Qu'était, cependant, cette pièce? Annette Laïs avait au dos des ailes
de papillon. Ce devait être un drame fantastique. Je n'en sais rien;
je ne l'ai jamais su.
Je l'ai revue vingt fois, cette pièce, ou plutôt j'ai revu vingt fois
l'entrée d'Annette Laïs, voltigeant parmi les roses effeuillées. Mais
je ne sais pas qui était ce jeune premier, ni ce que devenaient les
brigands de la montagne. Là dedans, Annette devait être une fée; elle
se nommait Farfalla. Au tomber du rideau, elle s'endormait sous le
baiser des roses.
J'avais devant les yeux un vaste éblouissement: voilà où mon souvenir
est précis. Le misérable décor, agrandi tout à coup, perdait mon
regard dans les profondeurs de sa perspective. Louis XIV n'aurait pas
franchi ce Rhin! Les vieilles tours se dressaient, mélancoliques et
menaçantes, au-dessus de la rampe déchirée, et des routes mystérieuses
s'enfonçaient au loin dans la forêt.
Annette était transparente comme une pensée. Je la suivais parmi les
flots de gaze que le vent de sa course soulevait. Je sens avec fatigue
que je ne puis vous la montrer telle que je la vis. Donnez des ailes à
un sourire.
Il y eut en moi une angoisse sourde; je cherchai mon équilibre sur le
siége où j'étais assis. Puis mon cœur se serra cruellement, et j'eus
les yeux pleins de larmes qui me blessaient la paupière. Ce fut
tellement soudain et aussi tellement étrange que, dans ma raison, je
n'attribuai rien de ce que j'éprouvais à la présence d'Annette. Je
crus à une maladie foudroyante qui se déclarait; j'eus frayeur d'un
accès de folie.
J'étais malade et fou plus encore que je ne le craignais.
La toile descendit du cintre lentement, et mon rêve se cacha derrière
cette pourpre grossière, bordée d'impossibles franges d'or. La salle
entière frémissait; je la sentais qui tremblait la fièvre.
«Annette Laïs! Annette Laïs!» cria-t-on du parterre.
Et un chœur tumultueux tomba du paradis, répétant:
«Annette Laïs! Annette Laïs!»
J'eus pudeur, comme si on eût froissé en moi brutalement la
délicatesse même de mon cœur.
«C'est là que nous allons bien la voir!» me dit la présidente.
J'aurais voulu me cramponner au rideau pour l'empêcher de remonter.
«Regarde bien! Veux-tu la jumelle?»
Je pris la jumelle et je la mis au-devant de mes yeux sans remarquer
que je tenais le gros bout. Je distinguai à perte de vue un petit ange
parmi des fleurs. Et je souris, je m'en souviens bien, car le petit
ange venait à nous, arrondissant ses bras nus et balançant une
guirlande de roses.
Avant de rencontrer leur président, chuchota près de moi ma cousine,
ces papillons crottés marchent dans le ruisseau avec des souliers sans
semelles.
La salle croulait sous les applaudissements. Je n'eus pas la pensée
d'applaudir.
«A l'âge de M. de Kervigné, reprit Aurélie, voilà pourtant ce qu'il
faut!»
Je rougis et je regardai la baignoire où le profil du président
s'était indiscrètement montré. La baignoire était vide.
«Oh! fit ma cousine, cette fois sans amertume, il est au changement de
costume. Pour la pauvre créature, c'est le quart d'heure de Rabelais.»
Laroche était debout vers nous. La main d'Aurélie s'agita, mais
Laroche ne broncha pas: c'était un maraud bien dressé. Il vous avait
vraiment, là-bas, une tournure de jeune notaire.
Je pensais au président. Ou plutôt pensais-je à quoi que ce soit?
J'étais ivre.
«Eh bien! me dit ma cousine, quand la jeunesse dorée fut partie pour
boire de la bière et le peuple pour s'imbiber de coco, avais-tu idée
d'une chose pareille?»
--Avez-vous vu que le décor a changé?» balbutiai-je malgré moi.
Elle me regarda.
«Tu es tout pâle, murmura-t-elle. On étouffe, ici.»
Son éventail agité au devant de mon front me fit du bien.
«Elle est maigre comme un clou, reprit-elle.
--Qui donc?
-Cette Annette Laïs. Tu ne trouves pas?
--Je ne l'ai pas vue.
--Comment! il n'y avait personne à regarder.
--Quel âge a-t-elle? demandai-je au hasard.
--Est-ce qu'on peut savoir! C'est usé misérablement; ça boit.
--Elle?» fis-je.
Et, devant mes yeux, le papillon passa dans son nimbe de fleurs.
«Le président ne déteste pas une petite pointe, me dit ma cousine avec
un parfait sérieux.
--Elle! répétai-je.
--Mais tu dis que tu ne l'as pas vue.
--C'est bien vrai, je ne l'ai pas vue.»
Certes, je parlais vrai. Je ne connaissais pas les traits de son
visage.
«Elle n'a pas même la beauté du diable, poursuivit ma cousine. Je
doute fort que le président dérange pour elle son marchand de la rue
Saint Antoine. Sois tranquille, quand elle aura passé vingt-huit ans,
comme moi, on ne verra pas vingt lorgnettes braquées sur sa loge.
As-tu remarqué ces bambins qui me dévisageaient?
--Non, répondis-je.
--J'ai froid, répondis-je.
--Tu es souffrant?
--Oui. Il me semble.
--Il te semble? Vas-tu prendre la maladie du pays comme ton valet de
chambre à grand chapeau?»
Ce fut la première idée qui entra clairement en moi, parce qu'elle me
donna l'espoir d'expliquer mon étrange malaise. Je m'interrogeai,
cherchant à exagérer mes regrets. J'aimais, en effet, sincèrement ceux
que j'avais laissés là-bas, mais c'était une affection tranquille, et,
dans cet ordre d'idées, je ne trouvai point ce qui me serrait le
cœur.
Ma cousine m'examinait:
«Drôle de petit bonhomme! murmura-t-elle. Est-ce que tu es sujet à
cela?
«On grille. Après cela, l'eau de la Seine dérange quelquefois ceux qui
arrivent. Allons-nous-en, je l'ai assez vue.»
Nous sortîmes. Elle me conduisait par la main comme un enfant.
Aussitôt que nous fûmes dans la voiture, je vis les réverbères tourner
et je perdis connaissance. Je ne me souviens pas de notre rentrée à
l'hôtel. Quand je m'éveillai, il y avait près de moi deux personnes
qui causaient: un jeune médecin et ma cousine. Ma cousine avait un
frais déshabillé du matin.
«Mon Dieu! disait le jeune docteur, ce n'est pas le même genre. Mme
Stoltz a plus de force et des effets plus imprévus. L'avez-vous
entendue dire la _romance du saule_? Ce n'est pas cela du tout. Prenez
Garcia ou Grisi, vous avez des intentions différentes, des styles
presque opposés, mais qui rendent, comme deux traductions en deux
langues diverses, la pensée exacte du maestro. Je ne sais pas si je me
fais comprendre.
--C'est-à-dire que je passerais mes jours à vous entendre parler
musique, docteur!
--Eh! eh! fit le jeune médecin, j'ai mes malades. La médecine est
presque aussi attachante que la musique.»
Il se tourna vers moi et vit mes yeux ouverts.
«Est-ce fini, nous deux!» me demanda-t-il avec une brusque gaieté.
Ma cousine joignit les mains et s'écria:
«Il est impayable, ce docteur Josaphat!»
Je n'avais qu'un étonnement, c'était de ne pas voir autour de moi mon
père et ma mère. A ce premier instant j'avais oublié mon voyage de
Paris, et la vue de ma cousine occasionnait en moi un pénible travail
intellectuel.
«Est-ce que vous avez eu déjà de ces crises nerveuses, M. de Kervigné?
me demanda le docteur. C'est très sérieux. Souffrez-vous?»
Je voulus parler, mais je ne pus. Je fis signe que je n'éprouvais
aucune douleur.
«Vous l'avais-je dit, madame la vicomtesse? s'écria Josaphat. La
cinquième paire! c'est très curieux. L'école Bouillaud vous le
saignerait à blanc: ça peut réussir; le vieux Récamier l'amuserait
avec des affusions: ce n'est pas mauvais: les gens de Hahnemann lui
donneraient je ne sais quoi qui n'a pas le sens commun, mais qui opère
des cures merveilleuses. Moi, je lui ai mis ma chaîne électrique
autour du pied droit. Pourquoi? L'instinct qui s'appelle le génie
quand il produit _Guillaume Tell_ ou _le Nozze_.... Il n'y a pas de
système, madame, il y a des hommes. Le codex est un solfége. Le
moindre fabricant de romances idiotes dispose de la pharmacie de
Rossini ou de Mozart. Est-ce clair? Il ne s'agit que de savoir
manipuler les gammes. Je ne saurai jamais si je suis un médecin ou un
musicien. Qu'importe? Je vais entendre un quatuor de chambre chez
Allard; c'est du Haydn. Je reviendrai ce soir, et notre jeune ami
racontera ses impressions de voyage dans le pays cataleptique.»
Il baisa la main de ma cousine qui le reconduisit jusqu'à l'escalier.
En conscience, ce docteur Josaphat était un charmant garçon, et je
pense qu'il sera devenu un prince de la science, s'il ne s'est pas
fait compositeur d'opéras.
Je savais maintenant où j'étais, la mémoire venait de renaître en moi
tout d'un coup, tant la chaîne électrique autour des chevilles est un
délicieux agent de guérison. Je la recommande vivement à toutes les
personnes qui n'ont rien de mieux à faire. J'étais à Paris; cela ne
m'étonnait plus; mes souvenirs s'arrêtaient seulement au début de ma
maladie. J'ignorais d'où elle m'était venue et comment elle m'avait
pris. Ma cousine rentra au moment où ma cervelle encore faible faisait
effort pour reprendre complète possession d'elle-même.
«Que s'est-il donc passé? lui demandai-je.
--Bon, il a parlé, fit-elle étonnée, je vais rappeler le docteur.
--Je n'ai pas besoin du docteur, petite maman, répliquai-je. Il y a
comme un brouillard autour de mes idées, et je voudrais savoir....
--Quel homme que ce docteur! s'écria-t-elle. Il est tellement au
dessus de tout qu'il se moque de lui-même. Il m'a bien expliqué ton
état, ah! supérieurement! mais il y a mêlé tant de musique que je ne
m'y reconnais plus. Le trouves-tu joli garçon? Il ne veut pas croire
que j'aie passé mes vingt-huit. Le plus drôle de corps qu'il y ait
dans l'univers!
--Mais que s'est-il donc passé? insistai-je.
--Rien du tout, mon petit René. Nous avons été au théâtre et tu t'es
trouvé mal d'une indigestion d'Annette Laïs.»
Je répétai ce nom comme s'il n'eût rien éveillé en moi, et, par le
fait, il produisit sur ma mémoire une impression si faible et si vague
que j'eus besoin d'un travail mental pour rattacher ce nom à quelque
chose ou à quelqu'un. Ma cousine m'observait du coin de l'œil.
Avait-elle conçu un soupçon? Je ne sais. En tout cas, ma complète
indifférence sembla la réjouir.
«Maintenant, chevalier, reprit-elle en baissant la voix et d'un accent
ému, faut-il vous dire au vrai ce qui s'est passé?
--Je vous en prie!» m'écriai-je avec plus de vivacité, car j'étais las
de ma chasse aux souvenirs.
Elle prit mes deux mains dans les siennes et baissa les yeux.
«Dois-je entamer ce chapitre-là? murmura-t-elle. Je ne suis pas encore
bien vieille, mais mon esprit est enclin à l'observation et j'ai de
l'expérience. Je gagerais que vous n'avez jamais aimé.
--Jamais, répondis-je.
--Et c'est ce qui m'a attirée vers vous chevalier, poursuivit-elle
sans relever son regard. A Paris, les jeunes gens de votre âge ont
perdu depuis longtemps déjà la virginité du cœur.»
Je me mis à rougir, sans trop savoir pourquoi. C'était comme un
remords, et pourtant, Dieu merci! je n'avais rien à me reprocher. Elle
continua en glissant vers moi une œillade rapide.
«Vous êtes beau, René, très beau. Vous l'a-t-on dit ainsi à demi voix
et en évitant vos regards?
--Jamais, répliquai-je encore.
--Et quel effet cela produit-il sur vous?
--Je crois que vous vous moquez un peu de moi, petite maman.»
Elle sourit et fit de son mieux pour mettre quelque chose d'angélique
dans son sourire. Puis elle prononça si bas que j'eus peine à
l'entendre:
«Il faudra que je vous fasse la cour et je ne m'en plains pas.»
J'étais parfaitement bien, physiquement parlant, à cette heure. Mon
intelligence seule restait frappée. J'avais les idées soudaines et
confuses de l'enfance. Je renversai ma tête sur l'oreiller et
j'éclatai de rire.
Son regard perçant me sonda.
«Est-ce que je me serais trompée? dit-elle. Seriez-vous un petit
serpent, monsieur!»
Ma gaieté tomba, et je ne répondis pas. Voici pourquoi ma gaieté s'en
allait. Le son de cloche recommençait à battre dans ma pauvre
cervelle, le refrain revenait, les farfadets bourdonnaient de nouveau
à mes deux oreilles ce nom qui me donnait frayeur d'être fou: Annette
Laïs! Annette Laïs!
Et ce n'était qu'un nom, qu'un son; il n'y avait rien derrière, pas
même une image, si fugitive qu'on la puisse rêver. Je secouai la tête
comme un cheval agite sa crinière pour écarter les mouches. Il y eut
de l'étonnement sur les traits de ma cousine, qui me demanda, tant ma
comparaison était heureuse:
«Quelle mouche te pique, René?»
Cette fois, je mentis; je balbutiai les mots de fatigue et de
migraine.
«Quand on a la migraine, me dit-elle, on n'a garde de secouer ainsi la
tête. C'est ton mal nerveux. Tu es un sujet très nerveux, le docteur
l'a dit.»
J'éprouvais une impatience extrême et tout à fait dépourvue de motifs
apparents.
«Que le diable emporte votre docteur! m'écriai-je d'une voix mâle, et
comme j'aurais répondu, chez mon père, aux importunités de notre
vieille Simonne: j'ai faim.
--Peste! fit-elle. Tu as caché ton jeu, scélérat.
Elle se leva et sonna. Je n'avais rien caché du tout, car j'étais déjà
honteux de ma sortie. Je tombai comme un loup sur la viande froide
qu'on m'apporta.
«Pas trop vite! pas trop vite! me conseilla ma cousine: c'est un
appétit nerveux, évidemment.»
Comme je continuais de manger, elle ajouta:
«Il faut que je sache au juste si vous êtes un mauvais sujet, René.»
Au supposer que j'eusse été un mauvais sujet, j'aurais fait ma
confession, car ce mot, dans sa bouche, était clairement une caresse;
mais je ne répondis que par un regard qui devait suer la candeur. Elle
sourit à son tour et me dit:
«Tu ne peux pas te figurer comme tu m'as fait peur. C'était tout un
rêve qui s'envolait, et l'on tient à ses rêves quand on a passé
vingt-huit ans. Je ne voudrais pas être la petite maman d'un mauvais
sujet. Mon rôle sera de te sauvegarder contre les entraînements de
Paris, et à quoi bon, si tu étais déjà perdu? Mange moins vite; bois
le vin pur à cause de la Seine. Les jeunes gens d'à présent font des
sottises en sortant de l'œuf. Pour en revenir, je suis rassurée, tu
redeviens mon chevalier, et je vais t'expliquer ta crise. Cela arrive
à tous les pages qui rencontrent leur première châtelaine.»
Dans ma tête, la cloche carillonnait:
«Annette Laïs! Annette Laïs!»
J'avais beau dévorer, cela n'y faisait rien. Je voudrais bien vous
dire ce que répondit mon cœur, mais il faudrait des pages entières,
bourrées d'expressions subtiles et de touches chromatiques pour
exprimer ce qui, en définitive, était presque le néant. Mon cœur
ressemblait à ces gens du radeau de _la Méduse_, qui croyaient
apercevoir une voile au lointain. Il n'était pas bien sûr, et,
cependant quelque chose commençait à poindre à l'horizon.
«Te voilà muet, insinua ma cousine, qui avait compté sur la réplique
de son page.
--Ah! dis-je à tout hasard, quand vous parlez, je ne sais qu'écouter.
--Et penses-tu, en effet, que ce soit le plaisir d'avoir trouvé une
amie?
--Oui, oui, c'est certain, cela et le changement d'air.
--On étouffait dans cet abominable endroit!
--Quelle chaleur! J'ai quelque chose, tenez, et je ne sais pas ce que
c'est.»
Je repoussai l'assiette et ma tête se renversa sur l'oreiller. Je
pense qu'elle me parla du bonheur pur et sans tache qu'un page peut
goûter auprès d'une châtelaine; elle dut même se comparer à l'ange
gardien dont les ailes protectrices se déploient au dessus d'un jeune
front; mais je n'écoutais plus, j'avais les yeux fermés: je voyais un
papillon parmi les roses.
C'était une souffrance plutôt qu'un plaisir, mais une souffrance que
je ne puis me rappeler sans un tressaillement voluptueux. Je cherchais
à distinguer les traits de ma vision; cela m'était impossible. Je
percevais une saveur de beauté incomparable, mais je ne voyais pas.
Annette Laïs! criait ma fièvre, car ce repas inopportun avait amené
la fièvre. C'était Annette Laïs: un rayon qui avait un nom.
A mesure que la fièvre montait, l'apparition se faisait plus
distincte, sans jamais devenir ce qu'on peut appeler un visage. Je
voyais en rêve comme j'avais vu en réalité, ni plus ni moins, et le
malaise arrivait à être une angoisse terrible par l'effort insensé que
je faisais pour écarter le dernier voile.
«Docteur! docteur! il a le transport!»
J'entendis cela au milieu d'un bruit qui ressemblait aux déchaînements
de la mer. La conscience me revint si nette pour un instant que j'eus
peur d'avoir dit mon secret.
Puis naquit en moi un doute qui indiquait plus de lucidité encore, je
me demandai si j'avais un secret.
Toute ma fièvre me répondit d'une voix qui m'ébranla le cerveau:
«Annette Laïs! Annette Laïs!»
«Il court après un papillon, dans son délire, dit ma cousine d'un ton
de sincère chagrin, il voit des guirlandes de roses, il fait pitié!»
Une main me tâtait le pouls.
«Cent-quarante! déclara le docteur. Il dormirait tranquillement si
vous ne lui aviez pas donné à manger.
--Cent-quarante, c'est une fièvre....
--Oh! de cheval! Mais je ne vois aucun symptôme sérieux. Vous savez
que le mariage de la duchesse est décidé?
--Avec M. de Maletord?
--Du tout! rupture! La Martini a fait des infamies. On a su le
découvert de Maletord chez ses agents de change: deux millions entre
cinq. Vous souvenez-vous de ce gros Anglais à cheveux ardents, lord
Harbourg? Il a hérité de la pairie de son oncle, le marquis de
Winterbury. Une fortune folle. La duchesse passe par dessus la
couleur, et Maletord se contente en disant: «Rouge gagne!»
Je constate, à la louange de ma cousine, que ce mot charmant ne la fit
pas rire.
«Ses mains sont du feu! dit-elle.
--Cent quarante. Je vais mettre la chaîne électrique à son mollet.
Vous ne m'avez pas seulement demandé des nouvelles du quatuor!
--Voyez-vous du danger?
--On ne peut jamais savoir. Rien de curieux pour le moment. Fièvre
nerveuse. Cossmann était là. C'est étonnant comme il comprend la
médecine. On devrait faire un cours de violoncelle à la Clinique,
voilà longtemps que je le dis. Mais ai-je rêvé que vous aviez été hier
au théâtre Beaumarchais?
--Non.
--Et vous ne m'avez pas dit l'accident?
--Quel accident?
--La petite à qui M. de Kervigné s'intéresse....
--Annette Laïs?
--Un nom de prédestinée! Elle passe en ange au dernier acte, ou en
papillon, ou en âme, je ne sais pas...... enfin, elle est censée
voltiger à quatre mètres du sol. Le fil de fer a rompu....»
Je me levai tout droit.
«Eh! eh! fit le Josaphat. Un spasme! Va-t-il nous jouer quelque tour?
Bigre!»
Ma cousine poussa un cri, et je n'entendis plus rien.