Murmures du vent dans les feuillages, de la mer sur la grève, du
ruisseau sur les cailloux; frisselis des hauts peupliers, bruissements
des grands chênes; cris éperdus des rossignols par les belles nuits de
mai; vibrations lointaines des cloches quand s'allonge sur la plaine
l'ombre mauve des coteaux; bourdonnements des soirs d'été criblés
d'étoiles; imperceptibles rumeurs de la terre assoupie sous le lourd
soleil d'août; préludes des matins en montagne, lorsque les bruits des
vallées montent, légers et cristallins, dans l'air raréfié: tout en
la nature est rythme ou sonorité, mélodie ou symphonie. Aux fins
d'après-midi d'octobre, que de fois j'ai admiré des crépuscules
rutilants, plus éclatants que la fanfare des cuivres wagnériens! Dans
les allées régulières de jardins à la française, je me souviens
d'avoir fredonné instinctivement l'andante ou l'allegro d'une sonate
classique. Et souvent, à la lisière d'un bois rougeoyant à l'automne,
je me suis arrêté brusquement devant un paysage si romantique et si
passionné que le cœur de Schumann semblait y saigner encore...
Ces frémissements de l'espace, ces chuchotements des eaux et des
feuillages, ces milliers et ces milliers de voix de la nature, où
Platon entendait déjà la sublime harmonie de l'univers, nombreux sont
les poètes ou les prosateurs qui tentèrent de les exprimer en leurs
écrits. Mais ce sont les musiciens qui, de tous temps, surent le mieux
transcrire cette langue mystérieuse de l'infini. Merveille du génie
humain: enfermer l'univers dans des lignes tracées sur du papier...
Quelques notes, des accords, une gamme qui court, une phrase qui
chante--et le paysage surgit!
[Figure 04]