LE FEU PREND A JOSAPHAT.

Cette seconde syncope dura quelques minutes à peine. Le docteur

Josaphat était en train de me poser sa chaîne électrique à la nuque,

quand je repris mes sens.

«Voilà! dit-il avec l'entière bonne foi qui le caractérisait. Nous ne

savons pas le premier mot de cette science nouvelle, et déjà nous

opérons des miracles. Quand nous saurons, nous ne ferons plus que des

sottises.»

Aurélie était penchée sur moi. Je la reconnus et je lui souris. Elle

appuya ma main contre son cœur, à la grande édification de Josaphat.

«Pour vous finir, reprit le docteur, M. de Kervigné était là-bas

auprès d'Annette comme vous êtes ici, en tout bien tout honneur. Ces

petites ont la vie dure comme des chats. Elle en sera quitte pour une

semaine ou deux de repos, ensuite de quoi elle recommencera.»

Je poussai un long soupir, dont Aurélie s'attribua le bénéfice, et je

refermai les yeux. J'avais un moment de repos, presque de bien être.

J'écoutai sans fatigue aucune le récit d'un petit scandale de la rue

Saint Dominique, que le docteur débita avec beaucoup d'esprit. Il

termina sa visite par la description d'un instrument à cordes qu'il

avait inventé à ses heures de loisir et partit comme un trait pour

voir le dernier acte de _Guido_, joué par tous les élèves de

Ballanciel, à l'Ecole panharmonique. Le hautbois, nous dit-il, avait

introduit dans l'accompagnement du finale un dessin fugué d'après ses

propres idées sur la juxtassonnance. Il promit de revenir le lendemain

matin, à la première heure, pour voir s'il se serait produit dans mon

état quelque changement curieux.

«Quel garçon! me dit cette bonne présidente, après l'avoir reconduit.

Quel système! Tu dois te sentir un peu mieux. Il n'a pas d'inquiétudes

du tout: il en a vu bien d'autres! Partout ailleurs que chez nous, tu

ne l'aurais pas ainsi; car il refuse de vingt ou trente clients tous

les jours. Mais il a de la sympathie pour moi: il m'a connue toute

jeune femme et je le regarde presque comme un frère aîné.»

Le docteur Josaphat pouvait avoir trente ans. Ma cousine était

évidemment sur cette pente heureuse où chaque jour vous rajeunit de

vingt-quatre heures. La fantaisie, à cet égard, n'a pas de bornes. Ma

cousine remontait en triomphe vers son adolescence. Elle attendait la

cinquantaine pour s'avouer mineure. C'est là une façon de tomber en

enfance que tout le monde connaît, mais qui étonne toujours.

Il ne faut pas croire que le docteur Josaphat fût un ignorant ou même

un charlatan, condition qui n'est pas exclusive de la science. Il

savait beaucoup, il était fort intelligent et assez honnête homme.

Seulement, il ne croyait pas à la médecine, partageant à cet égard

l'opinion de l'immense majorité des médecins. Le scepticisme se

traduit de différentes manières. Le docteur Josaphat avait conservé un

petit bout de foi à l'influence personnelle de l'homme sain sur le

malade et il usait de cette influence comme il pouvait, loyalement,

parfois en vain, parfois avec bonheur.

Comme il avait mis de côté toute pharmacie, il épargnait à ses

pratiques les maladies médicamenteuses, ce qui est énorme et

produisait souvent, en laissant agir la force vitale, des cures qui

tenaient du miracle. On est tellement habitué, en effet, à voir

certaines affections traitées avec talent selon la rigueur des

enseignements de l'école, se terminer par la mort, qu'il y a miracle,

véritable miracle de clémence à permettre la guérison.

Le docteur Josaphat prétendait que le miracle consistait uniquement à

ne pas poignarder en ce cas le patient avec une lancette ou à ne point

placer près de son lit une garde armée de fioles, pour y jouer en

toute charité le rôle important que la Voisin remplissait, sous Louis

XIV, avec tant de succès. Il disait que la Brinvilliers et Lucrèce

Borgia d'un côté, Cartouche et Lacenaire de l'autre, avaient volé les

rayons de leurs auréoles.

Pourquoi tant de bruit autour de ces noms illustres pour quelques

saignées et quelques vomitifs? Sangrado, à lui tout seul et tel

académicien pasteur d'un immense troupeau de sangsues, ont vidé plus

de veines que la postérité entière de Cacus. Il ajoutait mille autres

choses qui me semblaient plausibles, mais que je ne voudrais point

répéter, profane que je suis, dans la crainte de nuire à l'industrie

respectée de MM. les apothicaires. En somme, la médecine est une

grande chose: le bronze d'Esculape fait l'ornement d'une foule de

cheminées, et j'ai vu, sur nombre de pendules, Hippocrate refusant les

présents d'Artaxercès.

Le docteur Josaphat était un original. Il inventait des épinettes et

rêvait tout éveillé de la juxtasonnance qui est pure chinoiserie. Il

fabriquait des chaînes galvaniques et d'autres curiosités. C'était

peut-être un fou. On m'a dit qu'il avait escaladé l'académie. Je crois

plutôt que les sangsues l'auront vidé.

Moi, j'avais une belle et bonne fièvre cérébrale. Je ne sais pas si la

chaîne électrique me fit du bien; je reste persuadé qu'elle ne me fit

aucun mal. Pendant neuf jours que durèrent les accès, le docteur me

visita le matin et le soir. Tout en changeant la chaîne de place,

selon les progrès de mon mal ou selon le vent de sa fantaisie, il

racontait. Les premiers jours, ses récits n'étaient pour moi qu'un

bourdonnement confus; je sentis que j'étais sauvé quand je compris ses

commérages.

Au moment où mon intelligence s'éveilla je me souviens qu'il disait en

me tâtant le pouls:

«Il n'y a point de toile si serrée où l'on ne puisse introduire

quelques fils. C'est la juxtasonnance. Et néanmoins la juxtasonnance

est encore autre chose: elle donne trois séries d'accords dans toute

gamme: introduisez les tiers de ton qui sont en usage dans quelques

musiques des pays d'Asie, et la juxtasonnance arrive à des résultats

prodigieux. J'ai passé des fils dans le quatuor en ré de Haydn, et mon

instrument est particulièrement propre à rendre ces nuances. Je ne

trouve pas d'exécutants. Mes meilleurs amis me rient au nez. C'est

toujours l'histoire de la médecine, où tout système est un assassinat

avant de devenir le salut de l'humanité. Prenez l'accord que vous

appelez parfait, je ne sais pourquoi; décomposez les cinq demi-tons de

chaque tierce en sept tiers de tons, plus un demi-tiers ou sixième de

ton....

--Le pouls? l'interrompit ma cousine.

--Eh! madame, le pouls lui-même vous démontre la divisibilité infinie

des nuances, c'est votre oreille qui manque de finesse. Vous

arriveriez par l'éducation à percevoir des vingtièmes de ton. Nous

avons cent dix, et le docteur Josaphat n'a pas besoin de montre à

secondes pour vous affirmer cela. Je prétends qu'un sens vierge,

convenablement entraîné, comme disent les Anglais, diviserait, au

tact, les secondes en soixante tierces. Il y a peut-être dans la

nature des infusoires pour qui les tierces sont des années et les

secondes des siècles. Nous ne jouissons de rien: notre domaine nous

échappe; la juxtasonnance n'est qu'un pas très timide vers la conquête

légitime de l'inconnu. Le jeune homme va bien; il sera sur ses pieds

dans trois jours, et comme il n'a absorbé aucune substance hostile, il

échappera à cette épouvantable maladie qu'on appelle convalescence.»

Ma cousine m'embrassa. Il y avait des larmes dans ses yeux.

--A-t-il sa connaissance? demanda-t-elle.

--Qu'entendez-vous par là? La jouissance du monde extérieur? S'il ne

l'a pas il va l'avoir. Mais il n'a jamais manqué de connaissance. La

fièvre, considérée au point de vue métaphysique, présente des

particularités très curieuses. On pourrait dire que c'est un travail

désespéré qui poursuit le jour dans la nuit ou un objet quelconque

dans le vide; pour préciser: une chasse pleine de lassitude où l'on

court après le mot d'une insoluble charade. Loin d'être absentes, les

facultés intellectuelles sont prodigieusement surexcitées. J'ai trouvé

la juxtasonnance pendant ma fièvre catharale. D'autres, au lieu de

chercher, reviennent vers une idée ou vers un fait accompli qui les a

frappés vivement. Ils n'essayent pas de percer l'avenir, ils tâchent

de voir le passé autrement mieux qu'ils ne l'ont pu distinguer

jusqu'alors. De telle sorte que la physionomie métaphysique de la

fièvre est un point fixé et douloureux, contre lequel l'intelligence

s'acharne, un point noir, si vous voulez, qu'on veut éclairer de la

lumière qu'on n'a pas. Demandez au petit Breton si, pendant ces six

jours, il n'a pas constamment soulevé un lourd marteau qui,

constamment aussi, lui retombait tout juste au même endroit du crâne.»

J'éprouvai comme une réminiscence aiguë de ma douleur, tant cette

définition était juste.

«Et comme la fièvre cérébrale, continua Josaphat, est compliquée ici

d'une affection nerveuse très accentuée, la manie, car c'est

probablement une manie temporaire, a dû être terrible.

--Ah! je me doute bien de ce qu'était son idée fixe! soupira ma

cousine.

--Question extra-médicale, belle dame. Mais je suis bien sûr que

l'idée fixe de la petite sauterelle du théâtre Beaumarchais n'était

pas M. le président de Kervigné.

--A propos, demanda ma cousine, qu'a-t-elle eu cette Annette Laïs?

--Une fièvre cérébrale, tout comme notre jeune ami.

--Et sa situation?....

--La même que celle du chevalier. Ou eût dit le même pouls.

--Où donc allez-vous la voir?

--Mais, chez son père. Son père est un tigre pour l'honneur!»

Ma cousine éclata de rire. Son rire ne me blessa pas du tout. Je

faisais grande attention, cependant, à ce que disait le docteur.

«Parbleu! s'écria-t-il en tirant sa montre, je vais manquer l'audition

de la Squarciafico, chez Tamburini. Elle demande cent mille francs,

les feux et le congé pour son contre-_ut_ et ses roulades dans le

grave. Faites taire le petit, s'il veut parler. A ce soir.»

Ma cousine s'établit près de moi avec un livre. Elle m'avait veillé

comme une sœur de charité. Je n'avais aucune envie de lui parler. Ma

pensée n'était pas confuse, je sentais plutôt ma cervelle vide comme

une coquille d'œuf. Ma préoccupation était de savoir exactement et

clairement quelle avait été mon idée fixe. C'était me pencher

au-dessus du vertige d'où je sortais à peine.

Aussitôt que mes regards plongèrent là-dedans je fus entraîné et

précipité. La réponse à ma question imprudente fut l'idée fixe

elle-même qui revint torturer mon cerveau.

Je sus du moins ce qu'elle était, car je gardais la possibilité de

raisonner. Mon idée fixe avait été merveilleusement définie par ce fou

de docteur Josaphat. Cet homme là devait vivre avec des idées fixes.

La mienne consistait en un effort extravagant et patient dirigé vers

ce but impossible: revoir ce que je n'avais pas vu.

Je cherchais tout uniment le visage d'Annette Laïs, ses traits, son

sourire, au milieu de cette giboulée de fleurs qui tourbillonnait dans

ma mémoire. Je n'avais vu qu'une ombre; qui était un papillon, perdu

dans un brouillard de gaze; je voulais la femme, je la voulais belle

comme les invraisemblances de mon rêve; je la voulais éblouissante

comme les rayons de ma féerie.

Peut-on dire que je l'aimais alors? J'avais entendu sans colère ni

dépit, la dernière comme la première fois, les paroles méprisantes du

docteur Josaphat. Rien en moi ne se révoltait pour défendre Annette

Laïs insultée. Il est évident que je ne l'aimais pas.

Mais alors à quel ordre de sentiments rattacher l'obstination de ma

pensée qui allait vers le même objet toujours, entêtée et patiente

comme le son de cloche qui, dans ma tête, répétait le nom d'Annette

Laïs?

Je suppose que c'était ma fièvre, rien que ma fièvre, et que ma

fièvre, pour employer la langue du savant Josaphat, était un des

prodromes de cet amour foudroyant qui allait être toute ma vie; car je

n'ai fait que cela en ma vie: aimer Annette Laïs!

J'eus deux visites: Laroche et M. de Kervigné.

Dès que Laroche entra, ma cousine mit un doigt sur sa bouche et lui

dit:

«Attention à toi, Roro! le chevalier a sa connaissance.»

Laroche vint jusqu'à mon lit et m'examina. Je tenais les yeux fermés.

«Madame la vicomtesse se fatigue beaucoup,» prononça-t-il d'un ton

respectueux.

C'était en Bretagne seulement que nous l'appelions la présidente.

«Il est sauvé, répondit ma cousine, ne suis-je pas assez payée?

--C'est selon comment madame la vicomtesse l'entend, repartit Laroche,

dont la voix de baryton, prétentieuse et offensante, n'excitait plus

en moi aucune espèce de colère.»

Ma cousine reprit tout bas:

«Il a prononcé mon nom plusieurs fois dans sa fièvre.»

Je devinai un sourire sur les lèvres du maraud, qui ajouta

militairement:

«Je venais de la part de monsieur prendre des nouvelles de madame.

--Tu diras à monsieur qu'il peut venir, répondit ma cousine. C'est son

parent, après tout. Cela lui fera plaisir de le voir en bonne voie de

guérison.»

Laroche sortit et M. de Kervigné entra presque aussitôt après. Ma

cousine tendit la main à son mari, qui la porta fort galamment à ses

lèvres. On parla de moi un instant; ce fut, de part et d'autre, en des

termes bienveillants, puis le président, changeant de matière

tout-à-coup, dit:

«Que pensez-vous que l'on doive faire de ce Laroche?

--De Laroche? répéta ma cousine étonnée.

--Il m'obsède, et je ne puis le faire taire qu'en le congédiant. Il

interprète votre conduite avec notre jeune cousin d'une façon tout à

fait blessante. Ce sont toujours de nouveaux rapports....

--Laroche! fit encore une fois Aurélie.

--Je crois savoir que vous tenez encore à lui, prononça le président

sans aucune intention de raillerie.

--Uniquement parce qu'il vous est fort attaché,» répondit très

sérieusement ma cousine.

Elle sonna. Laroche parut.

«Mon ami, lui dit-elle avec douceur, monsieur vous paye pour

surveiller le dehors et non point le dedans. Nous sommes un bon

ménage. Monsieur m'a chargé de vous parler comme je le fais. Je suis

au-dessus de vos bavardages, qui fatiguent monsieur et qui vous feront

mettre à la porte. Allez et mêlez-vous de ce qui vous regarde.»

Laroche, tout blême, sortit obéissant à son geste impérieux. Le

président baisa une seconde fois la main de sa femme et ce fut en

souriant.

«Vous avez raison, dit-il, c'est un beau coquin. Le voilà mieux planté

que jamais.»

Quatre jours après cette entrevue, j'eus permission de me lever une

heure. Ma cousine agissait avec moi comme la plus tendre des mères, et

le docteur Josaphat lui-même me témoignait quelque estime. Il nous

annonça que ce jour-là même Annette Laïs s'était levée aussi.

«Il ne faut pas s'y tromper, dit-il à ma cousine, les autres sont la

douzaine, mais elle est le treizain. On tient la dragée haute au

président, et toute la famille vous a une tenue héroïque, un père à

cheveux blancs, un frère qui ressemble à Mélingue dans ses grands

rôles. M. de Kervigné ira loin s'il court toujours.»

J'ai peine à exprimer ces nuances, et cela est nécessaire, pourtant;

j'écoutais avec curiosité, voilà tout. Annette Laïs m'occupait tout

entier, mais c'était malgré moi, et le mot intérêt, tout froid qu'il

est, serait trop chaud encore pour rendre la nature de mes sentiments

à son égard. Annette Laïs était pour moi le reste de ma fièvre. Si je

n'essayais pas de fuir, c'est que je sentais _à priori_ que c'était

là l'impossible.

Rien n'avait changé, son nom était le refrain, le son de cloche, la

tyrannie d'une migraine.

On me donna deux lettres de Vannes, dont l'une avait déjà six jours de

date. Ma cousine avait eu la bonté d'y répondre. La lecture de ces

lettres me fit du bien: celle de ma mère laissait voir une tendresse

et une sollicitude qu'on ne m'avait pas toujours montrées.

La séparation semblait lui avoir appris à me mieux aimer. Elle me

rappelait néanmoins ses diverses commissions, et, sur quatre pages,

les petits en avaient bien trois pour leur part. «Cha'ot veut aller

avec tonton René,» avait dit mon neveu. Quel enfant! Les dents de Mimi

poussaient. La lettre de mon père était plus courte, mais elle

contenait deux apostilles, une de ma tante Bel-Œil, une de ma tante

Nougat. Mon père me disait de faire bonne figure à Paris et de ne pas

ménager sa bourse. Il terminait en s'écriant: Je ne t'en dis pas plus

long! A la soupe! Bon appétit, bonne conscience!

Nougat voulait ses digestifs et aussi je ne sais quoi d'apéritif

qu'elle avait vu aux annonces des journaux. Elle me priait de pousser,

dans mes courses, jusqu'à un certain dépôt de pâtés de foie gras pour

faire une surprise à mon père. Bel-Œil me donnait l'adresse d'une

librairie où je devais trouver; _Wilhem ou les égarements d'un cœur

sensible_, qu'il fallait lui envoyer avec _le Cimetière de Ramberg_ et

le _Calice des larmes_. Tout le monde se portait bien, même Joson

Michais, qui était revenu l'oreille un peu basse. L'oncle Bélébon

était toujours l'homme aimable de la famille et Vincent se rangeait.

Je ne prétends pas persuader au lecteur que, par elles-mêmes, ces

choses fussent très émouvantes. Je constate seulement qu'elles

remuèrent en moi toutes les fibres du souvenir. Pour un instant, je

repassai le seuil de la maison paternelle: je fus _chez nous_, et

qui ne sait tout ce que contient ce mot?

«J'ai eu, moi aussi, ma correspondance, me dit Aurélie: trois lettres!

je te gagne d'un point. La première est de l'abbé Raffroy, un digne

homme, qui m'écrit des remercîments officiels au nom de ton père et de

ta mère; la seconde est de la tante Renotte, cette excellente vieille.

Là-bas, ne voulait-elle pas me faire croire qu'elle n'avait que dix

ans de plus que moi, sais-tu? C'est elle qui t'aime le mieux. Je

n'oserais écrire ainsi à ton sujet. La médisance est comme la mauvaise

herbe qui croit Je te dirai comme il faut te conduire avec moi devant

le monde. La troisième est de ce charmant marquis, ton beau-frère. Ah!

ah! nous le connaissons, celui-là! et rien ne m'a plus étonnée que de

le voir s'enterrer tout vif. Il se vante de son bonheur dans la

lettre, mais son style fait la grimace. Pauvre garçon! je crois bien

qu'il avait tout mangé. C'est drôle que tu sois si en retard. Il ne

s'est donc pas occupé de toi? Mais, je suis folle! j'oublie que tu

viens de Vannes et que ce pauvre marquis est à cent pieds sous terre.

-Ma sœur est une personne accomplie, madame, répliquai-je un peu

blessé.

--On le dit et je le crois de tout mon cœur. Te ressemble-t-elle?

avec un tour de cheveux, tu serais la plus jolie marquise à dix rues à

la ronde. Ne te fâche pas, chéri, et ne m'appelle plus madame. C'est

me mettre en pénitence. Je suis ta petite maman, et tu es le dernier

que j'aimerai.»

Je baisai la main qu'elle me tendit. La paix fut faite. Le docteur

entra comme un insensé.

«Je ne connaissais pas cette sonate de Steibelt! s'écria-t-il.

L'andante est un dialogue comme jamais, vous comprenez: jamais, jamais

je n'en ai entendu! et sur un misérable piano qui ne vaut pas trois

louis! Et avec des doigts de convalescente!... Madame, il y a quelque

chose de plus beau que l'andante, c'est celle qui le jouait! Je

n'avais pas vu ses sourcils. Les ailes de son nez m'ont sauté aux

yeux. Pendant qu'elle jouait, j'ai suivi la courbe de ses épaules.

C'est une Grecque, savez-vous?»

Ma cousine riait et son attitude exprimait l'admiration.

«Vous gagnerez cent mille francs par an quand voudrez, dit-elle. Ce

rôle de docteur fou ne manque jamais son effet.»

Josaphat se laissa tomber dans un fauteuil et s'essuya le front. Il

avait les yeux rougis et la joue pâle.

«Vous auriez raison, madame, répliqua-t-il très sérieusement, si je

n'étais que fou. Mais on ne rit pas de ceux qui se noient, morbleu! Je

suis amoureux!»

La gaieté d'Aurélie redoubla, je me sentais comme un malaise. Le

docteur Josaphat me fit un signe de tête et reprit avec un geste

tragi-comique:

«Nous allons bien, nous? C'est moi qui suis malade à présent.

L'andante n'a pas quarante-huit mesures. C'est le bijou le plus

exquis! et croyez-vous que je plaisante quand je dis qu'elle est

Grecque, madame? elle est Grecque, pardieu, des pieds à la tête, et

cela se voit, Grecque de Lesbos, comme Vénus, sa sœur! Me voilà, Dieu

merci, tombé jusqu'à la mythologie: plongeons! Son père est Grec, son

frère est Grec. Et beaux? et fiers comme celui qui meurt en

déchargeant son pistolet, vous savez, à Missolonghi. Non, c'est la

jeune fille qui a le pistolet. Enfin, n'importe, je suis submergé? Ou

diable voulez-vous qu'une Française soit belle comme cela?

--Docteur! docteur! s'écria ma cousine, à ma prochaine soirée, vous

nous ferez cette scène!

--Vous êtes charmantes, vous autres, poursuivit Josaphat, vous êtes

adorables, mais non pas comme l'entendait Phidias. C'est la Vénus de

Milo, vous dis-je, à dix-huit ans, avec ses anciens bras!

Connaissez-vous ce Steibelt? Quel gaillard! D'ailleurs, le nom le dit:

Laïs! On ne s'appelle Laïs que dans la mer Egée. Ils sont Grecs,

Grecs, Grecs.... et je vais faire une culbute au fin fond du

sentiment, aussi vrai que la juxtasonnance est l'électricité

musicale.»

Annette Laïs · 第 25 / 115 题