L'AUTOMNE À NOHANT

L'automne est un "andante mélancolique et gracieux qui prépare

admirablement le solennel adagio de l'hiver." Cet andante, que célèbre

George Sand au début de _François le Champi_, j'ai voulu l'entendre à

Nohant même, en cette fin d'octobre qui prolonge, dans la tiédeur de

ses ors, les belles journées d'un heureux été. J'ai voulu évoquer,

dans son Berry, l'illustre romancière qui est encore là-bas, sur les

bords de l'Indre, la "bonne dame de Nohant."

La Châtre, si souvent décrite par Sand, est une heureuse petite ville

de l'ancienne France que le modernisme n'a presque pas gâtée. Peu de

constructions neuves. Les rues tortueuses courent entre les maisons

inégales, à pignons pointus, couverts de tuiles brunes que la mousse

habille de velours vert. La couleur des pierres est en harmonie avec les

teintes du paysage. Autrefois, quand le progrès des transports n'avait

pas dérangé toutes choses, on bâtissait avec les matériaux de la

région; ainsi, comme le note joliment André Beaunier, à propos du

bourg de Guyenne où naquit Joubert, "les villages ne faisaient pas de

tache dans la nature." La Châtre s'égaie de places que l'automne ouate

de tapis d'or. Des jardins dorment à l'ombre des murs sur lesquels

d'antiques cadrans disent la fuite lente des heures. Décors tout

trouvés pour des romans provinciaux où les âmes ardentes et les

caractères peu mobiles prennent un relief particulier.

J'erre à travers les rues, si grouillantes, paraît-il, les jours de

marché, si tranquilles aujourd'hui. Que l'Indre est charmante, vue des

ponts du Lion d'argent ou des Cabignats! Dans la brume s'estompe à

moitié la tour carrée où la romancière emprisonne Mauprat. Voici la

place de l'Abbaye qui domine la vallée de l'Indre, en face du coteau de

la Rochaille dont le nom revient souvent dans ses récits. De là part

le chemin qu'elle prenait presque toujours, quand elle rentrait à pied

à Nohant.

Sous les ormes de la petite place, où elle se promenait encore il n'y a

pas un demi-siècle, j'écoute, comme en un rêve, les souvenirs

qu'égrènent pour moi les gens du pays. Ils évoquent la romancière

avec tant d'ardeur et de précision qu'il me semble la voir s'avancer

entre les arbres... Une minute de rêverie a fait le miracle... Oui,

c'est bien elle, avec ses bandeaux et ses grands yeux pensifs. Sous la

pluie d'or qui l'auréole, elle s'approche de moi et me sourit, comme on

sourit à un ami inconnu dont l'émotion trahit l'admiration et le

respect.

*

* *

La Châtre n'est somme toute qu'un vaste village, et les dernières

maisons des rues sont des fermes derrière lesquelles s'étendent les

domaines ruraux. Il ne faut pas s'éloigner beaucoup pour se trouver en

plein Berry agricole, au milieu des cultures où, hélas! je n'ai pas la

chance d'entendre "brioler" les laboureurs. Depuis quatre ans, les vieux

ne chantent plus en creusant les sillons, et les jeunes ne savent pas

"la classique et solennelle cantilène qui résume et caractérise toute

la poésie claire et tranquille du Berry." Heureusement, la paix

féconde va ramener les hommes dans les fermes. Malgré l'envahissement

des procédés mécaniques, espérons que les tracteurs grinçants

n'anéantiront pas complètement le poème des labours, et que, de cette

plaine, monteront encore les chants magnifiques qui, par les après-midi

et les crépuscules d'automne, semblaient l'âme sonore de la terre ivre

de lumière et d'amour.

La journée, comme il arrive assez souvent en Berry, est brumeuse; rien

de plus poétique, d'ailleurs, que ce brouillard léger qui estompe les

lointains dans une sorte de buée grise. Voilà bien la _Vallée-Noire_

que célébra George Sand; les moindres bois ont des apparences de

forêts et l'on devine combien les légendes rustiques doivent

facilement s'y emparer des imaginations populaires. Les premières

fraîcheurs nocturnes ont déjà fait jaillir les colchiques dans les

prés. Les noyers à moitié défeuillés prennent leur triste aspect

d'hiver; ils dorment, immobiles, dans la tranquillité de l'air. Une

paix grise recouvre la campagne. Cherchant à résumer l'impression que

me donne cette rapide vision, j'inscris sur mon carnet une phrase que je

retrouve, presque textuelle, au début de la _Mare au Diable_: "Il y

avait un sentiment de douceur et de calme profond qui planait sur toutes

choses."

Mais j'ai hâte d'arriver au terme de mon pèlerinage, et j'avoue que ce

n'est pas sans émotion que je pénètre dans Nohant. Jamais je n'ai vu

un village qui m'ait semblé si minuscule. Quelques maisons précédées

de jardins, la petite église, le mur et le portail du domaine de George

Sand encadrent une place qu'ombragent quatre ormes et deux noyers.

Décor charmant d'opéra-comique que l'or d'octobre enlumine. L'église

surtout est fort pittoresque avec son auvent surbaisse, où l'on ne peut

guère pénétrer qu'en courbant la tête; on s'y rassemble aux jours de

messe et de vêpres. Devant le porche, sur la place même, se dresse une

croix au pied de laquelle est la "pierre des morts," large dalle où

l'on dépose les cercueils. C'est sur elle que Flaubert pleurait à

chaudes larmes, pendant les obsèques de son amie.

Et me voici dans le domaine qu'après la Révolution, la grand 'mère de

George Sand, la fille de Maurice de Saxe, acheta avec les maigres

débris de sa fortune. On sait qu'il appartient aujourd'hui à

l'Académie française, l'usufruit en restant à l'unique descendante de

la romancière, sa petite-fille Aurore, qui m'en fit aimablement les

honneurs. Je ne veux point le décrire, pas plus que la maison toute

pleine de souvenirs, la bibliothèque, le cabinet de travail, le

théâtre des marionnettes. À peine, d'ailleurs, si je regarde, dans le

tumulte des noms qui bourdonnent à mes oreilles. Delacroix, Dumas,

Liszt, Chopin, Pauline Viardot, Daniel Stern, Clésinger, Rollinat, tant

d'autres ont habité ces pièces! Et je ne parle pas de ceux qui vinrent

seulement en hôtes de passage, comme Gautier qu'impressionna d'abord

défavorablement l'accueil froid de George Sand, ou Balzac qui la trouva

en pantalon turc et en pantoufles jaunes, fumant silencieusement pendant

qu'il parlait. Je pense aux fidèles qui vécurent ici, dans l'affection

rayonnante de celle qu'ils aimaient--sœur, amante ou mère, mais

toujours amie passionnée et dévouée. Et presque tous, près de la

femme qui fut l'une des plus grandes travailleuses du siècle dernier,

ils travaillèrent. Cette atmosphère de labeur règne encore dans la

maison, hantée d'une invisible présence, et surtout dans le salon où

sont entassées tant d'œuvres d'art, autour de cette table sur laquelle

se penchèrent les plus nobles fronts, près de cette chose à jamais

vénérable, le piano de Liszt et de Chopin. Comment songer sans

émotion à ces heures où Liszt et Sand s'asseyaient à cette table,

elle terminant _Mauprat_, lui notant ses admirables transcriptions des

_Symphonies_ de Beethoven? Comment évoquer sans un serrement de cœur

ces soirs d'été, où, sur ce piano, Chopin improvisait ses pages les

plus frémissantes? Delacroix prolongeait ses veilles pour l'entendre.

"Par instants, il vous arrive, par la fenêtre ouverte sur le jardin,

des bouffées de la musique de Chopin qui travaille de son côté. Cela

se mêle au chant des rossignols et à l'odeur des rosiers." Est-il

beaucoup d'heures plus riches dans l'histoire de l'art et de la

littérature? Ah! nuits pathétiques, belles nuits de mai, en ce coin

perdu d'un village, où, tandis que Sand travaille sous la lampe,

Delacroix écoute Chopin, et, sur la musique fiévreuse d'un prélude,

ébauche en imagination l'une de ses grandes toiles tourmentées...

Autour de la maison s'étend le domaine, à la fois parc, jardin, verger

et potager. L'ensemble est un peu triste et sévère; nulle part on ne

découvre d'horizon. Ni vastes étendues pour le rêve, ni sites

pittoresques et accidentés invitant à l'action. Il faut y travailler

et l'on ne peut rien en tirer que de soi. Le cadre convenait à celle

qui ne connut aucun repos avant qu'on l'eût allongée sous l'if

centenaire qui, depuis quarante-deux ans, abrite son sommeil. Près de

la dalle de grès noir, nue et sans ornement, qui recouvre ses cendres,

donnent son père, sa grand'mère, son fils, sa bru, et la dernière

venue, sa petite-fille, cette pauvre Gabrielle Sand, âme charmante de

modestie et de bonté. Entre l'église basse et le jardin, ce cimetière

champêtre, séparé du cimetière communal par une simple grille, est

infiniment émouvant. "Verdure... laissez la verdure..." furent,

paraît-il, les derniers mots de George Sand. Dormez en paix, ma bonne

dame de Nohant! Pour vous, qui avez passé tant d'heures à écouter

l'âme musicale des choses, le bruissement du vent dans les arbres

continue de bercer votre rêve. Le grand if balance ses palmes toujours

vertes; et, chaque année, quand l'automne recommence son andante

mélancolique et gracieux, les ormes, désolés de vous avoir perdue,

sur vos restes mortels versent leurs larmes d'or.

[Figure 04]

Paysages Passionnés · 第 42 / 48 题