Le lendemain, au petit jour, Joson Michais vint cogner à ma porte au
moment où je commençais à m'assoupir après une nuit sans sommeil. Une
chose me revenait, je m'en souviens, pendant mon insomnie; tout le
monde m'avait dit adieu, excepté le marquis de Tréfontaines, mon
beau-frère, qui s'était toujours montré affectueux et bon à mon égard.
«Quoique çâ, monsié el chevâlier, me dit Joson de sa voix qui
grasseyait comme un tombereau de cailloux qu'on décharge, vous voilâ
pârti tout de même, pour sûr et pour vrai, je ne mens point. C'est
mâme Renotte qu'â fait vos bagâges hier ad sâ (au soir), Mâme la
mârquise est venue voir comme çâ si c'est qu'on n'y mettait rien
ed'trop. Quoique çâ, ils ont resoupé par dessus pour trinquer à vot'
bon voyâge. Et Tonton Bélébon a chanté les noces ed'Thétis et tout son
sac ed'gaudriettes. A c't'heure, y dorment comme une brassée d'bois
môrt; je ne mens point, pour sûr et pour vrai.»
Ma toilette ne fut pas longue, mes bagages n'étaient pas lourds.
J'envoyai un baiser à la porte fermée de ma mère, et je fus bientôt
dans la rue, suivi par Joson Michais qui ne tarissait pas. Nous
remontâmes la ville pour gagner la place du marché, au coin de
laquelle stationnait la diligence de Paris à Brest. Derrière la
cathédrale, au détour d'une petite rue, je me trouvai face à face avec
le marquis de Tréfontaines, mon beau-frère. Il passa son bras sous le
mien sans mot dire et, désormais, nous marchâmes silencieusement.
La diligence de Brest n'était pas encore arrivée. Je voulus remercier
le marquis, il m'entraîna sous les arbres de la place et me dit avec
des inflexions de voix que je ne lui connaissais pas:
«Il y a tantôt vingt ans, René, que je partis aussi un beau matin. Ah!
le beau matin, en effet, et les belles cartes qu'on a dans la main en
commençant cette partie! Pourquoi perd-on toujours?
--L'avez-vous donc perdue? demandai-je vivement, car je me sentais
offensé en songeant à ma sœur.
--René, me répondit-il, Julie aurait été un ange avec les trente mille
livres de rente qui ont glissé, à Paris, entre mes doigts. Toutes les
femmes qui sont heureuses sont des anges. Nous avons deux enfants. Il
faut songer dès aujourd'hui aux enfants que tu auras. Le grand tort,
quand on part de Bretagne ou d'ailleurs, c'est de penser qu'on est ici
bas pour se divertir. J'aime ma femme, j'aime mon beau père et ma
belle mère, j'aime tout le monde chez nous, excepté ce parfait idiot,
l'oncle Bélébon, qui a tout l'esprit de la famille. Tout le monde est
bon pour moi, c'est atroce, d'avoir besoin des bontés de tout le
monde. Je dépense plus de sang-froid à ne rien faire, plus de
résignation, plus de diplomatie qu'il n'en faudrait pour bâtir une
splendide fortune. Je suis noyé, je le sens, je ne me plains pas. Je
te défie de dire que tu m'as vu bâiller à table ou au salon! René, si
tu prenais mes paroles en mauvaise part, c'est que tu n'aurais ni
intelligence ni cœur. Je me suis levé de grand matin tout exprès pour
te dire: Ne joue jamais, n'aime pas trop vite, apprends à supporter
l'ennui comme la sobriété antique ordonnait de souffrir la soif et la
faim. Chaque jouissance hâtive fait un anneau de cette chaîne
mystérieuse qui plus tard garrotte l'âge mûr; chaque effort, au
contraire et chaque abstinence apportent un peu de terre ou une pierre
à ce piédestal où les heureux assoient leur indépendance. Tu ne seras
pas riche, car Gérard d'un côté, moi de l'autre, nous te prendrons une
grosse part de ton héritage: sois fort. Paris est un gouffre comme
toutes les mines. Les forts y tiennent le filon, pendant que les
faibles tombent asphyxiés. Travaille, c'est-à-dire: regarde autour de
toi pour savoir où mettre le pied, sois sans besoins pour inspirer
confiance, sers-toi des femmes qui peuvent tout pour ceux qui n'ont
point d'amour, parle peu et toujours à coup sûr, ne baille jamais,
surtout jamais ne raille. On est jeune à tout âge, figure-toi bien
cela, et mieux plus tard que plus tôt. Je me sens mille fois capable
d'être jeune encore. Il n'y a qu'une vieillesse, c'est l'éteignoir
sous lequel j'étouffe. Tu me comprendras demain. Je te répète que
j'aime ta sœur, et que je respecte ta famille.
--Quoique çâ, v'là la diligence!» s'écria Joson Michais.
Et, de l'autre bout de la place, la tante Renotte agitant son
parapluie de coton bleu:
«Hé! là-bas! me voici! C'est bien, ce que vous faites là, neveu
Tréfontaines! Vous valez mieux que les autres, malgré tout!
--J'ai dit, murmura le marquis à mon oreille. Mets ça dans un coin de
ton cerveau et rumine là dessus quand tu seras tout seul. Bonjour, ma
tante. Julie serait venue, sans les petits.
--En voiture!» ordonna le conducteur.
Mon beau-frère m'embrassa; la tante Renotte avait la larme à l'œil.
«Ecris à Landevan pour moi toute seule, dit-elle, et bien des choses
aux Kervigné de Paris. Bon voyage.
--Quoique çâ, bon voyage itout, monsié el chevâlier!»
La diligence se mit à cahoter sur l'abominable pavé du faubourg. Je
n'avais plus conscience de ce qui ce passait autour de moi: je fus
emporté comme en un rêve.
A mon réveil, j'étais déjà sur la haute colline d'où l'on découvre
pour la première fois, en venant de Paris, ce lac prodigieux, semé
d'îles innombrables, mélange inouï de terre et d'eau qui se nomme «la
petite mer» (Mor-bihan). J'occupais la place du milieu, dans le coupé,
entre un officier de marine très coquet, mais très maltraité par la
petite vérole, qui fumait abondamment, et un vieux monsieur qui
dormait mieux qu'un juste. Le vieux monsieur ne cessa de dormir, et
l'officier de marine de fumer qu'à Ploërmel, où chacun d'eux prit sa
part d'un dîner, qu'aucune épithète ne saurait assez flétrir. Pendant
le repas, le vieux monsieur ne dit rien, mais l'officier de marine
nous apprit qu'il allait avoir le grade supérieur et la décoration. Il
se nomma: c'était un de mes cousins; nous sommes tous cousins en Basse
Bretagne. Je gardai l'incognito, afin qu'il ne m'écrasât point de ses
succès.
Brest, d'où il venait, est une glorieuse ville, entièrement habitée
par des officiers de marine et par des dames qui sont folles des
officiers de marine. A Brest, un citoyen qui n'a pas l'honneur d'être
officier de marine s'attire dans les rues des regards pénibles, comme
s'il était boiteux ou bossu, les enfants de Brest voient dans
l'absence de l'épaulette une véritable difformité. On n'y connaît que
le ministre de la marine; Paris n'y a d'autre raison d'être que les
bureaux de ce même ministre. Volontiers y crierait-on, dans les fêtes
nationales, selon les divers régimes: vive le roi, ou vive l'empereur,
ou vive la république, qui nomme les officiers de la marine!
Notre officier de marine du coupé allait à Paris pour voir le seul
prince de la famille royale qui eût à Brest quelque notoriété, non
parce qu'il était prince, mais parce qu'il était officier de marine.
J'appris ici que les cendres de Napoléon avaient fait beaucoup d'effet
à Paris, par la raison que la marine les y avait apportées. En
arrivant à Rennes, le mot marine me battait le crâne comme un marteau
de couvreur. J'avais encore pourtant deux jours et deux nuits à passer
en tête à tête avec la marine.
Le vieux monsieur ronflait, l'heureux mortel. Toute cette marine
passait sur lui sans l'offenser. Aux portes d'Alençon, j'avais une
migraine furieuse; à Chartres j'aurais voulu me changer en brûlot pour
incendier la flotte française.
A Paris, le vieux monsieur s'éveilla, la marine me dit adieu d'un
signe de tête protecteur, et je me trouvai seul dans la cour des
messageries.
«Quoique çâ, dit derrière moi une voix raboteuse et plaintive, c'est
peut-être un coup ed' ma tête que j'ons fait pour sûr et pour vrai.
--Joson Michais m'écriai-je en un premier mouvement de joie.
--C'est il que çâ vous fait du plaisir de me voir, monsié el
chevâlier! me demanda le pauvre diable d'un air piteux.
--Que viens-tu faire ici? et où t'es-tu caché tout le long de la
route?
--Je ne mens point: dans la diligence. Et j'voulais voir el grand
bourg tout de même. Ah! mais dame, oui!
--Et que vas-tu devenir?
--Quoique çâ! Mes chemises sont dans vot'paquet, et j'vas aller
d'avec mes chemises.
Joson Michais me fit cette déclaration d'un air modeste, mais résolu.
Il était assez coquettement costumé: je m'étonnai de n'avoir point
remarqué au départ qu'il avait mis ses braies du dimanche, ses
épinglettes de laine et son grand chapeau de Plouharnel. C'était un
beau gros Breton, à tout prendre.
«Charge la malle et viens avec moi,» lui dis-je.
Il fit une lourde cabriole et je crois qu'il eut bonne envie
d'entonner la chanson des gars de Locminé «qu'ont de la maillette
dessous leurs souliers.»
Nous allions partir, et Dieu sait comment nous aurions trouvé notre
chemin, car je ne me donne pas pour un jeune homme de ressource, et
l'idée ne m'était pas venue de prendre un fiacre, quand un grand
laquais en deuil, avec une cocarde noire, large comme un ventilateur
d'estaminet, sortit du bureau avec le conducteur qui me montra au
doigt. Le grand laquais vint à moi aussitôt et me dit avec noblesse:
«La voiture attend monsieur le chevalier.»
Joson ouvrit des yeux énormes et faillit lâcher notre malle. Le fait
est que ce grand laquais noir était de toute beauté.
«Vous êtes à mon cousin le président de Kervigné? demandai-je un peu
intimidé.
--A madame la vicomtesse!» répliqua le grand laquais d'un ton de preux
qui affirme sa dame.
Puis, regardant Joson de haut en bas, il demanda:
«Qu'est-ce que c'est que çà?»
Je n'avais pas la tête trop loin du bonnet; malgré mon apparence
paisible.
«Comment vous nomme-t-on? demandai-je en me redressant.
--Laroche, répondit mon beau drôle, dont la taille sembla diminuer de
tout ce qu'avait gagné la mienne.
--Eh bien! Laroche, repris-je, ça, c'est un gars de Bretagne qui vous
cassera les os à la première occasion, si vous oubliez la politesse.
--Je ne mens point! approuva Joson; quoique çâ, tout de même, ah!
mais dame, oui!»
Laroche s'inclina gravement et me montra la voiture qui stationnait
dans la cour même des messageries. Certes, ma tante faisait bien les
choses. La voiture était moins splendide que le grand laquais; à
Vannes, néanmoins, elle eût passé encore pour un beau carrosse.
J'entrai seul dans la caisse; Laroche s'assit auprès du cocher et
Joson monta derrière avec la malle.
«Voilà comme il faut se conduire à Paris, me disais-je le long de la
route, encore tout ému de ma sortie contre Laroche. Du caractère,
morbleu! du caractère!»
Mais la réflexion vint et à moitié chemin, l'idée que Laroche allait
faire son rapport à ma tante me donna la chair de poule. Etait-ce en
matamore qu'il me fallait entrer dans cette maison hospitalière! Ce
nigaud de Joson avait bien besoin de venir augmenter mes embarras!
La nuit tombait quand nous arrivâmes rue du Regard, où la voiture
s'arrêta devant un hôtel de fort bonne apparence.
«Porte, s'il vous plaît!» cria Laroche, un des plus sonores
barytons-laquais du faubourg Saint Germain.
La porte s'ouvrit. La voiture entra dans une cour spacieuse, mais
triste, entourée de vieux bâtiments qui me rappelèrent un peu notre
hôtel de la place des Lices. Les fenêtres du premier étage étaient
d'une hauteur démesurée. A l'une de ces croisées, une forme blanche
s'appuyait au balcon de fer. C'était en vérité, une entrée traduite de
l'allemand: rien ne manquait, ni l'antique manoir, ni la châtelaine.
«Bonsoir, mon petit cousin, me dit une voix douce qui appartenait à la
forme blanche du balcon, montez vite et venez me parler de notre chère
Bretagne.»
J'ôtai ma casquette en balbutiant:
«Bonsoir, ma tante; vous avez beaucoup de bonté.
--Et qu'allons-nous faire du gars, qui me cassera les os à la
prochaine occasion? demanda ce perfide Laroche à haute et intelligente
voix.
--Quoique çâ.... commença Joson.
--Quel gars? interrogea la présidente.
--Le valet de chambre de M. le chevalier.»
J'entendis la forme blanche qui murmurait:
«Est-ce que l'enfant est fou?....
--Allons! ajouta-t-elle tout haut, montez, mes enfants, montez.
--Le gars aussi? dit Laroche.
--Tout le monde.»
Nous prîmes le vaste escalier à rampe de fer forgé et nous fûmes
introduit dans un boudoir tendu de lampas bleu sombre où régnait une
douce clarté. Ce qui me frappa surtout, ce fut la bonne odeur de cette
retraite. Les sauvages aiment l'atmosphère des boutiques de
parfumeurs, et je n'étais qu'un sauvage.
«Voilà, dit le grand laquais avec une liberté de ton, qui me surprit.
--Ma tante...... commençai-je en dessinant mon meilleur salut.
--Mais je ne suis pas votre tante du tout, mon cher cousin,
m'interrompit-elle. Votre père était le cousin germain du mien; il est
par conséquent mon oncle, et ce respectable M. Bélébon est mon
grand-oncle.»
Je savais son âge par hasard, elle avait six mois de plus que ma mère.
En Bretagne, nous avons coutume de régler les titres de parenté
d'après l'âge, et c'était la première fois que je voyais une femme de
quarante ans s'offenser parce qu'on l'appelait: ma tante. Je compris
dès l'abord que c'était là une faiblesse avec laquelle il ne fallait
point plaisanter, d'autant que la présidente avait prononcé ces mots:
«Mon grand-oncle,» avec une véritable volupté.
--Ma cousine...... murmurai-je docilement.
--Bien, très bien! Il est tout uniment charmant, ce garçon-là, dis,
Laroche?»
A ma complète stupéfaction, le grand laquais répondit:
«Il n'est pas mal, quoiqu'il ait le verbe un peu haut.
--C'est tout neuf, Laroche, pense donc! fit ma cousine. Et puis, c'est
un Kervigné! Ah! ah! nous avons du sang dans nos veines, nous autres
Bretons!
--Ah! mais, dame oui!» applaudit Joson, qui n'avait pas ôté son grand
chapeau, tant il avait de trouble.
La présidente mit un binocle d'or à cheval sur son nez, d'un geste
cavalier et tout gracieux, je dois l'affirmer.
«Les voilà bien! s'écria-t-elle. Ah! mon pays! Terre de granit
recouverte de chênes, comme dit Brizeux. Vous connaissez Brizeux,
chevalier? Non? Laroche, tu mettras mon Brizeux sur la table de nuit
du chevalier...... Comment t'appelles-tu, mon gars? Yvon? Mathelin?
Loïc?
--Joson...... quoique çâ!
--Ah! Joson! ah! quoique ça! Dit-il _pour sûr et pour vrai_?
ajouta-t-elle en s'adressant à moi. J'adore ces chinoiseries-là!
Comment va ma bonne tante Renotte? Quels laitages vous avez là-bas! Je
me souviens parfaitement de votre respectable mère, chevalier,
quoiqu'elle fût une grande demoiselle déjà, quand j'étais une toute
petite fille...... Joson, qui, toi?
--Joson Michais, ej' ne mens point!
--Adorable! Il ne ment point! Et vous, cousin?
--René.
--Comme c'est Breton! Il y a des noms, figure-toi, Laroche...... je
demeurais à Landevan.... de l'autre côté de Lorient, c'est Larmor,
Loqueltas, Locmener......
--Et Plouharnel, dont je suis nâtif, aussi vrai comme ne faut point
mentir, respect de vous et la compagnie,» défila Joson tout d'un
trait.
Je crus voir que ce beau baryton de Laroche haussait les épaules assez
ostensiblement.
«Emmène-le! dit tout à coup la châtelaine qui étouffa un bâillement.
Fais le manger. Nous le montrerons à ces messieurs et à ces dames.
C'est plus drôle que les hommes en coquillage du Croisic. Mets quelque
chose sur mes épaules, Roro, le temps fraîchit.»
Le grand laquais ouvrit une armoire et y prit un léger mantelet de
tulle blanc qu'il disposa sur les épaules demi-nues de sa maîtresse
avec une coquetterie de camériste. Je dus rougir, car je sentis mes
joues chaudes. La suzeraine le remercia d'un sourire.
«Je n'ai plus de femme de chambre, laissa-t-elle tomber en manière
d'explication. Roro fait l'intérim et je suis contente de lui.»
Autre sourire, auquel ce grand coquin de Laroche répondit en se
redressant comme un gendarme. Je lui trouvai décidément un méchant air
de Struensée, mais je me disais à part moi: pour juger les gens de
Paris, il faut au moins connaître Paris.
Ma cousine éloigna sa camériste, et mon pauvre Joson, d'un geste où il
y avait de la fatigue. Dès qu'ils furent partis, elle disposa selon
l'art, tout autour d'elle, sur le divan, les plis de son peignoir de
mousseline et me montra un tabouret qui était à ses pieds.
Il n'est aucun lecteur qui n'ait pu remarquer la singulière différence
qui existe, sous un certain jour, entre une Parisienne de quarante ans
et une provinciale du même âge. J'ai dit que ma bonne mère était
encore très belle, mais sa toilette sans art la vieillissait: elle
était passionnément grand'mère. Ma cousine, au contraire, se baignait
depuis le matin jusqu'au soir dans la fontaine de Jouvence. Elle avait
des perles dans la bouche, des perles qui se pouvaient changer comme
les rideaux de son boudoir, elle possédait, pour ses joues, un
inépuisable trésor de lis de roses; ses cheveux abondants ne pouvaient
plus tomber; les cils de ses beaux yeux renouvelaient chaque matin
leur lustre d'ébène: elle était jolie, je vous l'affirme comme je le
vis.
C'était une brune. Il y avait je ne sais quoi sous sa paupière, je ne
savais quoi, devrais-je plutôt dire, car aujourd'hui je n'ignore point
qu'un coup de pinceau suffit à produire ce prestige. L'embonpoint
naissant gardait la souplesse à sa taille. Ses épaules, d'une
éblouissante blancheur, empruntaient des rayons aux plis de la
mousseline qui ondoyait tout autour d'elle.
Je m'assis pour lui obéir. J'étais tout tremblant. J'avais les mains
glacées et le front brûlant. Etait-ce Paris, ce malaise inconnu, mais
plein de charme? Je n'osais plus regarder ma cousine, et il me
semblait que son sourire me pénétrait comme une chaleur.
Elle ferma ses yeux à demi, et laissant tomber sur moi le rayon voilé
de sa prunelle, elle me demanda tout à coup:
«Est-ce que vous êtes un mauvais sujet comme votre frère Gérard
chevalier?»