«Ce qu'il y a de bizarre au monde, me dit Aurélie après le départ de
ce brûlant Josaphat, et d'un ton qui me faisait bien voir qu'elle
reprenait mon éducation morale où elle l'avait laissée, c'est le goût
des hommes en matière d'amour. On cite bien quelques curiosités de
nous autres femmes: çà et là une passion allumée par un bossu, par un
nègre ou par un notaire, mais ce n'est rien, messieurs, auprès du
prodige de vos fantaisies. Ainsi, voilà deux hommes, mon mari et mon
médecin, qui m'abandonnent pour une pure et simple caricature. Mon
mari est vieux, mon médecin est fou, c'est très bien; mais voilà le
pli pris. Ils font la route. En amour, dès que la route est faite tous
les sots y passent, et Dieu sait que le sentier devient tout de suite
un grand chemin. Avec le président d'un côté, Josaphat de l'autre,
cette sauterelle mal emmanchée d'Annette Laïs est capable de débuter
l'hiver prochain à l'Opéra. Eh bien! si l'on nous mettait, elle et
moi, devant un miroir, à laquelle irais-tu, chevalier?
--A vous, petite maman, répondis-je.
Je disais vrai. Je n'étais pas assez du monde parisien pour goûter la
saynète improvisée par le docteur. Ces choses ne sont originales qu'à
un certain point de vue. Cela ressemble à l'esprit de quelques-uns de
nos vaudevilles qui demande, pour être bien senti, l'étude préalable
d'une langue dont le vocabulaire n'a pas encore été imprimé. Je ne
voyais guère là-dedans qu'Annette Laïs, assise à son piano; devant
Josaphat qui regardait ses épaules, ses sourcils et les ailes de son
nez. Cela m'importunait. Entre moi et Annette Laïs, je ne découvrais
aucun lien. Pourquoi mon chemin était-il plein d'elle? Ma cousine
attira mon fauteuil à la force du bras, elle me prit les deux mains et
me fit asseoir auprès d'elle sur le divan.
«Qui sait, murmura-t-elle tendrement, si tu n'iras pas aussi avec
cette Annette Laïs?»
Ce mot me piqua comme un centième coup d'épingle.
«Foi de Dieu! m'écriai-je dans le pur français de Vannes, qu'elle
aille se faire lanlaire, celle-là! Chaque fois qu'on parle d'elle,
j'ai une humeur de loup!
Aurélie m'embrassa sur les deux joues.
Le lendemain je fus debout pendant trois heures, et le surlendemain je
pus descendre au jardin. Josaphat avait raison: je n'eus presque pas
de convalescence. Je déjeunai à table le troisième jour.
«Ah çà! demanda ma cousine au président, qui jamais ne manquait de
prendre ce repas avec elle, que devient donc ce cher docteur?
--Un maniaque, répondit M. de Kervigné en fronçant le sourcil.
--Etes-vous fâchés tous deux?
--Je ne me fâche qu'avec mes amis, madame.
--On ne le voit plus: ne pouvez-vous me donner de ses nouvelles?
Le président plia sa serviette et dit entre ses dents:
«Le docteur Josaphat est en train de prouver qu'il n'a pas la tenue
qu'il faut pour être le médecin d'une femme qui se respecte.
--Est-ce qu'il s'oublierait au point de se conduire comme un
président?» murmura Aurélie.
Nous sortîmes en voiture après le déjeuner. Au premier détour de la
rue, je vis une affiche monstrueuse qui me cria: _Rentrée de Mlle
Annette Laïs!_
Les lettres qui formaient le nom d'Annette Laïs étaient grandes comme
des enfants de six ans. Elles ressortaient en rouge sur un fond noir
et donnaient des éblouissements.
Ma cousine m'avait promis de me raconter son histoire en détail.
C'était le moment.
«A peine au sortir de l'enfance, me dit-elle, sans néanmoins suivre la
mélodie simple et touchante de la romance de Méhul, je quittai le
couvent pour épouser M. de Kervigné, qui était alors un magistrat de
la seconde jeunesse, austère, rangé, dévot et fort apprécié dans les
salons _ultras_. Car nous étions sous la Restauration. Ah! René, cela
me vieillit bien. Quand j'aurai mes trente ans, n'aurez-vous pas honte
de moi?
--Pourquoi honte, petite maman?» demandai-je.
Elle me regarda d'un air inquiet. Je devais avoir une figure sereine
et calme à recevoir un demi-cent de soufflets. Nous traversions
l'esplanade des Invalides. Je respirai la brise avec délices. J'étais
résigné à entendre l'histoire menaçante, mais que ma cousine eût
quelques années de plus ou de moins, je m'en souciais comme d'Annette
Laïs.
Elle soupira. J'aurais donné dix louis pour être mouillé devant
Port-Navalo ou en rade de Houat, avec mes lignes de fond, pour pêcher
la dorade.
«Sais-tu, René, reprit-elle, de quelles séductions est tout à coup
entourée une jeune fille douée de quelque beauté, qui passe le seuil
d'un cloître pour entrer sans transition dans le grand monde?»
Je ne le savais pas, et certes, à ma place, plus d'un aurait eu le
désir de le savoir. Ma cousine, au travers de ses petits ridicules,
était une femme d'esprit, qui pouvait raconter très bien et broder
encore mieux. Un poète ou même un curieux se fût jeté sur cette proie,
mais je ne puis me donner pour curieux ni pour poète. J'ai
l'imagination lourde et le caractère indifférent. Hippolyte songeait à
ses javelots, moi, je regrettais mon côtre nantais avec sa brigantine
coquette et sa flèche qui le couchait sur la lame au moindre vent.
Deux jours avant mon départ, Joson m'avait armé deux lignes flottantes
avec des avançons de trois brasses, et les maquereaux, ces vivantes
pierreries, devaient jouer par millions dans les eaux d'Hœdic! Le
long des côtes, sur le fond de sable blanc, ces poissons d'argent,
orgueil de notre mer, les bars, que Lucullus appelait des loups,
cherchaient entre deux eaux leur proie abondante: la sardine, le
prêtre et le séchard aux reflets mordorés; plus haut, dans la rivière,
pourvue de cent bras, comme Briarée, les saumons remontaient, troupe
turbulente et magnifique; le long des jetées en pierres sèches,
l'anguille roulait comme un serpent et le homard qui, selon les
candides Parisiens, ne se prend pas à la ligne, le homard à la
cuirasse bleu de ciel cheminait dans les roches profondes à la
poursuite du diable de mer.
Combien de fois n'avais-je pas senti au bout de ma corde de crin les
soubresauts de ce roi des crustacés, qui a le don bizarre de se
démonter par pièces et dont les membres amputés repoussent comme une
végétation! Les homards se prennent à la ligne et sautent comme des
chèvres au fond du bateau. Tout se prend à la ligne; la ligne est une
main allongée qui tend l'appât au fond de la mer. Il n'est point, dans
ces mystérieuses cavernes, de créature vivante qui ne convoite l'appât
et qu'on ne puisse amener à la surface, depuis l'ange redoutable dont
la peau est une lime, jusqu'à la morgate dont les entrailles sont une
écritoire, depuis le poisson-marée, hérissé de poignards empoisonnés,
jusqu'à la raie jaune, chargée d'électricité comme une bouteille de
Leyde.
«J'étais pure comme un rayon de soleil levant, reprit ma cousine;
jamais une mauvaise pensée n'était entrée dans mon âme. La première
fois que je vis un bal, je restai ivre, mais ce fut tout, car j'étais
plus pieuse qu'un chérubin. Mon mari m'adorait en ce temps-là. Moi, je
ne savais pas ce que c'était qu'aimer. Un jour pourtant....»
Ah! certes, un jour! Pauvres Phèdres bourgeoises! Un jour! C'est la
pêche. Ce jour, la ligne perfide flottant devant leur inexpérience,
elles ont mordu l'appât. Et comme leur souvenir est exempt de rancune!
Moi, un mot m'avait frappé: le soleil levant, l'heure du poisson! Le
moment où la _mer travaille_, selon l'expression des _ligneurs_ de
Quiberon. Je songeais, et combien c'était plus intéressant:
«Un jour, j'essayais justement ma baleinière blanche de Dunkerke.
C'est là qu'on fait bien les baleinières! La mienne glissait sur l'eau
mieux qu'un cygne. La lame était courte, la mer hargneuse, le vent
venait d'amont en rivière, mais du côté du large, on voyait passer les
grains du sud-ouest. Vingt fois Joson Michais m'avait dit, car il
était bon matelot: «Ne descendez point trop, monsié el chevâlier, vous
ne pourrez point ermonter.» Mais bah! qu'est une nuit à la belle
étoile? Nous mouillâmes devers l'Ile-aux-Moines, là où les anguilles
passent à la fin du flot. Bonne marque. Rien ne mordait. Le vent
d'aval viendra avec le jusant, disais-je, et nous remonterons à la
voile comme des évêques. Ce sera bien la misère si nous ne prenons pas
une douzaine d'anguilles à barbe verte au tournant de marée, pour
faire un pâté de carême à ma tante Nougat. Le tournant vint: rien au
fond! «A la maison, Josille!» Comme il levait le grappin, minuit nous
vint de terre: c'était l'horloge du bourg d'Arradon. Nord-ouest! il
ventait la peau du diable. Avec jusant et vent d'amont, il y a loin de
l'Ile-aux-Moines au bassin de Vannes. Après deux heures de nage, nous
avions changé de place et gagné cinq cents pas. «Laisse dériver sur
l'île d'Arz, Josille! Bon fond. Mouille!» Le grappin tomba sur fond de
onze brasses, roches et sable noir. Joson s'orienta et déclara que
nous étions juste au milieu du chenal, sur la basse du Grand-Congre,
ainsi nommée à cause du poisson monstrueux qui fut pêché là, avant la
Révolution, par Yvon Belz, de Noyalo, qui gagna cinq écus de six
livres à le montrer pour un sou sur la place du marché, à Vannes. Je
mis ma ligne de corde à l'eau, une ligne grosse comme la moitié du
petit doigt, avec un hameçon de fer doux capable d'enlever un veau, et
je _boitai_, pour employer le terme breton, avec un blanc de morgatte
d'une demi-livre. Le fils du gros congre, dis-je, a eu le temps de
grandir depuis le temps. Il n'a jamais vu de _boite_ pareille, et nous
allons l'amariner. «Quoique çâ, me répondit Joson, tâche, monsié el
chevâlier!» Dix minutes après ce court entretien, nous dormions tous
les deux d'un sommeil paisible; Joson n'avait pas même pris la peine
de mettre sa ligne au fond. Je rêvai d'abord de ceci et de cela, puis
de pêche. Il me semblait voir un homard quitter sa retraite et se
diriger vers ma ligne qu'il tâtait en tournant alentour. Il n'était
pas en appétit, ce homard; nous étions au printemps, il vivait
peut-être d'amour et d'eau fraîche. Je sentais cependant qu'on tirait
sur ma ligne, mais si doucement, si doucement! Il ne fallait pas
songer à ferrer une bête qui n'ouvrait même pas la gueule.... On
tirait pourtant, morbleu! Je regardai mieux et je vis un crapaud de
mer qui tenait ma _boite_ dans sa bouche. Je _souquai_ un coup
d'impatience pour me débarrasser de cette vermine, et je reçus
aussitôt un choc terrible qui m'éveilla. Mon poignet était dans un
étau. Avant de m'endormir, j'avais eu la méchante idée de passer deux
fois la corde de ma ligne autour de mon bras: ce n'est pas un pêcheur
de profession qui ferait cette bévue. Un maigre n'a qu'à tomber sur
l'hameçon et adieu le bras, sinon tout le corps; car la corde ne casse
jamais! Il y a des maigres de cinq mètres. Mauvaise viande. «Holà!
Joson! m'écriai-je, voilà le grand congre qui me tient!» A l'aide!
Joson sauta sur ses pieds; la mer était si dure, qu'il tomba comme un
paquet au fond de la baleinière. Moi, je me mis à rire, je ne sentais
plus rien, j'avais rêvé. J'étais si convaincu d'avoir rêvé que je ne
songeai pas même à dévirer les deux tours de corde qui étaient autour
de mon poignet meurtri; car mon poignet restait bel et bien meurtri.
Mais je me figurais que j'avais fait quelque maladroit effort pendant
mon sommeil. Je halai tranquillement ma ligne afin d'en visiter
l'hameçon, et Joson, à moitié endormi, reprit son équilibre. «Quoique
çâ, me disait-il machinalement, méfiance! Le congre, ça nage plus vite
que la ligne, jusqu'à quand que c'est qu'il signâle el bâteau. Pâr
âlors, il donne un polisson ed'coup ed'queue....» Je poussai un second
cri: la corde filait entre mes doigts d'où le sang jaillissait. Le
congre avait donné son polisson de coup de queue. Joson se jeta
courageusement sur la corde qu'il saisit à deux mains pour m'éviter le
contre-coup, au moment où la ligne allait arriver à bout. Sans lui,
j'ignore ce qui serait arrivé, car, malgré son effort, et c'était un
solide matelot, je ressentis une secousse épouvantable. «Lâchez tout!
ordonna-t-il. C'est un câchâlou, si ce n'est point el Mâlin! La
baleinière vâ châvirer pour sûr et pour vrai!» Je faisais de mon mieux
pour dévirer la corde, mais elle était entrée dans mes chairs et la
voix me manquait pour avouer mon imprudence. «Quoique çâ, lâchez tout!
répéta Joson. «L'eau aborde!--Tiens bon un coup! répondis-je. J'ai le
poignet entrepris!» Il jura en breton, ce qui n'était pas bon signe.
Il se coucha dans le bateau, qui embarquait de l'eau à faire pitié et
donna une vaillante secousse pour me laisser du largue. Je parvins en
effet à dérouler la corde: mon sang coula comme une gouttière. Tout
était lâché, mais la corde restait libre sur le bord: le congre ne
tirait plus. «Si nous tâchions de l'avoir? dis-je, repris par la
passion du pêcheur.--Quoique çâ, me répondit Joson, n'y â plus rien de
rien! Il a coupé la corde au ras de l'hameçon.--Méfiance,» dis-je à
mon tour, et je déroulai au fond de la barque toute la longueur de ma
ligne, qui avait au moins quarante brasses. J'en amarrai le bout à la
toletière, tenant mon couteau tout prêt en cas de malheur, j'avais à
peine achevé que la corde recommençait à filer comme si le diable eût
été au bout, mais cette fois Joson veillait: il saisit adroitement le
temps d'arrêt et ferra de nouveau à vingt ou vingt-cinq brasses,
environ. «Il pèse cent livres!» dit-il. Le congre donna un coup de
barre qui lui fit lâcher prise et fila encore une dizaine de brasses.
«Attention! pare à couper!» commanda-t-il. Mais la corde redevint
largue et il put en haler près de trente brasses dans le bateau.
Quelle lutte! Il y a des pêcheurs qui soutiennent ce combat tout
seuls, la nuit, par la tempête, sur un pauvre batelet qui tremble....»
J'entendis en ce moment ma cousine qui disait:
«Telle fut ma première faute.»
Je levai les yeux; elle avait les paupières mouillées. J'eus un
remords et je lui pris la main.
Nous étions à la barrière de Grenelle, et, sur le poteau même qui
soutenait la grille, on avait plaqué l'affiche colossale: _Rentrée de
Mlle Annette Laïs_.
«Elles nous portent envie, peut-être, murmura ma cousine en montrant
du doigt ce nom, et combien pourtant sont-elles plus heureuses que
nous!
»Avez-vous bien compris, René, ajouta-t-elle, la complète
impossibilité où j'étais d'échapper à ce piége?
--Certes, certes, ma cousine, balbutiai-je.
--Si vous n'avez pas bien compris, je vous expliquerai....
--C'est la chute d'un ange,» dis-je au hasard.
Elle attira ma main jusqu'à son cœur.
«Il te ressemblait,» murmura-t-elle.
Puis, de cette voix mélancolique, mais résolue, qui promet tout un
second volume, elle poursuivit:
«Je restai plusieurs semaines plongée dans un abattement profond. A
cette époque, si M. de Kervigné l'eût voulu, il pouvait me sauver
encore, car l'honneur était intact et je n'avais fait que chanceler au
bord de l'abîme. Dieu semblait veiller sur moi; le régiment du colonel
fut dirigé vers une garnison lointaine. Mais M. de Kervigné ne voulait
pas me sauver. Je vivais dans une retraite profonde depuis le départ
du colonel. La dignité de ma conduite contrastait par trop avec la vie
de mon mari: c'était comme un muet reproche. Il introduisit dans notre
intérieur un homme qui se disait son ami et dont le caractère
artificieux....»
Voilà! Je ne sais comment j'étais revenu insensiblement à mon rêve de
congre. Je m'arrêtai au caractère artificieux.
Ah! mais nous l'eûmes, notre congre, Joson et moi! Le combat dura de
longues heures, et il faisait presque jour quand son cadavre passa
par-dessus le bord de la baleinière, car nous ne l'eûmes que mort. Les
pêcheurs appellent cela _noyer_ les poissons. Quel congre! quel
monstre! Lui aussi avait montré un caractère artificieux, comme le
second serpent introduit dans l'Eden de ma cousine. Il était tout noir
avec des yeux cerclés de rubis. En le voyant, Joson se mit à chanter
le _Magnificat_ à plein gosier. «Quoique ça, dit-il dans la folie du
triomphe, il est plus en viande que notre femme!» Et la femme de Joson
Michais était pourtant une des plus reluisantes dans Plouharnel! Aux
lueurs grises de l'aube, je le mesurai, notre congre, couché qu'il
était sur l'eau, le long de la baleinière. Il avait l'air d'un boa
constrictor. Hardi à moi là! Hisse partout! Je piquai la queue d'un
coup de croc pendant que Joson halait sur la tête, mais le ventre
faisait poche et nous entraînait. Il fallut, selon le mot technique,
_soulager_ le ventre avec un aviron. Embarque! Il glissa comme une
masse au fond du bateau et nous montra son museau fin. Rien ne
ressemble à un congre comme Pierrot des Funambules. Joson riait à se
tordre et l'appelait soldat marin, ce qui est la suprême injure sur
nos côtes. Il saisit son couteau et lui ouvrit la bedaine séance
tenante pour voir ce qu'il avait volé, le brigand. D'ordinaire, on
fait sa provision d'hameçons dans l'estomac de ces grosses bêtes.
Notre congre n'avait presque rien. «T'étais pas un matelot!» lui dit
Joson. Il n'avait dans le ventre qu'une tabatière d'étain qui fut pour
not'femme une guimbarde toute neuve, des boutons de culotte et une
livre et demie de plomb de ligne. Joson lui donna le coup de pied du
mépris. Le flot venait, le vent tournait, nous remontâmes la rivière à
notre aise, et Joson vendit son congre douze francs dix sous. Il
pesait quatre-vingts livres....
«Etais-je coupable? me demanda la présidente du ton le plus
dramatique. Réponds, l'étais-je?»
Je répondis courageusement:
«Ce n'est pas mon avis.
--Eh bien! s'écria-t-elle en mordant son mouchoir brodé, le monde
hypocrite et cruel me condamna sans m'entendre. J'avais ma conscience,
il est vrai, mais la belle affaire! Deux hommes à la mode s'étaient
battus pour moi, tout était dit! Comme si une pauvre femme pouvait
prévoir ces accidents-là! Le comte se promena pendant quinze jours
avec son bras en écharpe pour me narguer. René, votre sexe est
quelquefois bien lâche! Et le baron retourna à Brest pour prendre son
commandement. Ce fut dans ces circonstances que le hasard me mit en
rapport avec le marquis....»
Ils avaient collé une affiche d'Annette Laïs sur le bureau de péage du
pont de Grenelle!
«Le marquis avait vingt-deux ans et cent mille écus de rente,
poursuivit Aurélie d'un accent rêveur. Supposez que mon destin me
l'eût donné pour mari, j'étais sauvée! Il était fou de moi; il me
proposa de m'emmener en Amérique, au fond des déserts. Il ne fut pas
étranger à l'avancement de M. de Kervigné. Plus on réfléchit, plus on
prend cette conviction que nous sommes un jouet entre les mains de la
fatalité. Le marquis mourut à la fleur de l'âge, et je pris Laroche,
son valet de chambre, en souvenir de lui.»
Elle soupira profondément et lissa mes cheveux sur mon front.
«Vous allez voir maintenant, René, me dit-elle, les apparences
s'accumuler contre moi; vous allez comprendre ce qu'il m'a fallu
d'héroïsme et de force d'âme pour traverser ces jours douloureux. Ah!
si l'on faisait un roman avec ma vie....»
Je crois que je bâillai. Cela tenait à mon état de faiblesse. Je
m'ennuyais, depuis que j'avais fini mon congre. Nous redescendions par
le quai de Billy, afin de prendre l'allée des Veuves et les
Champs-Elysées. Il y avait des pêcheurs à la ligne tout le long de la
rivière; je vis prendre un goujon. Ma cousine mentait tant qu'elle
pouvait, sous prétexte de me faire sa confession générale. Elle
passait, pure et sans tache, au milieu des aventures les plus
scabreuses, comme le cheval savant du Cirque-Olympique traverse les
feux d'artifice sans se brûler. Quelle femme que ma cousine Aurélie!
Elle valait mon congre pour un amateur.
Au bout de l'allée des Veuves, un homme adroit lança un petit papier
rose dans notre calèche. C'était un prospectus, annonçant la rentrée
d'Annette Laïs.
Le roman de ma cousine glissait sur un auditeur au conseil d'Etat.
Nous débouchâmes place de la Concorde, et un coupé lancé au galop nous
croisa.
«Docteur! docteur!»
Le docteur fit arrêter court et vint à notre portière. Il avait l'œil
un peu égaré.
«Ah çà! on vous croyait mort! lui dit Aurélie.
--C'est réussi, n'est-ce pas?
--Quoi donc?
--Notre publicité. Paris s'occupe aujourd'hui du théâtre Beaumarchais
comme si c'était la rentrée de Rachel à la Comédie-Française. Nous
avons du mal. Les affiches et les prospectus sont au président; moi,
je fais les journaux. Adieu.»
Il remonta dans son coupé, qui brûla le pavé.
«Voilà les hommes!» me dit amèrement ma cousine.
Et elle passa au douzième chant de son poëme, qui avait pour héros un
jeune avocat de grande espérance.