Annette Laïs! Ce nom tintait encore dans l'air autour de moi quand je
m'éveillai le lendemain matin, dans une chambre d'excellente tournure,
commodément meublée, et dont les deux belles croisées donnaient sur
les jardins de l'hôtel. De mon lit, je pouvais voir les arbres en
pleine feuillaison que la brise matinale balançait. Je devais tout
avoir à Paris, même des arbres.
Et je me disais:
«Les gens de Vannes se figurent qu'il n'y a point d'arbres à Paris. Je
ne connaissais pas à Vannes d'acacias si grands ni de si gros
tilleuls. Nos braves du Morbihan connaissent tous Paris à la façon de
l'oncle Bélébon.»
Justice du ciel! ce souvenir de l'oncle Bélébon, qui avait tout
l'esprit de la famille, me sembla dater du déluge. Vincent
disparaissait pour moi à des distances incalculables. Je voyais mes
deux tantes Kerfily-Nougat et Kerfily-Bel-Œil perdues tout au bout
des lointaines perspectives du passé. Un siècle s'était écoulé depuis
mon départ de Bretagne.
Pauvre bonne mère! Elle avait Charlot et Mimi qui devaient bien
l'empêcher de me regretter! Et mon père! Ah! celui-là je l'entendais:
«A la soupe, saperbleure! Bon appétit, bonne conscience! Depuis mon
dernier repas, je n'ai rien mangé! Apportez le potage, que je le mette
dans mes bottes.»
Et ma sœur, jolie, mais un peu maussade; et le prudent abbé Raffroy,
et ma pauvre vieille Renotte, vaillante comme un grenadier....
Annette Laïs! Ce nom inconnu me revenait comme ces tyranniques
refrains qu'on voudrait chasser et qui vous obsèdent. Notez qu'en
dehors du nom, il n'y avait rien pour moi; celle qui le portait ne
m'inspirait ni intérêt ni curiosité. Je n'étais même pas comme ma
cousine de Kervigné, qui avait envie de la voir.
«J'ai ordre de savoir si M. le chevalier prend du chocolat ou du café,
prononça la belle voix du baryton Laroche à ma porte entre-baillée.
--Du café, répondis je, et envoyez-moi mon Breton.»
Laroche referma la porte.
Il fallut cela pour me rappeler ce qui aurait dû être ma préoccupation
principale: ma conversation avec la présidente. Je n'aurais point su
dire pourquoi j'avais répugnance à tourner mon souvenir de ce côté.
Mes aventures du soir précédent se présentaient à moi comme une
histoire à la fois biscornue et invraisemblable. Il y avait déception:
j'avais compté sur une tante, et cette cousine, qui venait de passer
ses vingt-huit ans, m'apparaissait ce matin sous une forme
fantastique. Il n'y avait pas jusqu'à son bouquet violent qui n'eût
pour moi odeur de fleurs fanées. Je ris pourtant un peu en songeant à
Laroche, sa camériste, et aux entreprises intestines du président,
mais j'aurais mieux aimé ne pas rire.
Joson Michais arriva avec ma tasse de café au lait. Il était tout
blême.
«Quoique çâ, me dit-il d'une voix qui avait déjà perdu quelque chose
de son redoutable mordant, comment que nous en vâ, dâ matin, monsié el
chevâlier!
--Es-tu malade, Joson? lui demandai-je.
--Point d'en tout, éj'ne mens point.
--As-tu bien dormi dans ton écurie?
--Ah! dame, assez tout de même; c't'_etchurie_-là est plus plaisante
qu'un logis.
--Qu'as-tu donc?
--Ej'vâs vous dire: ej'mennuie dans c'te Pâris, pour sûr et pour vrai,
ah! mais dame oui!
--Mais tu ne l'as pas vu encore, ce Paris.
--Quoique çâ!»
Il tournait son grand chapeau entre ses doigts, et je vis qu'il
pleurait.
«Ecoute, lui dis-je, si tu t'ennuies encore dans une semaine, je
payerai ton voyage de retour.
--En vous remerciant, monsié el chevâlier, mais je n'ai point affaire
d'argent, c'est la vérité. Lâ déligence an'me vâ pas plus que l'grand
bourg. A vous ervoir tout de même, ah! dame, ej'men vâs!
--Attends à demain, tu auras des lettres pour ma famille.
--A vous ervoir! â vous ervoir!»
Il coiffa résolument son chapeau de Plouharnel et se sauva comme s'il
eût craint d'être retenu par la force. Celui-là pouvait donner des
renseignements sur Paris à l'oncle Bélébon. Je m'étonnai de ne pas
rire; j'avais le cœur serré au point d'envier le sort de ce pauvre
garçon qui s'en allait.
Aussitôt levé, je demandai ma cousine; mais il n'était pas jour chez
elle. On me dit que le président était à l'hôtel; je voulus le voir;
il travaillait, et sa porte était murée. Je sortis, afin de jeter un
coup d'œil sur Paris. J'allai au hasard, longeant des rues
interminables qui me semblèrent habitées par des pauvres et plus
laides que les rues même de Vannes, la ville la plus laide de
l'Europe. Une de ces rues, dont l'écriteau portait le nom de Sèvres,
me conduisit tout droit à la campagne, au travers des fortifications
qu'on achevait. Du haut du terre-plein, je vis un assez beau paysage,
gâté par des usines. Le coteau de Meudon, qui riait au loin sous sa
couronne de verdure, me parut comme un rempart élevé entre les
tristesses suburbaines et la joie des vrais champs. Paris a ainsi, de
tous côtés, sa hideuse enveloppe, qu'il faut percer pour y entrer
comme pour en sortir. On pourra bien élargir les splendeurs de Paris,
mais ce cercle navrant s'élargira de même. Quand Paris gigantesque ira
jusqu'à Meudon, Meudon mettra une cheminée cylindrique à son château,
qui crachera cette fumée noire, grasse, puante et salissante, haleine
de l'industrie.
Je ne songeais pas à cela, je ne songeais à rien. Je n'éprouvais pas
le mal du pays comme mon pauvre Joson, mais j'étais las, et mon
intelligence subissait une sorte d'engourdissement. Parmi cette
atonie, une guêpe bourdonnait, un refrain radotait, un son de cloche
tintait sa note odieuse et monotone; tout cela, c'était un nom
revenant avec l'absurde obstination d'un rêve de fiévreux, quoique je
n'eusse pas la fièvre. Annette Laïs! me disait ma tête.
Je chassais ce nom comme on écarte une mouche, et, comme la mouche
entêtée, il revenait précisément à la place d'où je l'avais chassé.
L'exactitude de cette comparaison est frappante: ce nom me démangeait;
j'aurais voulu le tuer.
C'était une belle et pure matinée; le ciel n'avait d'autre voile que
ces insultantes vapeurs incessamment lancées par la toux chronique des
usines. Je regardai encore une fois le paysage circulaire, ce lointain
amphithéâtre de coteaux souriants, au devant desquels Saint-Cloud
épanouissait sa corbeille de verdure. La Bretagne était au delà.
Le long de la Seine, vers Sèvres, un homme marchait sous le soleil.
Son pas était joyeux. Je reconnus le grand chapeau de Plouharnel. Bon
voyage, mon pauvre Joson! Dieu soit avec toi sur la route, Breton qui
vas vers la Bretagne!
Quand je rentrai, on déjeunait. Laroche, en livrée, servait à table.
Le président se leva et me tendit la main.
«Mon jeune ami, me dit-il, pardonnez-moi de ne vous avoir point
attendu. Nos heures d'audience sont inflexibles comme vos heures de
marée là-bas. Je suis fâché de ne m'être pas trouvé à la maison hier
pour vous souhaiter de tout mon cœur la bienvenue. Les devoirs de ma
charge ne sont pas seulement au Palais....»
Aurélie cligna de l'œil, en me regardant, et je faillis en être
déconcerté. Le regard d'Aurélie voulait dire: Après le palais, il y a
Annette Laïs.
«Mon cousin, répondis-je cependant, je vous remercie pour moi, et je
vous apporte les compliments de mes parents.
--Mes aînés, mon enfant, dit M. de Kervigné en se rasseyant. Dans
votre prochaine lettre, vous leur direz mille choses affectueuses de
ma part et vous ajouterez que vous êtes chez moi comme chez vous.
--N'est-ce pas qu'il a une figure fort intéressante! dit ma cousine.»
Ce fut au tour de Laroche de cligner son œil maraud. Il me sembla
surprendre entre son maître et lui un vague sourire d'intelligence. Il
y a eu des favoris assez adroits pour appartenir en même temps au roi
et à la reine: témoin Manuel Godoy, prince de la Paix. Je regardai
mieux ce Laroche, qui avait décidément une admirable tête de coquin,
et qui me parut d'humeur à manger aux deux râteliers.
Au jour, ma cousine Aurélie avait passé vingt-huit ans depuis plus
longtemps que le soir; néanmoins elle portait assez bien une toilette
du matin très jeune, et ses odeurs renouvelées répandaient un frais
parfum de jasmin. Cela m'avait pris aux narines, dès le seuil. Elle me
tendit la main et pesa dessus de manière à mettre mon front à portée
de ses lèvres.
«Je suis déjà sa petite mère, dit-elle au président.
--Il ne faut pas perdre de temps, répliqua celui-ci d'un accent très
simple, sous lequel la raillerie ne montrait qu'un tout petit bout
d'oreille.»
Mais Laroche ponctua cette réponse par un rire silencieux. Ma cousine
ne pouvait le voir. Une pensée qui était en moi à l'état latent se
formula dès ce moment: Laroche était mon ennemi. Je n'entends pas
exprimer par ce mot seulement une prédisposition malveillante; ce
n'eût pas été une découverte. Laroche était mon ennemi mortel.
Quoiqu'en eût dit ma cousine, le président n'avait pas l'air beaucoup
plus âgé qu'elle. C'était un homme très laid, très froid et très
distingué. En lisant plus tard, dans la _Notre Dame_ de Victor Hugo,
le portrait de Claude Frollo, j'ai eu comme une vague saveur de ma
première impression à la vue du président de Kervigné. Ce n'est pas
ici une ressemblance, c'est une sorte de reflet. Le président n'avait
ni l'ampleur ni la profondeur de la création du poète, mais c'était,
en petit, l'alliance de l'austère travail avec la préoccupation
sensuelle. L'un excite l'autre, cela est certain. La passion jaillit
plus brutale du sein même de la fatigue intellectuelle. Il y a du feu
au fond de ses orbites creusées par la morsure de la lampe; sons ces
fronts pâles et dépouillés, la cervelle est rouge; ceux-là n'aiment
pas avec leur cœur, peut-être: ils aiment avec toute la révolte de
leurs nerfs hérissés.
Je ne sais pas si Frollo vit encore: nous ne sommes pas si grands que
cela; d'ailleurs le génie sculpte un bronze à la taille de sa pensée.
Mais regardez autour de vous, et vous verrez partout glisser dans
l'ombre de nos soirs ce reflet de Frollo dont je parle. C'est l'argent
de Frollo rapetissé qui tinte dans les poches de toutes nos
comédiennes; ce temps-ci fait volontiers la monnaie du passé; la
monnaie du grand Frollo circule depuis cinquante ans, et pullule, et
se dédouble; elle forme dans notre civilisation un clan de malades
chez qui le vice est une noire infirmité.
Nous sommes le siècle névralgique. Il a fallu parvenir, on n'a pas eu
le temps d'être jeune. Nous sommes le siècle négateur: nul ne réfugie
plus son angoisse dans la foi. Molière n'écrirait plus _Tartufe_,
Tartufe borne son hypocrisie à changer d'habit à la brune et prie
franchement ses collègues de ne le point reconnaître, à charge de
revanche, si ses collègues et lui viennent à se rencontrer en quelque
lieu douteux.
De là naît ce fait redoutable: l'orgie n'est plus la jeunesse qui
passe, et qui demain va réagir contre sa propre démence. L'orgie est
chauve ou coiffée de cheveux gris. Elle est sage, elle ne fait pas de
bruit, elle paye ses dettes aux familles déshonorées. Les fils de
Frollo, je vous l'ai dit, sont des malades qui prennent froidement un
bain de vice comme on subit une douche d'eau froide.
Cependant, il ne faut pas crier cela sur les toits. Soyez discrets.
Frollo n'aime pas qu'on tâte le pouls de sa frénésie. Je n'ose pas
vous dire toutes les robes qu'il porte, je n'ose pas vous laisser
deviner surtout du haut de quelle tribune il me foudroierait, s'il
m'entendait.
J'en connais de bien plus malades que mon cousin le président de
Kervigné. Mon cousin était un homme de milieu et de modération,
mettant un mors à sa fringale et arrangeant ses affaires de cœur
comme un dossier. Sauf l'esprit qu'il avait et la rare distinction de
ses manières, sa vie ressemblait aux soirées que les notaires passent
au bal masqué avec un nez de carton et une femme de plâtre.
Il était magistrat dix heures par jour et travaillait avec fureur; le
reste du temps, il était je ne sais quoi, il avait son faux nez, il
faisait aller les arts.
Pendant le déjeuner, on ne parla que de la famille de Bretagne; mon
cousin fut bienveillant et charmant. Il m'engagea à prendre une
quinzaine pour voir Paris, après quoi je devais être présenté au
ministre.
«Comment trouvez-vous mon mari? me demanda Aurélie quand nous fûmes
seuls.
--Il réalise l'idée que je m'étais faite d'un magistrat éminent,
répondis-je.
--J'entends comme homme, insista-t-elle.
--Comme homme?.... répétai-je avec un peu d'embarras.
--Venez voir le jardin,» dit-elle en riant et en me prenant le bras.
Comme nous descendions, elle ajouta d'un ton de mignardise qui devait
lui aller fort bien autrefois:
«Avons-nous pensé à petite maman?
--Ma cousine...... balbutiai-je.
--Pas beaucoup. Nous avons dormi comme un loir.
«Je vais te dire, René, reprit-elle en changeant de ton brusquement.
Tu es de la Bretagne et trop neuf pour deviner ces choses là. Avec
moi, vois-tu, ton éducation va se faire sans que tu t'en aperçoives et
tu seras déjà un petit homme quand tu entreras à la chancellerie.
L'expérience, mon cousin, c'est tout ce qui reste aux pauvres vieilles
qui ont passé vingt huit ans.»
Elle s'arrêta pour me donner le temps de protester. Je le fis de mon
mieux: mais, au grand soleil, Aurélie avait réellement trop
d'expérience. Elle s'appuya nonchalamment sur mon bras et poursuivit:
«Malgré l'énorme différence d'âge, j'aurais aimé mon mari. Ma nature
délicate et tendre a besoin d'un attachement solide, et mes
principes...... tu dois comprendre. Mais M. de Kervigné m'a froissée.
Ils sont comme cela. M. de Kervigné avait une femme toute jeune, toute
mignonne, car, voilà quatre ans, René, tu aurais pris ma taille entre
tes dix doigts; des dents, des cheveux, un teint. Enfin tout cela est
parti, j'en puis bien parler, parti plutôt par le chagrin que par les
années, car j'ai bien souffert, mon enfant, ah! oui, j'ai bien
souffert!
Son mouchoir, plus odorant qu'un paquet d'héliotropes, essuya ses yeux
où il n'y avait point de larmes. Ce geste fut dessiné avec précaution
pour ne pas enlever la peinture.
«Souffert le martyre! reprit-elle d'une voix entrecoupée; des nuits
sans sommeil, des jours où l'idée du suicide traversait vingt fois ma
cervelle. Si je n'avais pas eu mes principes, René.... Mais
j'appartiens, moi aussi, à cette noble terre, dernier asile de toutes
les croyances. Je me suis souvenue que j'étais Bretonne, j'ai appelé à
mon secours la prière et la sainte résignation..»
Elle se laissa tomber sur un banc de gazon, et me fit signe de
m'asseoir auprès d'elle.
Ma cousine Aurélie ne lisait pas les mêmes livres que ma tante
Bel-Œil, mais elle profitait abondamment des livres qu'elle lisait.
«La prière a relevé ma force, continua-t-elle, la résignation...
Tiens, petit, s'interrompit-elle, quand tu es seul auprès d'une jolie
femme, il ne faut pas te camper comme un saint de bois. As-tu peur
d'être mordu? On s'approche, on se penche gracieusement, si le
mouchoir tombe....»
Elle laissa tomber son mouchoir que je m'empressai de relever.
«C'est bien, mais après?» me dit-elle.
Je lui tendis le mouchoir, et j'eus un coup d'ombrelle sur les doigts
avec cette explication didactiquement formulée:
«C'est selon les personnes. Avec moi, qui suis ta petite maman, tu
pouvais effleurer le mouchoir de tes lèvres. Tu n'as donc jamais lu
d'histoire de pages et de châtelaines, René?
--Si fait, ma cousine, dans les livres de ma tante Bel-Œil.
--Cette pauvre Bel-Œil! Ce doit être bien gothique, ses livres! C'est
un peu une ménagerie, dis donc, René, toutes ces bonnes gens-là? Mais
partons d'un point. Dans le monde, chaque fois que tu te trouves
auprès d'une jeune femme, tu dois lui faire la cour sous peine de
passer pour un homme mal élevé. Tu comprends?
--Oui, ma cousine.
--Appelle-moi donc petite maman.
--Oui, petite maman.
--Ça ressemble davantage aux histoires de pages et de châtelaines.
Quand je dis faire la cour, c'est en tout bien tout honneur. A Paris,
on a des mœurs comme en Bretagne. Tu causes, n'est-ce pas, de la
pluie ou du beau temps, le sujet de la conversation ne fait rien. J'ai
connu des messieurs qui entament tout de suite après avoir dit:
«Bien le bonjour!» Cependant, il vaut mieux bavarder. L'occasion vient
en bavardant, comme l'appétit en mangeant. J'espère que tu n'y entends
pas malice? Quand je dis l'occasion, c'est tout bonnement pour baiser
le bout de cinq jolis doigts? Essaye!»
J'obéis docilement.
«Pas mal. A chaque jour sa leçon: c'est assez pour aujourd'hui. Ah!
chevalier, si tu savais comme j'aurais besoin d'une affection jeune et
pure pour raviver ma pauvre âme!
--Si vous me permettiez... commençai-je, avec deux belles plaques de
pourpre sur les joues.
--Pas mal! répéta Aurélie. Mais la leçon est achevée, tu sais? Nous
parlons raison. A ton âge, on regarde les femmes de vingt-huit ans
comme de vieilles sempiternelles.
--Mais pas du tout! protestai-je.
--Si la leçon durait encore, je te dirais qu'il faut baiser la main
ici, absolument. C'est indiqué et même....»
Elle m'écarta de la pointe de son ombrelle, et prit un ton sérieux
pour ajouter:
«Dis-moi comment tu aimerais ta châtelaine, beau page?
--De tout mon cœur.
--C'est trop peu.»
Elle se reprit à rire, et vraiment je la trouvai jolie.
«A genoux, bambin! s'écria-t-elle. Tu n'as pas deviné cela. On se
jette à genoux et l'on répond: Comme un fou!
--Comme un fou!» répétai-je agenouillé.
Je sentis sa lèvre qui brûlait mon front; mais elle se leva en
éclatant de rire. Laroche était au bout de l'allée.
«Laroche! appela-t-elle, Laroche!»
Le baryton se dirigea vers nous d'un air mélancolique. La main potelée
mais vigoureuse d'Aurélie m'empêchait de me relever.
«On n'est pas en sûreté avec ce mauvais sujet-là, dit-elle quand
Laroche fut à portée. Aide-moi à lui donner le fouet.»
Je sentis le valet me toucher par derrière. Je n'avais pas compris où
elle en voulait venir. D'un bond, je fus sur mes pieds et Laroche
roula, les jambes en l'air, dans un massif de lilas. Il se releva pâle
de rage.
Mme de Kervigné était pâle aussi.
«Un petit lion! murmura-t-elle, pendant que ses yeux brillaient.
Puis, avec une froide bonté:
«Il ne fallait pas toucher le chevalier, Laroche. Le chevalier vous
fait présent de deux louis pour le mal qu'il aurait pu vous causer.
Qu'on attelle! Le chevalier me conduit au sermon, ce matin, et ce soir
au théâtre.»
Laroche ne me regarda pas et s'éloigna consterné.