui, murmura-t-il, vous avez bon cœur. Nous avons dit cela, le
père et moi. Le père s'y connaît, moi aussi. Nous allons reparler de
vous.... Elle était ma volonté, ma force et mon avenir. Un jour j'ai
espéré; ce jour-là j'ai rêvé un tableau; je l'ai vu dans ma pensée
éblouie. Je l'ai peint depuis, c'est le seul; il était beau, quoique
je n'eusse plus d'espoir. Je l'ai brûlé. Personne ne l'a vu.
Maintenant, je découpe mon deuil: du noir sur du blanc, comme les
tentures funèbres qui sont noires. A quoi me servirait la gloire?
--La gloire remplace l'amour, voulus-je dire.
--Non, c'est une erreur: la gloire n'est bonne que dans l'amour. C'est
pour l'idole qu'on veut la parure et la couronne. Rien ne vaut que par
le bonheur. Tout se flétrit quand l'espoir s'en va. Je ne veux plus
peindre.»
«Il me montra du doigt la seconde fenêtre éclairée:
«C'est là qu'elle est, reprit-il, avec ses enfants. Elle a vingt ans,
elle est belle et bonne comme Annette. Elle a pleuré de ne pas pouvoir
m'aimer. Il y a deux ans que je ne l'ai vue, mais je viens tous les
soirs. Je connais ses petits enfants. J'ai été des mois avant de
pouvoir les aimer. Maintenant je les aime.»
Il se tut. Un mouvement se fit dans la chambre éclairée. Sur les
rideaux, une silhouette s'accusa. Je sentis que Philippe frémissait
entre mes bras.
«Noir sur blanc! murmura-t-il. C'est l'ombre du bonheur. Toute la
création est là pour moi, et je ne vois plus d'autre vérité.»
Il tourna le dos à la maison neuve, et nous remontâmes le quai, bras
dessus, bras dessous, pour gagner le pont d'Austerlitz. Je m'étais
oublié moi-même pour ne songer qu'à lui.
«Eh bien! René, me dit-il presque gaiement, voulez-vous toujours
prendre de mes leçons?
--Toujours, répondis-je.
--Le père prétend que vous vous êtes moqué de moi....
--M. Laïs? interrompis-je.
--Il a été bien souvent trompé, m'interrompit-il à son tour. Il se
vante d'être défiant et fait de son mieux pour ne plus croire. Mais,
au fond, il est incorrigible, allez! C'est un homme des temps passés.
Je n'ai qu'à le regarder pour voir nos aïeux des siècles héroïques. Je
lui ai dit: Je connais René, je l'ai vu trois fois. Il est trop
intelligent pour n'avoir pas compris le sérieux de ma pensée; il est
trop honnête pour railler une pensée sérieuse. Ma sœur, alors, s'est
approchée.... Mais d'abord, René, comment l'aimez-vous?»
Il s'était arrêté tout d'un coup et me regardait en face sous un
réverbère qui m'éclairait d'aplomb.
«Comme vous aimiez celle qui eût été votre inspiration et votre
force,» répondis-je.
Il se reprit à marcher d'un pas plus rapide.
«Bien, René, bien, me dit-il. Quand je ne vous parle pas d'elle, ne me
faites point souvenir. Mais, puisque nous y sommes, allons.
Comprenez-moi: comme j'ai guetté celui qu'elle aime, je surveillerai
celui que ma sœur aimera. Il me faut ces deux bonheurs complets pour
payer ma misère.
«Si je pouvais vous ouvrir mon cœur! m'écriai-je.
--Je crois en vous, m'interrompit-il encore, parce que vous êtes tout
jeune. Le père a frayeur de vous, parce que vous êtes trop jeune.
Voilà déjà plusieurs semaines qu'il avait parlé mariage. Il dit qu'il
se sent mourir.»
Le ton de Philippe me parut froid, vis-à-vis d'une pareille pensée.
«M. Laïs ne m'a pas semblé malade, objectai-je, et la manière dont
vous parlez me prouve que vous ne partagez point ses craintes.
--J'ai appris à parler de tout courageusement, René. Le père ne craint
rien. A la maison, il y a plus d'un genre de souffrance. Tout ce que
dit le père est vrai. Il a soixante-sept ans. L'automne dernier, une
de ses blessures s'est rouverte pour ne plus se refermer. Il va
souvent à la tombe de ma mère. Il fait bien de songer à sa fille.
--Vous lui resterez, du moins, vous, Philippe.»
Il tourna la tête et répondit tout bas:
«Quand un homme cherche la couleur dans le blanc et le noir, il est
permis, même à son père, de n'avoir pas confiance dans la solidité de
sa raison. Pour que le père s'en aille tranquille et content, il faut
qu'Annette soit mariée.
--Dieu veuille qu'elle accepte ma recherche!
--Etes-vous riche, René?
--Je ne suis pas pauvre.
--Etes-vous libre?
--Mon père et ma mère sont d'honnêtes gens qui m'aiment et qui ne
voudraient pas faire mon malheur.
--Avez-vous aimé d'autre femme que ma sœur!
--Jamais!
--Feriez-vous serment de cela?
--Je vous le jure sur mon honneur.»
Il reprit mon bras qu'il avait quitté et poursuivit:
«Je ne suis point chargé de vous demander tout cela, mais j'ai voix au
chapitre, malgré le noir et le blanc.... Ma sœur s'est donc
approchée, comme je vous le disais. C'est de l'adoration que le père a
pour elle: d'ailleurs, nous avons eu toujours le droit de tout dire.
Elle s'est assise sur les genoux du père et j'ai entendu qu'elle
murmurait: Veux-tu encore me marier! Il a fait signe qu'il le voulait.
Annette a repris: Alors, c'est celui-ci que je choisis pour mari.
--Et M. Laïs? demandai-je.
--Ah! ah! M. Laïs a un peu froncé le sourcil. M. Laïs a voulu savoir
où et comment vous vous étiez parlé.
--Nous ne nous sommes jamais parlé! m'écriai-je!
--Voilà ce qu'a répondu Annette. Mais alors, lui a dit le père, il
faudra donc que j'aille solliciter la main de ce garçon pour toi? Elle
a souri en répliquant: Il est fou de moi!»
Philippe s'interrompit.
«Jusqu'à présent, murmura-t-il, Annette était pour moi la raison
enfantine et naïve, c'est-à-dire la vraie raison, la seule raison;
mais il paraît que nous avons tous quelque chose dans la famille.
C'est aussi drôle que mon noir et mon blanc, au moins. Je vous parle
comme cela, René, pour qu'il n'y ait pas de surprise. Annette a dit:
il est fou de moi!
--S'il y avait un mot plus fort!.... m'écriai-je.
--Bien, bien! Elle a deviné, alors, voilà tout. Vous ferez bien de
dire au père qu'elle a deviné, et, s'il se peut, comment elle a fait
pour deviner.
--Elle a fait comme moi!
--Très bien, René. Je suis un pauvre maniaque, et, certes, vous êtes
tous des gens sages. Mais je ne sais pas railler, voyez-vous. Il y a
deux voix qui parlent en moi, à cette heure où je sens votre cœur qui
bat contre mon bras. L'une me dit: Leur folie s'appelle le bonheur;
l'autre me dit de prendre garde. Prendre garde à quoi? Au bonheur? A
qui? A vous, René, qui n'avez ni l'expérience ni la volonté du mal?
C'est la première voix qui est la bonne. Je donne mon consentement à
votre mariage avec ma sœur.»
Je le serrai sur ma poitrine d'un mouvement si passionné que je
l'enlevai de terre, bien qu'il fût beaucoup plus grand et plus robuste
que moi.
Je raconte ces choses exactement; je fais un procès-verbal plutôt
qu'un livre, jetant sur le papier, sans artifice ni précaution, le
fond même de mes souvenirs. Je sais bien que ces mœurs ne sont pas de
notre temps non plus que de notre pays. Cela ressemble à l'Inde de
Bernardin de Saint-Pierre. Nous étions pourtant à Paris, en 1842.
Il y a des peuples primitifs, des races vantées. On peut prêter
beaucoup, en fait de bergeries, aux Bretons, aux Ecossais, aux
Allemands même, à cause des livres qu'ils font pour les cœurs
sensibles.
Mais ces Laïs étaient des Grecs. Je n'ai jamais ouï vanter la naïveté
angélique des Grecs modernes. J'ai lu des œuvres charmantes, romans,
pamphlets, comédies, qui malmenaient rudement les fils de Socrate et
d'Alcibiade. La sagesse des nations a fait de leur nom une injure;
vous le voyez toujours pris en mauvaise part, comme le mot Français à
Londres, comme le mot Anglais à Paris, comme en toutes contrées les
noms de Normand, d'Arabe, de Cosaque ou de Juif.
Je n'ai pas vu les Grecs en Grèce, et je n'ai pas d'ailleurs la
science d'écrire qu'il faudrait pour les défendre contre leurs
éloquents accusateurs. Je n'ai vu que mes bons amis, M. Laïs,
Philippe, le frère de mon cœur, et Annette, la fleur de ma vie. Tous
les trois eussent été peut-être des fous en Grèce comme en France.
Je raconte. Au moment où Philippe me parlait ainsi, m'engageant sa foi
qui était solide comme un roc, il ne m'avait pas encore adressé une
seule question sur ma famille ni sur moi-même. On eût dit qu'il
appliquait à ce grand acte, l'introduction d'un étranger au cœur de
la maison, les délicatesses exagérées de l'hospitalité antique.
Que je n'eusse pas l'idée de faire une enquête, moi, c'était la nature
même: j'étais amoureux, j'avais dix-neuf ans, je restais un peu
au-dessous du niveau de mon âge; mon rôle était d'aller tête baissée
en avant, toujours en avant. Mais Philippe avait l'âge d'homme.
Mais M. Laïs était un vieillard. Philippe venait de me le dire: M.
Laïs avait été trompé bien souvent; il se vantait d'être défiant.
Vous savez, c'est la fanfaronnade de ces pauvres bons cœurs. Ils ne
veulent plus croire.
Malgré ma complète inexpérience, le consentement solennel de Philippe
Laïs m'étonna d'autant plus que je ne l'avais pas même sollicité. Une
fois le premier enthousiasme passé, une crainte essaya de naître en
moi. Je l'étouffai, je fis bien; ce n'est pas ainsi que s'y prennent
ceux qui veulent tromper.
«Vous n'avez jamais vu les coulisses d'un théâtre?» me demanda-t-il
tout à coup.
Et sans attendre ma réponse, il ajouta:
«Allons faire une petite visite à ma sœur.»
L'idée me vint que M. Laïs serait là. Malgré tout, il me faisait peur.
Je cherchai un biais pour dissimuler ma couardise.
«J'aime mieux la voir partout ailleurs que là, répliquai-je.
--Quand elle sera votre femme, vous ne la laisserez donc pas au
théâtre? m'interrogea Philippe en s'arrêtant.
--Non, assurément, s'il dépend de moi de l'en éloigner.»
Il frappa ses mains l'une contre l'autre.
«Elle a dit cela! s'écria-t-il Notre Annette est une fée! ou bien
c'est une sorcellerie que l'amour? Répétez-moi encore une fois que
vous ne vous êtes jamais parlé.
--Jamais, je l'affirme.
--Le père a fait pour le mieux, reprit Philippe d'un ton de dignité où
il y avait bien de la tristesse. Mon avis n'était pas le sien. On
l'avait induit en erreur. Ce fut en discutant cette question du
théâtre qu'il me parla pour la première fois de ses idées de mort
prochaine. Il voulait faire à notre Annette une situation
indépendante. Maintenant qu'il est désabusé, il cherche à rompre
l'engagement. Mais le succès d'Annette est un obstacle.»
Il allait toujours, malgré mon demi-refus. Nous arrivâmes à la porte
du théâtre; il la franchit, sans me consulter de nouveau. Je n'avais
pas à choisir: il me fallut bien le suivre.
La comparaison de la sirène peut s'appliquer à tous les théâtres. Il
ne faut point les regarder à l'envers. Je ne parle pas seulement de
cette pauvre petite salle destinée aux délassements populaires. Les
directeurs les plus opulents de Paris ne peuvent entrer chez eux qu'en
traversant des ténèbres extérieures dont la peinture serait
nauséabonde. Il paraît que c'est nécessaire. A toutes les splendeurs
qu'on présente au public, il faut une compensation cachée. Toutes ces
clartés, toute cette beauté, tout cet or, tout ce velours, toutes ces
séductions dont le raffinement grandit sans cesse ne pourraient
exister sans la fange qui les double. Je parle, bien entendu, sans
figure; le lieu commun n'a pas d'attrait pour moi; il ne s'agit que
d'une constatation matérielle.
On a fait remarquer parfois que c'était là un lamentable miroir de la
vie de théâtre. Il se peut, je n'en sais rien; je n'en ai jamais rien
voulu savoir.
J'admire seulement l'intrépidité dont font preuve nos étoiles en
traversant chaque soir de pareilles horreurs et de pareilles odeurs.
Marguerite de Bourgogne, encore passe; c'est une reine apocryphe et
tannée comme un vieux cuir, mais la Dame aux Camélias, cette sensitive
énervée par nos parfums, cet ange de notre débauche, cette pure
émanation de nos vices, doit-on lui rappeler sans cesse la route
qu'elle suivit une première fois pour monter jusqu'à son boudoir?
Ils disent pourtant que le chemin de l'enfer est tout jonché de roses!
Allez-y voir, et prenez seulement par derrière le théâtre du
Vaudeville, que l'esprit de Doche illumine encore et fleurit, ou ce
splendide théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont le cher directeur
fait envie à tous les directeurs de l'Europe.
Je serai généreux et je vous épargnerai toute espèce de description,
bien qu'il y eût çà et là dans les coulisses quelques profils
appartenant à la jeunesse de chrysocale qui, certes, vaudraient la
peine d'être esquissés.
La première personne que je vis fut M. Laïs, sérieux et doux,
feuilletant un elzévir sous un quinquet. C'était sa place accoutumée;
la loge d'Annette s'ouvrait à quelques pas de là. M. Laïs passait en
ce lieu ses soirées; il s'était résigné à entendre les mauvaises
plaisanteries de ces dames, mais ces messieurs ne l'avaient jamais
raillé qu'une fois.
Il connaissait le pas de Philippe, à notre approche, il quitta sa
lecture. Son regard clair et franc, comme le reflet d'une conscience
d'honnête homme, se fixa sur moi attentivement.
«Nous avons à causer, mon jeune ami, me dit-il avec un bon sourire.
Hier, je ne vous connaissais pas. Aujourd'hui, vous êtes pour moi le
plus important personnage qui soit en France. On peut causer ici aussi
bien qu'ailleurs, et je vais vous apprendre qui nous sommes.
Je restai muet. Je m'attendais à être questionné; j'avais rassemblé
mon courage pour répondre. Il me sembla que la façon d'agir de M. Laïs
ajoutait une solennité singulière à l'interrogatoire qui sans doute
allait suivre. Contre toutes les règles de notre jurisprudence
mondaine, c'était ici le défendeur qui plaidait sa cause le premier.
Le maître du logis ne se bornait point à ne rien demander à l'hôte, il
lui ouvrait les pages de son livre de famille.
Quand on donne autant que cela, on gagne le droit d'exiger beaucoup.
Annette quitta sa loge pour faire son entrée. En passant, elle
m'adressa un signe de tête souriant et familier. Vivaient-ils donc des
mois en une journée? Le signe d'Annette et son sourire avaient
l'aplomb d'une vieille amitié.
Eh bien! oui, j'eus défiance. Ma sauvagerie n'était pas leur candeur.
Je sentis que j'aimais jusqu'à mourir, mais j'eus défiance. Mon cœur
se serra et l'angoisse fit percer la sueur froide sous mes cheveux.