Ma petite maman était rêveuse. Je restais devant elle, tout interdit
de ma violence; elle me dit:
«Quelles têtes nous avons là-bas! Si je n'étais pas une Bretonne, je
te gronderais, sais-tu. Mais comme tu es fort, René!
--Il faut que ce soit un accès de folie, répondis-je. Battre un valet!
--Oh! fit-elle, Laroche est quelquefois un monsieur. Si tu le
rencontrais en habit noir, tu verrais!»
Elle me quitta sur ce mot pour faire sa toilette. Je cherchai Laroche
et je lui mis deux louis dans la main. Il ouvrit son porte-monnaie,
qui était fort beau, avec méthode et y coula les deux pièces d'or,
après quoi il me dit:
«Le Breton de M. le chevalier était un garçon d'esprit.»
Comme mon regard l'interrogeait, il ajouta gravement:
«Il s'en est retourné en Bretagne.»
Il sourit d'un air calme et fier, et remit son porte-monnaie dans sa
poche.
A Paris, les prédicateurs sont de deux sortes: il y a les prédicateurs
pour hommes et les prédicateurs pour dames. Les prédicateurs pour
hommes sont généralement à Notre-Dame, dont les voûtes grandioses
semblent faites pour répercuter la mâle parole des Félix ou des
Ravignan. A Saint-Thomas d'Aquin, à Saint-Roch, à la Madeleine, les
prédicateurs pour dames fleurissent. Leur tâche est assurément la plus
facile: les dames ne demandent jamais mieux que de se convertir; j'en
sais de bien jolies qui passent leur vie à cela.
La petite nef de Saint-Thomas d'Aquin était pleine comme l'œuf quand
nous arrivâmes. La présidente avait des places gardées que nous eûmes
beaucoup de peine à gagner. Le missionnaire avait la vogue, et il
s'agissait d'une œuvre à la mode; dans toute l'église, on ne voyait
que fraîches toilettes: c'était comme un immense bouquet de fleurs.
Quelques-unes de ces fleurs avaient bien un peu trop d'éclat, mais la
physionomie générale indiquait un parfait recueillement et mon cœur
battit, car il y avait là plus d'une tête à qui la prière faisait une
auréole.
La province peut être plus dévote que Paris; mais, contrairement à
l'opinion commune, les églises de Paris sont plus pieuses que celles
de la province. Je fus frappé du parfum de componction qui s'exhalait
de cette foule brillante, et je me recueillis en moi-même pour prier.
Une seul chose me gênait: toutes ces fleurs avaient des parfums; les
sermons pour dames donnent mal à la tête comme un bouquet oublié dans
une chambre fermée. A Vannes, les bons paysans déposent leurs sabots à
la porte de la cathédrale; je voudrais, sous le porche de nos églises,
une petite pharmacie où l'on déposât les odeurs de ces dames.
En fait de parfumerie, la présidente, on le sait, valait beaucoup. Je
l'avais à ma gauche; à ma droite était une vieille dame, qui était un
flacon débouché d'eau de Cologne. Devant moi s'agenouillait une
famille adonnée au patchouli; par derrière, le vent de la porte
m'envoyait des bouffées de mousseline. Toutes ces bonnes choses
mélangées produisaient un si redoutable ragoût, que mon cœur était
sur mes lèvres. N'est-ce pas dans l'église surtout qu'on devrait
laisser un peu de place pour le pauvre bon air du ciel? J'admets
l'austère encens; mais il y a ce me semble, une sorte d'impiété à
vicier l'atmosphère où le saint sacrement rayonne, et à infecter le
tabernacle de ces douceâtres étouffements qui font redouter aux
passants le seuil de la Société hygiénique. Il est une différence
entre la fleur animée qui, Dieu merci, ne porte aucune odeur, et le
vivant sachet qui empoisonne. Je livre l'humilité de ces
considérations à qui de droit.
Le prédicateur monta les degrés de la chaire. Il y eut une discrète
rumeur, suivie d'un profond silence. C'était un homme jeune encore,
aux cheveux légers et rares; sa voix était sonore, admirablement
équilibrée; elle servait comme il faut l'intelligente pâleur de son
visage. Son discours fut éloquent, sans doute; car il y eut beaucoup
de larmes; cependant il ne me toucha point comme les sermons de mon
vieux curé de Vannes. C'est qu'il était pour dames.
A la fin du premier point, ma cousine se pencha vers moi, les yeux
humides.
«Comment le trouves-tu? me demanda-t-elle.
--Fort bien, répondis-je, pendant que les toux comprimées se
dédommageaient autour de moi.
--Comment, fort bien! il est admirable, tout uniment.»
Elle ajouta avec transition:
«Sais-tu où nous allons, ce soir?
--A l'Opéra? dis-je tout joyeux.
--Non pas! j'ai une envie folle de voir cette créature, Annette Laïs.
J'ai fait prendre une loge dans ce trou de théâtre Beaumarchais. Ne me
donne pas de distractions.»
J'étais guéri d'Annette Laïs depuis la scène du jardin. J'éprouvai un
sentiment de véritable impatience, d'autant plus que je regrettais
l'Opéra. Le bourdonnement d'Annette Laïs recommença aussitôt, rendu
plus importun par mon dépit même. Pendant toute la seconde partie du
sermon, je m'occupai de chasser ce fastidieux refrain, ce qui était la
meilleure manière de le rendre intolérable. Je parvins aisément à ce
dernier résultat et je donnai de bon cœur au diable, malgré la
sainteté du lieu, la protégée de mon cousin le président. Petite maman
dormit un peu; mais, en s'éveillant, elle soupira.
«Quel talent! Quand je pense qu'il y a des gens pour aller entendre
celui de Saint-Sulpice!»
Je ne raille ici que petite maman, car il y avait autour de moi un
recueillement sincère, malgré l'odeur. Le sermon fut un succès et je
vis des bracelets dans la bourse du quêteur. Petite maman avait des
bracelets à effet, mais pas chers, tout exprès pour les quêtes.
«Il me semble que vous vous êtes assoupi, chevalier, me dit-elle comme
nous remontions en voiture. Il faut vous tenir. A l'hôtel, Roblot, et
grand train! j'ai à m'habiller. Quel talent! et quel organe! Comme son
accent lui va bien! Aimes-tu cela, toi? Moi, j'adore le parler de
Bordeaux, quand il n'est pas trop ridicule. Eh bien, je vais te dire:
la comtesse va à Saint-Sulpice écouter un dominicain. Pourquoi? Le
costume pousse, car je ne voudrais pas soupçonner un autre motif.
Mais, va, il y a des personnes qui entendent drôlement la religion.»
Je partageais en ce moment l'opinion de ma cousine.
«Toi, reprit-elle, tu te tiens assez convenablement. Les hommes
prétendent que l'abbé manque de profondeur, je sais cela, mais je suis
fixée sur la profondeur des hommes. Le président est un puits de
Grenelle. As-tu remarqué la demoiselle, à gauche, en noir? Pas la
première, celle qui a ce nez? Quarante mille livres de rentes, en bien
venu, et des tas d'espérances. Personne ne meurt dans la rue
Saint-Dominique sans qu'elle hérite un peu. Bien élevée, des talents,
et ces nez se placent, le soir, aux lumières. Mais tu es encore trop
jeune pour tenter cette affaire-là. Tout auprès d'elle, la dame au
chapeau de paille avec des fleurs dessus et dessous, comme pour faire
les tartes dans les fours de campagne, l'as-tu vue? Non! Tu ne sais
donc pas regarder? Il faut apprendre. Je t'aurais dit son histoire,
c'est à donner la chair de poule; mais, moi, je suis comme l'Evangile:
à tout péché miséricorde.... excepté pour les hypocrites! Tiens, j'ai
toujours envie d'écrire quelque chose sur le dos de cette longue Mme
de Mareuil, qui est faite comme une cigogne et qui regarde le ciel en
coulisse. Ce que c'est que l'habitude! Ces messieurs ne sont pourtant
pas là-haut! Voyons, chevalier, ne médisons pas! Parle-moi de ta
famille. Je parie que ta sœur t'aura donné commission de lui décrire
un peu mes toilettes?
Je ne pus m'empêcher de sourire et je répondis:
«Vous êtes une fée, ma cousine.
--Pas mal, René? vous avez bien dit cela. Prenez note de ma toilette,
si vous voulez, car je vais en changer. Il faut être simple, quand on
fait une escapade, et je vais tout uniment me déguiser en petite
bourgeoise du Marais. Est-ce vrai que le Breton bretonnant est parti?
J'aurais aimé le montrer: il avait une tête superbe, pour sûr et pour
vrai. Allez m'attendre au fumoir. Fumez-vous? Il faut apprendre à
fumer. Le monde marche. Tout ce qui fait crier les dames est bon.
Souvenez-vous que vous marquez un point chaque fois qu'on dit: «Fi
donc!»
Nous étions sous le vestibule. Elle s'éloigna, moins légère qu'une
sylphide. Le spécimen d'entretien qui précède est, je puis l'affirmer,
d'une exactitude rigoureuse. J'admire souvent combien sont sensibles
et claires les premières pages de nos souvenirs. Dès que je le veux,
je revois ma cousine la présidente dans ses moindres détails, et,
certes, ce n'était pas une physionomie à la douzaine. Il y avait en
elle un mélange curieux de l'élément breton et du condiment parisien.
Ce qui pourra étonner, c'est que son élégance était bretonne et ses
vulgarités parisiennes. Elle était de race, on le voyait pleinement;
mais le niveau de l'inondation bourgeoise monte sans cesse; elle
n'avait pas la taille qu'il faut pour tenir la tête beaucoup au-dessus
du courant. Elle fréquentait un monde mixte auquel des peccadilles
anciennes et modernes la tenaient attachée. Son mari était de la cour;
sous Louis-Philippe, cela prouvait peu. Quelles que fussent ses
raisons, elle n'allait ni aux Tuileries ni au pur faubourg
Saint-Germain, ce qui lui donnait facilité pour médire de ceci et de
cela. Elle médisait à miracle.
Elle avait de l'esprit beaucoup, quoiqu'elle fût sujette à effeuiller
des naïvetés et même des sottises; elle avait de la distinction,
plutôt, il est vrai, dans ses manières que dans son style. Je l'ai
parfois admirée digne et noble entre deux plongeons. Ce n'était pas
une grande dame; il lui manquait l'ampleur et aussi la tenue; mais
telle qu'elle était, avec quinze ans de moins, la mode aurait pu la
mettre sur son char. Il y a une chose qui vieillit encore plus que
l'âge, c'est le péché. Je n'ai pas à faire, Dieu merci, la confession
générale de ma cousine.
Elle avait passé vingt-huit ans, un certain jour déjà lointain, après
avoir franchi quantité d'autres fossés. C'est la culbute. Depuis lors,
elle ne comptait plus. Ayez miséricorde, elles font ce qu'elles
peuvent: se cramponnant à un morceau de bois mort, et tâchant de
croire que cette branche cassée tient encore à l'arbre verdoyant de la
jeunesse.
Elles n'ont rien acquis, elles ont tout perdu, ayez miséricorde.
Ma cousine fut une grande heure et demie à s'habiller en petite
bourgeoise du Marais. Sa toilette, je dois le dire, était un
chef-d'œuvre d'opulente simplicité. Qu'elle fût l'ouvrage de la
vieille lingère ou de Laroche elle méritait d'être mentionnée dans les
bulletins exigés par ma sœur la marquise. Une gloire qui appartenait
à Laroche sans partage, c'était la peinture; ma cousine était revernie
à neuf depuis la racine de ses cheveux, noirs comme le pinceau qui les
avait teints, jusqu'à son corsage, tout plein de lis et de roses en
poudre. Son costume de bourgeoise du Marais était un peu catalan, à
cause des dentelles qui drapaient sa robe de taffetas noir, et qui
s'enroulaient dans sa chevelure; mais c'était sobre et simple, en
comparaison de la toilette de Saint-Thomas d'Aquin. Bienheureuse
jeunesse! Je la trouvai charmante et je le lui dis. Elle sauta sur le
marchepied d'un bond imprudent: rien ne se cassa. Je montai derrière
elle, et nous partîmes.
«Qu'écriras-tu à ta sœur, René? me fut-il demandé au premier tour de
roue.
--J'écrirai à ma mère que je suis entré dans le paradis, répondis-je.
--A ta sœur, à ta sœur! c'est plus de son âge.
--Que j'ai trouvé une autre sœur aussi belle et plus brillante, qui
est bonne pour moi, que j'admire....
--C'est cela, interrompit-elle en baissant la voix; le mot est bien
choisi: ne lui dis pas que tu m'aimes.»
Elle garda le silence, et je mis la tête à la portière pour voir les
quais. Nous arrivâmes au théâtre après le rideau levé! Ma cousine
savait les mœurs du lieu; elle entra fort modestement dans sa loge,
mais malgré toutes nos précautions, un tabouret tomba, et la salle
entière cria aussitôt: «A la porte!»
A Paris, les choses vont ainsi: dans les théâtres où les places
coûtent cher, on n'écoute guère la pièce; dans les théâtres du dernier
ordre, où viennent s'épanouir loin du soleil les pauvres fleurs
partout repoussées, l'attention du public est farouche et jalouse
comme une passion. Ici, l'auditoire est comme l'œuvre elle-même, un
exilé. Il a le goût féroce du théâtre; il est là, ne pouvant être
ailleurs; il prend le mélodrame au rabais comme on boit le vin bleu de
la barrière; et comme le rude convive de la Courtille finit, dit-on,
par préférer d'affreux mélanges à la noble saveur du vrai vin,
l'habitué des bas théâtres arrive à chérir l'étrange littérature qu'on
met à la portée de sa bourse. Il en veut pour son argent, si dur à
gagner; il regrette toute parole perdue et crierait _bis_ volontiers à
chaque coup de poignard.
Il n'est aucun grand artiste qui puisse se vanter d'être admiré,
choyé, suivi, adoré comme telle étoile inconnue de ces obscurs
firmaments. A l'œil du moraliste, ces pauvres scènes sont les plus
importantes de toutes. Elles parlent à des gens de bonne foi, tout
prêts à se battre pour entendre.
Il y a là néanmoins comme partout deux classes: les patriciens et le
peuple. Nous n'avons voulu parler que du peuple. Les patriciens de
l'endroit sont de lamentables caricatures de la jeunesse dorée des
boulevards. A ces profondeurs, don Juan montre la corde, et Lovelace a
les pieds plats. Je dois rappeler que nous sommes en 1842, Voilà bien
longtemps que je ne suis revenu à Paris, dont les progrès éblouissent
le monde, peut-être le théâtre Beaumarchais est-il maintenant une
succursale du Grand-Opéra.
Nous nous tenions bien tranquilles au fond de notre loge pour ne pas
éveiller les sauvages susceptibilités de ce parterre de rois. La
jeunesse dorée du faubourg lorgnait ma cousine en se donnant des
airs, et une demi-douzaine de lions râpés, qui représentaient
évidemment ce qu'on appelait jadis la loge infernale à l'Opéra,
posaient en séducteurs avec une naïve effronterie. Tous avaient le
lorgnon dans l'œil et la moustache coquine. Combien de cœurs
avaient-ils broyés le long du faubourg Saint Antoine! A l'orchestre,
qui était peu garni, quelques négociants des bords du canal
s'asseyaient auprès de leurs dames, et quelques auteurs du cru,
jugeant avec sévérité l'œuvre de leur confrère, manifestaient
timidement le mépris profond que leur inspirait la pièce. Aux
premières galeries le beau sexe dominait, représenté par les élégantes
de la rue de Charenton, auxquelles se mêlaient quelques cuisinières
cossues. La soie change en vérité, de reflets selon les épaules.
Presque toutes ces braves personnes étaient vêtues de soie; mais elles
étanchaient leurs yeux sensibles avec des mouchoirs de couleur tenus
par des mains prodigieusement gantées. Ne plaisantons pas: c'était
l'aristocratie, et le peuple regardait franchement de travers.
Aux secondes, c'était le tiers-état. Il y avait déjà là moins de
prétentions et moins de laideur. Tout un cordon de jeunes figures
frangeaient la balustrade. On voyait bien encore quelques chapeaux
parmi les chevelures brunes ou blondes, penchées avidement sur la
scène; mais aux troisièmes, ce n'étaient plus que des bonnets,
au-dessus desquels se dressait un mur de blouses bleues.
Dans les avant-scènes, une demi-douzaine d'Armides essayaient de poser
en princesses qui s'encanaillent. Leurs cavaliers ne se montraient
pas.
Au parterre, vous n'eussiez pas pu faire parvenir un grain de plomb
jusqu'au sol. C'était une masse humaine compacte, silencieusement
haletante. Cela ondulait parfois, produisant un bruyant applaudissement,
puis l'immobilité reprenait. On eût dit deux cents crânes sculptés dans
une planche.
Je regardais cela. Mon œil n'avait pas encore été jusqu'au théâtre.
La vue de la salle m'étonnait et me divertissait. Ceux qui viennent de
province ont une tendance à dénigrer; j'étais presque content de
trouver Paris si pauvre et si laid. Vertubleu! au théâtre de Vannes,
il y avait au moins la loge de la préfecture! Je n'allais pas souvent
au spectacle: là-bas, c'est de très mauvais ton; mais, enfin, quand je
me donnais la joie d'entendre mal chanter _Robert le Diable_ ou voir
mal jouer _Lucrèce Borgia_, j'étais sûr de trouver des croix d'honneur
au balcon et des épaulettes à l'orchestre.
Ici, rien! La supériorité de la capitale du Morbihan me parut si
évidente, que je me sentis un peu fier de lui appartenir. L'orgueil,
chez les bonnes natures, est un sentiment bienveillant; ce fut avec
des prédispositions clémentes que mon regard aborda enfin le décor,
tout neuf et peint violemment, où chaque objet semblait trop grand
pour l'exiguité du local. Pour moi, au premier instant, les acteurs
eux-mêmes eurent mines de géants qui se mouvaient dans une boîte
d'étrennes parmi les végétaux colosses. C'était une scène champêtre au
bord du Rhin, qu'on devinait tranquille et fier du progrès de ses eaux
derrière des glaïeuls hauts comme des chênes. De l'autre côté du
fleuve, qui avait trois pieds de large, un vieux castel dressait ses
créneaux sourcilleux, effroi de la contrée, disait justement le jeune
premier, vêtu de velours et peint comme ma cousine. La voix de ce
jeune premier secouait le tympan. Tandis qu'il parlait, ses yeux
allumés comme des chandelles, allaient chercher les bravos tout au
fond des loges, et dédaignaient le parterre, qui applaudissait
furieusement, je ne savais pourquoi. Je regrettai ma tante Bel-Œil,
qui, certes, eût accordé du premier coup à ce garçon un cœur
sensible.
Pendant qu'il criait à tue tête aux gens qui l'entouraient de faire
silence pour ne point éveiller l'attention des brigands de la
montagne, un splendide bandit apparut, tout hérissé de poignards et de
pistolets. L'orchestre grinça un accord à faire dresser les cheveux
sur les têtes depuis longtemps chauves, et le jeune premier fut
incontinent chargé de fers.
Je crus que le parterre allait se précipiter en avant pour empêcher
cette injustice. Ma cousine me dit à l'oreille:
«Le voici aux stalles d'orchestre, à gauche. Vois s'il a l'air d'un
domestique.»
Mes yeux suivirent son doigt et rencontrèrent la seule personne comme
il faut qui fût dans la salle. C'était un gentleman vêtu de noir dont
la tenue pouvait passer, en vérité, pour irréprochable. Il tourna la
tête; je saisis son profil perdu: c'était Laroche.
Le brigand des montagnes haranguait sa troupe et l'on faisait des
préparatifs pour pendre le jeune premier aux branches d'un arbre qui
avait des feuilles de cucurbitacée. Le parterre m'inquiétait. Un des
membres de la jeunesse dorée s'étant permis de rire reçut une pomme
qui s'écrasa en cocarde sur son œil. On n'était pas là pour s'égayer.
«Je parie, dit ma cousine, que Mlle Annette Laïs va sortir de terre
pour délivrer ce grand benêt...... Tiens, dans la baignoire, à droite,
reconnais-tu ce respectable crâne?»
Il appartenait en propre au président qui se montrait, en effet, mais
si peu!
Il y eut dans la salle un long murmure. Le jeune premier pendu poussa
un cri, et les brigands de la montagne s'écartèrent épouvantés.
Elle ne sortait pas de terre, mais c'était bien elle, car son nom
éclata parmi l'enthousiasme des bravos: «Annette Laïs! Annette Laïs!»
Laroche lui-même applaudissait de ses mains fort bien gantées, et le
président eut un sourire.
Elle ne sortait pas de terre. Je vois son entrée vaguement et comme on
cherche la trace fugitive d'un rêve d'opium. Il me semble que la voix
de l'orchestre devint plus douce qu'un soupir. Le décor se fondit,
lumineux et confus dans des gammes d'arc-en-ciel; un nuage perlé
passa; elle bondit, fleur ailée, au milieu d'un tourbillon de feuilles
de roses......