En regardant la rue du Regard, j'avais la carte de Philippe Laïs sur
mon cœur, mon trophée, ma conquête. C'était comme une émanation
d'Annette. J'avais enfin le talisman! Mon sang me brûlait, ma tête
tournait, ma joie me donnait le vertige.
Oh! comme j'aimais! Et quel trésor d'adorables bonheurs recèle l'amour
enfant! Je sais bien que je ne ferai pleurer personne mais j'ai les
larmes aux yeux en écrivant ces lignes, qui ne parlent qu'à moi-même.
Je me vois ivre et fou; pendant mon chemin dans ce dédale des rues
tortueuses qui entouraient alors l'hôtel de ville; je m'entends causer
tout seul et dire en vain ces chères extravagances que la plume ne
saurait point fixer. Le quai me parut une ville inconnue. Avais-je
jamais passé ce pont? Le ciel n'avait que des étoiles, et la rivière,
toute basse, chantait comme un ruisseau au fond de son lit.
Oh! que tout me semblait beau, et comme je remerciais Dieu!
Cette fois, malgré la bonne habitude que j'avais de dormir sur mes
émotions, je ne pus fermer l'œil. Le grand jour me surprit rêvant.
Cette fois, je crois que je fus poète. Je vis des rubans d'argent qui
serpentaient dans un vallon vert, et sous une ombre épaisse, je vis
deux enfants heureux s'adorer.
Annette! Mon cœur! mon cœur!
Et certes vous avez bien le droit de vous étonner, car je ne parle pas
des craintes qui accompagnent tout amour, je passe sous silence les
inquiétudes inséparables de la passion, même déclarée, même acceptée.
Que ne devais-je pas craindre, moi qui n'avais rien dit encore à celle
que j'aimais, rien, ni par les lèvres, ni par le regard; moi qui étais
un étranger pour elle, moi dont elle ne connaissait point le visage,
moi qui portais un nom qu'elle devait détester?
Si je faisais un roman, je m'occuperais de cela. La fiction a besoin
de vraisemblance, ce qui revient à dire qu'il faut de l'habileté pour
être menteur.
Pourquoi font-ils des romans? Pourquoi ne rapportent-ils pas purement
et simplement ce qu'ils ont vu de leur propre cœur? Que leur
importerait alors le petit code idiot édicté par cette plate tyrannie:
la vraisemblance? La vérité s'affirme elle-même comme la lumière; elle
met son pied nu sur les caprices pédantesques de la règle; dès qu'elle
paraît, ce fétiche des paralytiques de la pensée, la vraisemblance
s'enfuit comme une chouette devant le jour.
Je n'avais ni crainte ni inquiétude. Je ne sais pas pourquoi je
n'avais ni inquiétude ni crainte. Cela est ainsi. J'interroge mes
souvenirs, plus vifs, plus lumineux à mesure qu'ils s'éloignent, et je
n'y vois que certitude. Tout était gagné pour moi: j'allais voir
Annette!
Non, en toute conscience, l'idée ne me vint point qu'Annette pourrait
ne pas m'aimer.
Ces idées-là viennent, le plus souvent, par le canal des gens sages à
qui l'on se confie. Je n'avais pas de confident.
Au déjeuner, ma cousine me regarda avec défiance; sûrement, je portai
mon bonheur écrit en grosses lettres quelque part. Elle avait déjà
disposé de ma journée, lorsque le président vint s'asseoir à table.
J'avais de la veine. M. de Kervigné, pour la première fois de sa vie,
me fit des reproches et se plaignit de mon inexactitude au bureau.
Je confesse que le mot inexactitude était le comble de la clémence.
Saisissant la balle au bond, je promis d'aller au ministère le jour
même.
J'ai dit que ma cousine était une bonne femme; je le prouve en
ajoutant qu'elle prit franchement mes absences à son compte. M. de
Kervigné, toujours galant, répliqua:
«Madame, si j'étais le chef de notre jeune cousin, vos explications
suffiraient pour le présent et pour l'avenir; mais si vous avez tout
pouvoir sur moi, il n'en est pas de même pour le fonctionnaire de qui
dépend le chevalier de Kervigné. Nous ne devons pas entraver sa
carrière.
--Vous avez vu, répliqua Aurélie en soupirant, vous avez vu que le
pauvre enfant animait un peu ma solitude.... René, je ne vous retiens
plus. Je dois vivre seule et murer la porte de ma cellule.»
Le président ne fut pas long à déjeuner.
Peut-être, dans beaucoup de cas, M. de Kervigné fait Aurélie, mais,
neuf fois sur dix, Aurélie fait M. de Kervigné. Moi, j'aime mieux le
ménage du cordonnier où, après s'être cogné, l'on s'embrasse.
J'étais libre, puisque j'allais au ministère. Je montai chez moi tout
de suite. Ma cousine était très curieuse de ma toilette, qui faisait
en quelque sorte partie de la sienne, puisque j'étais son cavalier.
J'avais ce qu'il fallait à profusion. Je choisis un costume du matin
fort élégant et propre éminemment à me faire prendre en grippe par
n'importe quel chef de bureau; je l'endossai, et ma glace me dit que
j'étais en tenue convenable pour remplir mes fonctions. Il était une
heure à peine. Quand je redescendis, Aurélie était encore à table.
Laroche lui servait le café.
«Il y a M. Sauvagel, murmurait le drôle au moment où j'entrais.
La cousine me regarda tendrement.
«A-t-il cette tournure-là? répliqua-t-elle.
--Idéal de coiffeur!» grommela Laroche.
Ce n'était pas de M. de Sauvagel qu'il parlait.
«Enfin, reprit Aurélie en me donnant une poignée de main; pour une
fois.... Roro, tu vas aller dire à M. Sauvagel que nous ferons une
promenade au bois.»
Elle soupira. Ce Sauvagel n'était même pas vicomte! il vendait des
sardines à Concarneau et disait: _Quoique çà_, comme Joson Michais. Il
avait cinquante mille francs de rentes; il apprenait la vie de Paris
pour pratiquer à Concarneau.
Je ne fus pas jaloux. Je pris d'un pas leste et heureux le chemin du
ministère, qui, en dépit de tous les plans gravés, me conduisit juste
à la place de la Bastille.
Comme j'apercevais la colonne de Juillet une voix s'éleva en moi qui
posa inopinément cette question:
«Si par hasard tu la voyais, que lui dirais-tu?»
Je m'arrêtai court. Je vivais dans l'espérance d'un pareil bonheur,
et, cependant, il m'éblouit. Je m'exprime mal: la pensée de ce bonheur
m'embarrassa et m'effraya. Ma nature simple et sans prétentions
m'avait jusqu'alors évité les petites misères de la timidité. Mais
quelle prétention peut se comparer à l'amour? Je me sentis devenir
timide, mais timide jusqu'à l'écrasement.
Et la nécessité de me préparer me sauta aux yeux. Que lui dire, en
effet? C'était sa maison; elle pouvait être là.
Que lui dire! J'avais le temps: il n'était pas encore deux heures. Au
lieu de traverser la place, je pris le boulevard Bourbon, témoin de
mon premier rêve, et j'allai demander une inspiration à ses ombrages
poudreux.
Je revis mon banc et je souris: cela me remit dans la bonne voie et je
fus sur le point de trouver le mot de ma charade, car ces propres
paroles me vinrent à l'esprit: «Je ferai comme je pourrai.»
C'est là le mieux, toujours le mieux. Il n'y a point au monde
d'habileté qui vaille cet expédient: faire comme on peut, être
soi-même, parler si le cœur vous dicte des mots, se taire si le cœur
conseille la silencieuse éloquence.
Mais la timidité est une bête inquiète qui démange, qui tourmente et
qui mord. Je ne la connaissais pas: je n'en étais que mieux en butte à
ses puériles tracasseries. La timidité revint à la charge, demandant
sans trève ni relâche: «Que lui dirais-tu? que lui dirais-tu?»
Et posant ce corollaire obligé:
«Il ne faut pourtant pas passer pour un sot!»
Mon Dieu! non, il ne faut pas passer pour un sot. On est sûr de ne
point passer pour un sot, à moins qu'on ne le soit réellement, dès
qu'on ne cherche pas à préparer des phrases. Je préparais des phrases;
j'avais déjà trouvé des phrases; j'allais me noyer.
Je m'assis sur mon banc pour bien mettre mes phrases dans ma tête. Ce
banc était fée. Mes phrases s'envolèrent.
Je n'étais pas bien persuadé, pourtant, de l'inutilité de mes phrases,
car leur perte m'alarma. Je m'accablai d'injures. L'heure venait; je
me jetai à corps perdu entre les bras d'un faux-fuyant.
«Bah! me dis-je, je ne la verrai pas! Pourquoi la verrais-je? Ils la
gardent comme une almée. N'allais-je pas penser qu'ils l'enverraient
m'ouvrir la porte?»
J'eus un bon éclat de rire à cette burlesque supposition.
Remarquez ceci. Ce que je désirais le plus au monde, c'était de voir
Annette, et la pensée que je ne verrais pas Annette me procurait un
véritable soulagement.
Uniquement parce que je n'avais pas la phrase qu'il fallait pour
l'aborder.
Dans deux ou trois jours, dans une semaine, il en devait être
autrement. J'aurais eu le temps de rédiger ma phrase à tête reposée,
dans le silence du cabinet.
Je me levai, j'avais tout mon courage. J'entrai au No 19 de la rue
Saint-Sabin, où une vieille voisine m'indiqua la porte du fond, au
rez-de-chaussée; je frappai résolument, et ce fut Annette qui vint
m'ouvrir.
Phrase! traîtresse de phrase, pourquoi avais-tu pris ta volée?
Faites donc des raisonnements selon les plus rigoureuses de la plus
saine logique, et Annette viendra vous ouvrir! Elle était en
déshabillé du matin, mais cela ne ressemblait point au déshabillé de
la présidente, qui avait toujours l'air d'un gros bolide entourée de
nuées. Annette avait un petit peignoir de percale blanche avec un
fichu de mousseline, et c'était tout.
Il n'y avait rien pour cacher ses magnifiques cheveux, rien pour
égarer l'œil qui cherchait les jeunes perfections de sa taille. J'ai
vu des femmes belles et des femmes jolies; on peut être belle sans
être la beauté, on peut être jolie sans présenter le type même,
accompli et parfait, de la grâce; Annette était la grâce et la beauté.
Faut-il le dire? Elle tenait un plumeau à la main: elle faisait le
ménage.
Je la vis un instant, blanche comme je la connaissais, avec ses tons
de marbre de Paros qui la faisaient ressembler à une exquise statue.
Ce ne fut qu'un instant. La seconde qui suivit, elle était toute rose:
son front, ses joues, son cou et aussi ce que voilait le fichu de
mousseline.
Qu'eussent fait ici mes phrases, Dieu du ciel!
Je sentis que mon visage était du feu; puis, ce fut une sensation de
froid glacial. Mes jambes tremblèrent. Elle sourit, me montrant
toutes les perles de sa bouche.
J'ignore ce que je balbutiai, peut-être le nom de son frère.
Elle me fit entrer et ferma la porte sur moi.
Puis, touchant de son doigt sa lèvre souriante et mutine, elle me fit
signe que quelqu'un pouvait nous entendre.
Pourquoi? mon Dieu, pourquoi? Toute la candeur des anges était dans
cette limpide prunelle.
Elle fit un pas vers la porte de la chambre voisine, mais elle n'en
toucha pas le bouton, au-dessus duquel sa main de fée resta suspendue.
Elle se ravisa et revint à moi. Ne me demandez point ce que je
faisais. Je sais que je la regardais et que je l'aimais.
Cela est bien, croyez-le. Malheur à qui cherche mieux!
Elle hésitait. Son hésitation se traduisit en une pantomime à peine
sensible et d'un gracieux qui ne peut se dire. Mon étonnement avait
cessé. Je trouvais tout simple de l'avoir pour complice. J'entrai en
quelque sorte dans une magique atmosphère où tout s'expliquait par la
magie même de la situation. Nous nous aimions. Ne le savais-je pas?
tout à l'heure je parlais de certitude. Mon bonheur m'étouffait, mais
je n'avais point de surprise.
Elle me dit, gardant son doigt mignon sur sa lèvre, qui légèrement
frémissait:
«Pourquoi n'êtes-vous jamais resté après le premier acte?
--Parce que je n'ai jamais pu,» balbutiai-je d'une voix défaillante.
Elle m'avait vu! elle m'avait vu chaque fois sans doute. Mon amour
l'avait attirée, comme un appel, vers moi qui étais resté toujours
immobile et muet.
J'ai pensé cela depuis. Alors je ne pensais pas. Je me mourais en une
délicieuse extase.
«Pourquoi reveniez-vous? demanda-t-elle encore.
--Parce qu'il m'eût été impossible de ne pas revenir.
--Et pourtant, vous avez été six jours sans revenir!»
Elle avait compté. Sa bouche charmante eut une petite moue qui était
un reproche.
On marcha dans la chambre voisine.
«C'est monsieur René, dit-elle tout haut en tournant le bouton de la
porte.
--Qu'il entre! qu'il entre!» dit la belle voix de Philippe.
Je baissai la tête et j'entrai.