Le 17 décembre 1917, à Rome, sur les pentes du Janicule, se déroula
une cérémonie comme on ne saurait en voir ailleurs qu'en Italie, où
la poésie et l'histoire se mêlent sans cesse et s'exaltent l'une
l'autre. Une foule immense s'était rendue, à l'appel des autorités,
au couvent de Saint-Onuphre, pour célébrer la prise de Jérusalem au
lieu même qu'avait choisi pour mourir l'auteur de la _Jérusalem
délivrée_.
Me trouvant à Rome, quelques mois plus tard, à l'occasion du
troisième anniversaire des journées de mai 1915, j'ai voulu revoir la
chambre de Saint-Onuphre. Par un matin léger qu'emplissaient les
parfums du printemps romain, j'ai gravi les pentes du Janicule et je me
suis assis sur les gradins du petit amphithéâtre de brique aménagé
à côté du chêne du Tasse. Des sociétés populaires y donnent des
représentations et des conférences. Aujourd'hui le silence et la paix
règnent en ce lieu charmant que semblent garder une douzaine de cyprès
alignés comme des faisceaux de lances romaines. Quelques eucalyptus
balançant leurs souples chevelures emplissent l'air de leur odeur
aromatique et forte. Quant au chêne du Tasse, plusieurs fois foudroyé
et déchiqueté par les orages, ce n'est qu'un tronc informe que
soutiennent des crochets de fer. La piété des Romains essaya vainement
de prolonger ses jours; mais une inscription l'immortalise: _All' ombra
di questa quercia--Torquato Tasso--vicino ai sospirati allori e alla
morte--ripensava silenzioso--le miserie sue tutte._ La vue est fort
belle sur Rome et les montagnes de la Sabine. Le dôme de Saint-Pierre
s'arrondit dans l'azur, derrière une ligne de pins parasols. Renan
affectionnait cette retraite; c'est là qu'il fit le souhait qui m'avait
jadis tant frappé. "Cher ami, écrit-il à Berthelot, celui qui
demeurerait dans ces lieux, renonçant à l'action, à la pensée, à la
critique, ouvrant son âme aux douces impressions des choses, celui-là
ne mènerait-il pas une noble vie, et ne devrait-il pas être compté
parmi ceux qui adorent en esprit?" Leçon de sagesse que, toujours, je
tâchai de suivre, au cours de mes voyages d'Italie. N'étant ni
érudit, ni professeur, ni critique, il m'était facile d'oublier le peu
que je savais pour ouvrir seulement mon âme aux douces impressions des
choses... Mais aujourd'hui, hélas! l'heure n'est plus aux molles
rêveries. Même ici, sur cette terrasse qui semble l'un des derniers
refuges de la poésie, parviennent les appels du clairon. Je
vois flotter sur les monuments de Rome le drapeau tricolore qui
rappelle l'anniversaire des jours où l'Italie se rangea à nos
côtés. Et je songe à l'émouvante cérémonie qui, hier, se déroula
dans le flamboyant décor de la place de Venise. Un régiment de
Tchéquo-Slovaques, aligné sur les marches du monument Victor-Emmanuel,
en face des membres du gouvernement italien et d'un ministre français,
recevait le drapeau qui allait le conduire à la bataille et à la mort.
Ces volontaires savent que l'ennemi ne leur fait point quartier; s'ils
sont pris, le gibet les attend. Minute poignante où, derrière les
officiers agenouillés et baisant le drapeau, les soldats entonnèrent
leur hymne national, lent et grave comme un chœur religieux. J'eus une
vision du temps des croisades. Que n'était-il, parmi les assistants, un
Tasse pour la chanter?
*
* *
Quand, le 1er avril 1595, par une matinée froide et pluvieuse, le Tasse
descendit de la voiture du cardinal Cintio Aldobrandini, à la porte du
couvent de Saint-Onuphre, il se savait "attaqué d'un mal qu'il
pressentait devoir guérir tous les autres." Aux moines qui accoururent
vers lui, il dit simplement: "Je viens mourir au milieu de vous."
Ses dernières illusions étaient tombées; il avait bu le calice
jusqu'à la lie. Même au seuil de la mort, le destin n'avait cessé de
le railler. Le Tasse avait vu peu à peu s'évanouir l'ultime mirage
que, par une sorte de raffinement cruel, la triste muse voilée de noir,
qui ne le quittait plus, avait fait luire à ses yeux; il lui fallait
renoncer à être, comme Pétrarque, couronné au Capitole. Et pourtant,
le pape Clément VIII lui avait dit: "Vous allez recevoir une couronne
que vous honorerez autant qu'elle honora ceux qui la portèrent avant
vous." Mais, pour je ne sais quelles raisons, peut-être à cause de la
maladie de son protecteur le cardinal Cintio, la cérémonie avait été
renvoyée. En se réfugiant à Saint-Onuphre, le Tasse sentait que tout
était bien fini pour lui. Peut-être eut-il encore un regret, quand son
ami Cintio lui apporta la bénédiction du souverain pontife. "Voilà,
soupira-t-il, la couronne que j'étais venu chercher à Rome." Aux
moines qui se lamentaient à son chevet, il dit ces mots, que
Chateaubriand mettra dans la bouche de Rancé: "Mes amis, vous me croyez
laisser; je vous précède seulement." Et il murmura une suprême
stance: "Si la mort n'était pas, il n'y aurait au monde rien de plus
misérable que l'homme."
Le 25 avril, à dix heures du matin, ne pouvant plus suivre de sa faible
voix le chant des frères, il serra d'une dernière convulsion son
crucifix sur sa poitrine et balbutia: _In manus tuas..._ La muse voilée
de noir, qui lui resta fidèle jusqu'à la fin, apparut, ouvrant la
porte bienheureuse. Il aperçut le refuge de paix, comme sa Clorinde
expirante:
_S'apre il cielo, io vado in pace..._
On enterra Le Tasse dans la petite église dont un cardinal français
est aujourd'hui titulaire, sous une simple pierre, sans inscription,
comme l'avait désiré le poète. Un sonnet d'Alfieri regrettait qu'un
mausolée n'ait pas été élevé au poète par Michel-Ange. Comme si la
simple pierre anonyme n'était pas plus émouvante que n'importe quel
monument! Toujours est-il qu'au début du siècle dernier, on résolut
de combler cette lacune: le résultat fut la déplorable statue que les
moines montrent avec orgueil. Étrange conception d'un Tasse frisé, à
moustaches conquérantes, vêtu d'un pourpoint à fraise et à crevés
se terminant en draperie sur ses jambes nues.
Heureusement, la chambre où le Tasse rendit le dernier soupir fut à
peu près respectée. Elle s'ouvre au fond d'un couloir qu'orne toujours
une jolie madone de l'école du Vinci. On y a rassemblé des souvenirs
du poète: son encrier de bois, son crucifix, des autographes, la petite
cassette de plomb qui renferma longtemps ses os, le masque de cire
moulé sur le cadavre, avec le laurier qui n'avait couronné qu'un
cercueil. Voilà bien le long visage émacié et les traits anguleux que
l'on retrouve sur les vieilles gravures accrochées aux murs. L'auteur
de la statue n'était donc jamais entré dans cette chambre, sur la
porte de laquelle on aurait pu graver, comme au fronton de l'église
milanaise: _Amori et dolori sacrum?_
Trois fenêtres donnent sur les jardins du Vatican et sur l'église
Saint-Pierre, que l'on découvrait entièrement, avant la construction
des laides bâtisses modernes qui bouchent aujourd'hui l'horizon. Quand
Leopardi vint ici, il ne songea point à regarder le décor; le "sombre
amant de la mort" ne sut qu'y pleurer abondamment: ce fut, écrivit-il
à son frère, l'unique plaisir qu'il avait goûté à Rome. Stendhal,
toujours curieux, admira longuement le paysage qu'il déclare "un des
plus beaux lieux du monde pour mourir." Quelle vision, en effet, pour un
poète et un catholique de la Renaissance au seuil de l'éternité, que
le dôme de Michel-Ange s'élevant sur le sépulcre de Pierre, dans la
capitale de la chrétienté!
Devant le portique du couvent, où achèvent de s'effacer les fresques
du Dominiquin, une place minuscule invite au recueillement. Quatre
chênes verts ombrageant deux bancs de pierre en sont les seuls
ornements. Du petit mur qui la borde, on a, sur Rome, une belle vue que
gênent les arbres d'un jardin botanique s'étageant sur le flanc de la
colline. Entre leurs cimes mouvantes, on distingue pourtant les
principaux monuments de la ville, et notamment, après la boucle du
Tibre, la masse brune du château Saint-Ange. Tout au fond, les
montagnes de la Sabine s'estompent dans une brume bleue. Tandis que je
regarde le noble paysage, les cloches de l'église Saint-Onuphre se
mettent en branle. Quand, en 1849, il fut question de les envoyer à la
fonderie, Garibaldi s'y opposa. "Respect, s'écria-t'il, respect aux
cloches qui sonnèrent pour l'agonie du Tasse!" Entre chaque carillon,
d'étranges clameurs montent d'un bâtiment en contre-bas. Je me
renseigne: ce sont les cris des aliénés enfermés dans l'hospice
voisin de San Spirito. Curieuse coïncidence: le prisonnier de Ferrare
dort son dernier sommeil près d'un hôpital de fous. Était-il fou
lui-même? La question est encore débattue. Folie assez légère,
puisqu'elle résista à sept années d'internement parmi de véritables
aliénés. Folie intermittente, puisque, pendant sa détention, le Tasse
écrivit une trentaine de dialogues philosophiques et plus de quinze
cents lettres, d'une absolue lucidité, dont la prose, au dire des
critiques italiens, rappelle la langue de Cicéron. Folie sublime en
tout cas, à qui l'on doit un chef-d'œuvre. Et d'ailleurs, que nous
importe? Un poète chante, libre ou en cage: que lui demander de plus?
"Qu'il nous entraîne dans un bel univers, comme dit Barrès à propos
justement de Torquato, c'est tout son devoir, sa vertu efficace." Ce
rossignol qui, dans un bosquet du Janicule, lance éperdument ses
trilles et ses roulades, je ne cherche point à savoir sur quel arbre il
s'est posé. Je ferme les yeux pour ne rien perdre de la mélodie. De
même j'écoute, sans nul autre souci, le rossignol inquiet qui chantait
parmi les lauriers,
_turbato l'usignolo tra gli allori cantando._
À Goethe également, avant Carducci, s'était imposée la comparaison.
"Pareil au rossignol, le Tasse emplit l'air et les bois des plaintes
harmonieuses d'un cœur qu'embrase l'amour."
Les fous, du reste, ne sont-ils pas souvent les plus sages? Ils voient
l'invisible et tout ce que nos yeux, éblouis par la moindre lumière,
n'osent pas regarder. Les plus étranges imaginations des poètes ne
furent souvent que des visions prophétiques. Qui donc, il y a seulement
quatre ans, aurait eu l'idée que la guerre déchaînée par l'Allemagne
donnerait au Tasse un regain d'actualité et que Rome célébrerait la
prise de Jérusalem au tombeau de l'auteur de la _Jérusalem
délivrée_?
[Figure 04]