SECONDE REPRESENTATION.

La fiancée du roi de Garbe, au moins, subissait les conséquences de

son malheur, mais ma cousine Aurélie avait beau plonger, il n'y avait

pas une goutte d'eau à sa robe. Après l'avocat, ce fut un député: la

hausse! après le député, un sous-préfet: la baisse! Elle alla ainsi de

soubresauts en cascades, trébuchant à tous les degrés de l'échelle

sociale, mais ne tombant jamais. On ne peut contempler un travail de

haute école pendant deux heures d'horloge: ma cousine me harassait;

j'aurais donné beaucoup pour la voir glisser, mais elle avait le pied

sûr comme une mule savoyarde. Elle sauta par-dessus Laroche lui-même,

sans broncher, et passa enfin ses fameux vingt-huit ans, en conservant

intacte la blancheur de sa vieille robe nuptiale. Monde idiot et

pervers! hypocrisie des dames! Insolence des messieurs! Il n'y avait

qu'elle d'étincelante dans cette noire cohue!

Vous figurez-vous le mari d'une telle femme, _rédigeant_ des affiches

pour le théâtre Beaumarchais!

Et comprenez-vous qu'elle en soit réduite à chanter elle-même ses

mérites à l'oreille d'un petit cousin du Morbihan qui rêve de congres

et de Joson Michais!

Tout cela prouve bien que les livres de ma tante Bel-Œil ont raison.

Les cœurs sensibles sont des exilés ici-bas. Il est un monde meilleur

où le Grand Architecte de l'univers bâtit des pigeonniers pour les

colombes.

J'ignore ce que fut la rentrée d'Annette Laïs. Cela ne fit pas

révolution dans Paris. Les visites du docteur Josaphat recommencèrent

au bout d'une huitaine. Quand Aurélie voulut le railler sur son

escapade, il l'arrêta et prit un air grave qui me frappa.

«Il y a, dit-il, belle dame, de singulières choses en ce monde. J'ai

vu ce que je ne connaissais pas: un cœur de femme. Je vous prie,

parlons d'autre chose.»

Le président, de son côté, semblait nerveux. Il avait toujours le

même masque d'austère et tranquille courtoisie, mais, au moindre mot,

des symptômes d'irritation se montraient en lui.

«Découverte d'un troisième larron!»

Telle fut l'explication de ma cousine Aurélie.

J'étais parfaitement remis. Mon cousin m'avait présenté, selon sa

promesse, au garde des sceaux, et j'avais l'honneur d'être employé en

qualité de surnuméraire. On m'avait permis de prendre en même temps

mes inscriptions à l'Ecole de droit. Tout allait donc selon le sage

programme tracé avant mon départ. En dehors du programme, j'avais mon

éducation mondaine, entamée avec beaucoup de zèle par ma cousine. Il

ne faut pas croire qu'elle fût incapable de former un jeune homme dans

le bon sens du mot. Sous ses faiblesses, il y avait une femme

d'expérience et de sens.

Je pourrais dire qu'elle serait devenue tout d'un coup parfaite si

elle eût voulu confesser franchement depuis combien de temps elle

avait passé vingt-huit ans. Elle avait vu le monde, beaucoup,

j'entends le vrai grand monde; le monde qu'elle continuait de voir

gardait encore de l'apparence et chacune des personnes qui le

composaient atteignait au faubourg Saint-Germain par quelque tangente.

Seulement, chaque membre de son cercle intime, épluché isolément,

avait subi quelque déchet. On s'y plaignait de l'injustice humaine. Ce

thème, tout vrai qu'il est, peut passer pour le plus compromettant de

tous les symptômes.

Au point de vue mondain, toute cocarde d'opposition qui n'est pas un

drapeau de conquête, passe fatalement à l'état de flétrissure.

C'est là que la suprême habileté des vaincus consiste à garder le

sourire victorieux.

J'allais dans le monde avec ma cousine et sans ma cousine. Il est très

rare qu'une famille noble de Bretagne n'ait pas dans le faubourg

Saint-Germain une assez nombreuse parenté. Ma famille, à moi, y

possédait d'illustres alliances, et je pénétrais tout naturellement

dans ces hauts salons qui étaient pour la malheureuse Aurélie des

paradis perdus. Elle expliquait cela, du reste, avec beaucoup

d'adresse par la position du président, qui avait gardé du service

sous la royauté quasi légitime. C'était un vice de plus, et ma cousine

faisait chèrement collection de tous les vices de son mari.

Cette vie me plaisait, contre mon attente. J'eus un instant l'envie et

l'espoir de devenir un homme brillant. Mon nom sonnait bien, je ne

manquais pas d'argent. Il me sembla joli de prendre dans le petit

cercle de ma cousine les leçons que je mettais en pratique ailleurs.

Les femmes, il faut bien l'avouer, sont un peu les mêmes ici et là.

Cet axiome faisait le fond même des théories de la présidente. Elle me

prêchait l'audace, impatiente qu'elle était de me voir enfin oser. Ma

première hardiesse lui revenait de droit.

Dans son petit cercle, j'étais, en vérité, un héros. Plusieurs amies

de ma cousine (toutes, il est vrai, avaient passé vingt-huit ans,

comme elle), lui faisaient concurrence et se disputaient mes

attentions. Cela me déniaisait sans m'enflammer. Je faisais un cours

de coquetterie mâle, et mes progrès étaient ici réellement plus

sensibles qu'au ministère et à l'Ecole de droit. Ou arrive par là:

j'admis la morale du fait avec le fait; je fus une graine d'ambitieux

et de coquin pendant quinze jours. Je n'eus pas le temps de germer.

Un matin que j'étais dans le boudoir d'Aurélie, occupé à écrire à ma

sœur une lettre digne d'être insérée dans le journal des modes, tant

elle contenait de descriptions de toilette, j'entendis au salon le

baryton de Laroche. Depuis une demi-heure que j'avais entamé ma

missive, Aurélie venait à chaque instant m'apporter les renseignements

et les termes techniques, car elle tenait singulièrement à rendre ma

sœur jalouse de ses splendeurs. Tout à coup elle cessa de venir et la

porte de communication fut fermée.

Je surpris l'écho d'un éclat de rire, et la belle voix de Laroche

prononça distinctement:

«Un pied de nez! Déroute générale sur toute la ligne! Monsieur a

offert un établissement complet avec cachemire, voiture, le diable et

son train....

--Tu plaisantes! dit Aurélie stupéfaite. Un cachemire! une voiture! A

cela!

--A cela, répéta Laroche. Et cela a refusé tout net.»

Il y eut un silence.

«Alors, dit ma cousine, qui ne riait plus, il va faire quelque

cabriole!

--Pas moyen de faire la moindre cabriole! Congé parfait, définitif et

même un peu brutal.

--Donné par elle?

--Devant elle.

--Il y a donc un amant?

--Pas l'ombre d'amant visible à l'œil nu!

--Par qui le congé, alors?

--Par le père.

--Une comédie, mon pauvre Laroche!

--Ça n'a pas l'air.

--Tu t'y connais, pourtant!

--On s'en flatte.

--Et c'était toi qui menais tout?

--Parbleu!»

Je n'écrivais plus, j'écoutais, et je m'étonnais moi-même de l'intérêt

que je prenais à cet entretien. Il s'agissait d'Annette Laïs, cela ne

faisait pas question pour moi. Il y avait déjà quelques jours que

j'étais débarrassé d'Annette: j'entends de ce son de cloche qui

chantait le nom d'Annette à mes oreilles. C'était pour moi la preuve

que ma fièvre était bien guérie. Ici, nul ne prononçait le nom

d'Annette, et pourtant son image fleurie passa devant mes yeux comme

un éblouissement.

Toujours vague, toujours indécise et semblable à un rêve éveillé.

«Et décidément, qu'est-ce que c'est que le père? demanda Aurélie.

--Un crâne, répondit Laroche.

--Et n'y a-t-il pas un frère?

--Apollon du Belvédère.

--Il est comédien?

--Non.

--Que fait-il?

--Il découpe des tableaux en silhouette dans du papier noir.

--Un artiste!» dit ma cousine d'un ton moqueur.

Elle ajouta:

«Le père doit avaler des sabres?

--Le père avale du pain sec, répliqua Laroche.

--Qu'est-ce qu'il fait?

--Il monte la garde.

--Ou cela!

--Autour de sa fille.

--Et tu t'es laissé prendre à cela, toi, Laroche?

--Voilà, répondit le maraud avec emphase. _That is the question_,

comme disait milord, qui disait aussi: _Laroche été iune true

rascal-gentleman! iune very noble rogue, iune rémâquâbelmente

distinguish'd scoundrel!_ Et cela signifie, madame: Laroche est un

vrai coquin-gentilhomme! Laroche est très noble rascaille! Laroche est

un drôle tout particulièrement distingué! Or, milord s'y connaissait,

quoique Anglais et simple coutelier de Birmingham, orné de soixante

mille livres de revenu, ce qui fait quinze cent mille francs de rente

au cours du jour.... Laroche, ès noms et qualités, peut-il se laisser

prendre à quelque chose ou par quelqu'un? Crois pas.

--Drôle de corps!» murmura la présidente comme on gronde pour rire un

enfant gâté.

«Le père est honnête et stupide, reprit le maraud, le frère est

honnête et idiot, la fille est honnête et.... ma foi je ne sais:

honnête et charmante, si vous voulez. Si elle n'avait été que

charmante, monsieur nous aurait mis sur la paille!»

C'est à peine si j'appréciai le sublime de ce _nous_. J'étais tout

entier à l'idée de cette famille d'exilés qui repoussait du même geste

la fortune avec le déshonneur. «Le père avale du pain sec,» avait dit

Laroche.

«Mais enfin, reprit Aurélie, encore incrédule, que s'est-il passé?

--Rien du tout. Monsieur avait comme çà une idée que la chose ne se

ferait pas toute seule. Nous protégions, quoi! En habit noir, j'ai une

touche à protéger la veuve d'un pair de France! Nous faisions patte de

velours, parlant raison au père et au frère, exhortant la jeune fille

à rester toujours entre les deux trottoirs du sentier de la vertu. Ce

braque fou de docteur Josaphat est venu flairer la piste. J'ai dit:

Laissez aller! C'est commode, un bêta qui casse la glace. Là, j'ai vu

que le président perdait la tête. Il voulait attendre le docteur au

coin d'une rue. J'ai eu toutes les peines du monde à lui faire

entendre raison. Il en tient, voyez-vous, mais là, à la Marengo! Le

docteur a commencé le feu, comme un étourneau qu'il est. Vlan! il a

voulu entrer par la grand'porte. On lui a répondu en français; il

court encore. J'ai dit: mauvaise affaire; nous n'aurons ici que des

désagréments. Monsieur m'a appellé butor, je lui pardonne; nous avons

laissé passer encore quinze jours, et puis je suis parti du pied

gauche sur l'ordre exprès de monsieur. Je n'ai pas dit grand'chose;

j'en étais encore à tâter le terrain, parlant en l'air de ce que j'ai

nombré ci-dessus: hôtel, châle de l'Inde, bijoux, coupé mignon.

Patatras! je me suis trouvé de l'autre côté de la porte, avec prière

d'y rester dorénavant, moi, mes cadeaux et monsieur. Avez-vous vu ça?»

Je m'attendais sincèrement à un mot d'éloge, décerné par ma cousine, à

cet obscur et noble désintéressement. Il y avait encore, je le

certifie, quelque chose au fond de son cœur. Mais les femmes comme

elle ont une haine irréconciliable contre l'espèce à laquelle Annette

Laïs appartenait.

«C'est ridicule!» dit-elle avec une profonde conviction.

Cela signifiait textuellement:

«Il y a indécence de la part d'une petite comédienne à se montrer

honnête.»

Ce coquin de Laroche le comprit ainsi, car il répondit:

«Pour une fois, il ne faut pas leur en vouloir.»

--Et vous renoncez? reprit Aurélie.

--A peu près.

--Tout à fait. J'ai vu cela hier sur la figure de M. de Kervigné.

--A peu près, répéta Laroche. Il resterait bien un moyen. Je suis sûr

qu'un petit nigaud comme votre chevalier entrerait dans cette

maison-là par la porte ou par la fenêtre.

--Faites un pas de ce côté, et je vous chasse! dit vertement ma

cousine.

--Bon! bon! répondit le drôle. L'enfant n'a pourtant pas l'air de

prendre le mors aux dents.... Mais monsieur est comme vous: il ne veut

pas.

--Pourquoi ne veut-il pas?» demanda Aurélie, dont la curiosité fut

tout à coup éveillée.

Moi, je n'étais qu'oreilles.

«Ah çà! s'écria Laroche, croyez-vous que monsieur ait pris chez lui le

chevalier pour vous agrafer votre robe? Moi, au moins, je suis de

selle et de brancard. Il y a un truc pour le chevalier, et je l'ai

deviné.

--Voyons le truc pour le chevalier.

--Je suis comme les grands artistes: je ne me fais jamais prier. Le

truc, c'est la députation.

--Comment, la députation?

--Annette Laïs et le Palais-Bourbon, voilà les deux dernières

fantaisies de monsieur. Les élections sont au mois de mars. Les

Kervigné de Vannes ont de l'influence....

[--]Il veut se porter dans le Morbihan?

--Ça lui est égal où. Le chevalier mange ici les voix de ses amis et

connaissances.»

Le soir même de ce jour, sous prétexte d'aller quelque part où ma

cousine ne pouvait me suivre, je montai en voiture après le dîner.

J'avais fait toilette de visite, car je ne sortais jamais seul que

pour remplir mes devoirs de jeune homme qui se lance. Pour ces choses,

ma cousine était un guide très sûr; elle me faisait faire exactement

ce qu'il fallait, comme il le fallait, et j'évitais, grâce à elle, ces

deux écueils funestes aux débutants, l'impolitesse et l'importunité.

«Rue de Varenne! avais-je dit au cocher; mais en route j'ouvris la

portière pour changer mon itinéraire, et je criai en quelque sorte

malgré moi: Boulevard Beaumarchais!

--Quel numéro? me fut-il demandé.

--Allez toujours.»

Je puis affirmer qu'en sortant de l'hôtel je n'avais pas l'idée de me

rendre au boulevard Beaumarchais; mais je dois avouer, d'autre part,

qu'en sortant, je ne comptais pas non plus faire ma visite rue de

Varenne. Il m'avait pris fantaisie d'être seul, ce soir, voilà tout.

Si quelqu'un m'eût dit que j'étais entraîné par la pensée d'Annette

Laïs, je lui aurais ri au nez franchement.

Ce qui m'avait surtout frappé dans la conversation entre Laroche et ma

cousine, c'était ce qui me regardait personnellement. Selon Laroche,

je mangeais, chez mon cousin de Kervigné, les voix de mes amis et

connaissances. Je n'étais point humilié de cette découverte qui me

donnait, au contraire, de la marge. En français, cela voulait dire que

je payais ma pension; j'étais à la fois trop ignorant et trop honnête

pour avoir des scrupules. Le fait me semblait drôle et divertissant;

je comptais en référer à la tante Renotte dans ma prochaine lettre.

Mais quant à la vertu antique d'Annette Laïs, je partageais peu les

étonnements de Laroche et d'Aurélie. J'avais apporté de Bretagne des

idées toutes faites sur les comédiennes, il est vrai; mais ces idées

étaient en moi à l'état de renseignement indifférent; il ne s'y mêlait

ni beaucoup d'amertume philosophique ni aucune pitié humanitaire. Pour

peindre par la vulgarité du mot le calme de ma conscience, la misère

morale des femmes de théâtre ne me faisait ni chaud ni froid. Je

n'admettais pas les cruels dédains de ma cousine, mais c'était tout.

J'eus comme un mouvement de surprise en m'écoutant moi-même, quand

j'ordonnai au cocher de me conduire au boulevard Beaumarchais. Je me

souviens que je souris comme on fait après une bévue, mais je laissai

aller. Mon cocher prit par l'hôtel de ville.

«Faut-il monter la rue Vieille-du-Temple ou la rue Saint-Antoine? me

demanda-t-il.

--Cela m'est égal,» répondis-je.

Il prit la rue Vieille-du-Temple. Je l'arrêtai au coin de la rue des

Filles-du-Calvaire. Je descendis et je le payai.

Il était en quelque sorte convenu avec moi-même que j'allais dépenser

ma soirée à faire ce grand voyage des boulevards, du Marais à la

Madeleine. Depuis mon arrivée à Paris, je n'avais pas quitté l'aile

d'Aurélie, et je me sentais une certaine impatience de commencer le

vrai métier de touriste. Va donc pour la Madeleine!

Je tournai du côté de la Bastille. C'était bien naturel. Ne fallait-il

pas visiter tout entier ce long et magnifique cordon qui est la

ceinture de Paris? Certes. Mais la chose inutile c'était d'entrer au

théâtre Beaumarchais, et j'y entrai.

Dans les livres traduits de l'allemand à l'usage de Mlle de Kerfily

Bel-Œil, ma tante, c'est ainsi que les cœurs sensibles vont toujours

où ils ne veulent point aller. Leur route est-elle à gauche, ils

courent à droite, entraînés par la bride invisible que le malin dieu

d'amour a placée dans leur bouche. Ces livres fatigants auraient-ils

donc raison? et faudrait-il absoudre la passion que ma tante Bel-Œil

a pour eux? Je n'essayerai pas d'expliquer ce qui, pour moi, à l'heure

même où j'écris, est encore inexplicable. En interrogeant mes

souvenirs avec soin, avec bonne foi, je n'y trouve rien qui ait

précédé cet instant. Ma vie commença là, non point avant, non point

après. En présence des événements de cette soirée, bien simples

pourtant, bien dépourvus de toute couleur dramatique, mon opinion est

que notre libre arbitre ne fonctionne pas d'une façon permanente.

Notre existence est marquée de certains jalons qu'il nous faut toucher

bon gré mal gré. En un mot, il est des heures fatales que rien

n'annonce, qu'aucun signe ne distingue, où il ne nous est pas permis

de choisir notre chemin.

J'entrai dans cette pauvre petite salle avec un serrement de cœur

presque solennel. Ce fut là précisément que mon émotion naquit, ou

tout au moins, ce fut là que j'en eus pour la première fois

conscience. J'allai m'asseoir à l'orchestre, où il y avait beaucoup

plus de monde que l'autre soir. Le nom d'Annette Laïs était dans

toutes les bouches; c'était un grand succès, comme les théâtres les

plus excentriques peuvent en conquérir, par hasard, à de longs

intervalles. Dans le brouhaha des conversations de l'entr'acte, le nom

d'Annette Laïs venait à moi d'instinct et partout répété.

Je fus stupéfait de sentir que j'étais plein de ce nom et qu'il

faisait vibrer tout mon être.

La vue même du lieu où j'étais me fournit un choc inattendu. En me

retournant, j'aperçus la loge où j'avais été avec Aurélie et

j'éprouvai comme un contre-coup de l'enivrante angoisse qui m'avait

terrassé. J'eus la pensée de fuir, mais je ne le pouvais plus.

Pourquoi étais-je venu là? Je me fis cette question. C'était l'endroit

le moins propre à cacher la petite fourberie dont je m'étais rendu

coupable vis-à-vis de ma cousine; car, selon toute apparence, Laroche,

le président, et peut-être aussi le docteur Josaphat, allaient être à

leur poste. On allait me deviner du premier coup et au moment où je me

devinais moi-même. Cela me fit peur, mais je restai.

J'avais très grande honte de mon émotion. Il me semblait que tout le

monde la voyait clairement sur mon visage. Je me comparais au

président à l'affût dans sa loge et à Josaphat qui devait s'afficher

follement quelque part. J'étais là, moi aussi, pour Annette Laïs.

Je regardai autour de moi, cherchant ce que j'avais frayeur de voir.

Il faisait une chaleur intolérable. La salle était comble et ne

ressemblait pas du tout à cette autre chambrée dont j'avais gardé un

souvenir bien plus précis que je ne le croyais. La jeunesse dorée du

quartier disparaissait dans la foule; on n'apercevait même plus les

grotesques qui étaient naguère sur le premier plan. Il y avait de

vrais _beaux_, dont le galbe sentait son boulevard Montmartre, et je

suis sûr que les dames des avant-scènes venaient pour le moins du

faubourg Poissonnière.

C'était un succès, un fort succès, auquel les affiches du président et

les courses du docteur n'étaient peut-être pas étrangères. Le théâtre

fêtait ce succès. Il y avait quatre violons de plus à l'orchestre et

un supplément de gaz.

La toile se leva. Je reconnus tout le commencement de la pièce, le

Rhin, les brigands, etc. Au moment où la pluie de feuilles de roses et

les applaudissements annonçaient à la fois Annette Laïs, je fermai les

yeux et ma tête tomba sur ma poitrine. Le reste fut un songe.

Annette Laïs · 第 29 / 115 题