PÂQUES DAUPHINOISES

C'est un pauvre printemps de rien du tout, un pauvre petit printemps qui

semble encore l'hiver, quand on revient de la Provence en fleurs. Et

pourtant, qu'il m'émeut! Là-bas, c'est un printemps de millionnaire,

un printemps de parvenu à l'exubérance insolente. Tout y éclot et y

verdoie presque en même temps; l'ensemble cache les détails; trop de

splendeurs colorées éblouissent à la fois les regards. On s'y

promène ainsi qu'à travers ces musées d'Italie où les chefs-d'œuvre

se touchent. Ici, c'est comme en un musée de nos provinces françaises

où il faut chercher pour découvrir les belles choses; mais combien

aussi elles en sont plus belles! Là-bas, on n'a pas même le loisir de

désirer; à peine souhaitez-vous une fleur qu'elle s'épanouit. Ici, on

connaît les joies de l'attente et la douceur de l'espérance; un

bourgeon nouveau est un événement.

_Vides ut alta stet nive candidum

Soracte..._

m'avait écrit un ami. Les montagnes sont, en effet, toutes blanches. En

ce dernier jour de mars, seuls ont fleuri les amandiers, au pied du

village abandonné que porte la colline; et la neige est si proche sur

les hauteurs voisines qu'on se demande si ce n'est pas de la neige

encore qui descend jusque-là.

--Ah! Monsieur, me disent les paysans, tout est en retard; parfois, les

amandiers sont en fleurs dès janvier...

Ils disent vrai: tout est en retard. Les boutons roses des pêchers

pointent à peine au long des branches; les pétales frileux n'ont pas

osé s'ouvrir. Cerisiers et poiriers, dans le verger, sont pareils à du

bois mort.

Enfin, ce matin, un tiède soleil luit. La bise, qui soufflait des

plateaux glacés du Vercors, s'est subitement apaisée. Le dôme de

Glandaz s'arrondit dans l'azur. Au seuil de la ferme, les coqs lancent

leurs appels. Des roucoulements langoureux s'échangent au pigeonnier.

Une première fauvette chante dans le jardin qu'illumine le rouge

éclatant d'un pommier du Japon. Je ne sais quoi me dit que le printemps

arrive, le vrai printemps, pas celui du calendrier. Il n'est pas encore

là; pourtant c'est lui déjà...

Qu'il fait bon marcher sur la grand'route! Des hauts peupliers tombent,

par milliers, les chatons bruns, chenilles fauves sur le ruban clair du

chemin. Le ciel se découpe à travers les squelettes tourmentés des

noyers. Au bord des fossés, tapissés de violettes et de primevères,

la dentelle blonde des osiers s'accroche au bois des prunelliers blancs.

Les ramures des ormes, chargées de grains rouges, luisent au soleil

comme des chapelets de corail foncé. Tels qu'une nichée de minuscules

angoras, les bourgeons soyeux des saules grimpent le long des branches.

Mille petites pousses d'un vert tendre sortent aux tiges rampantes des

lierres. Sur le talus, les pervenches tournent vers la lumière leur

corolle bleue, du beau bleu pâle des nuits de mai.

Une allée de chênes descend à la Drôme; leur feuillage rouillé fait

une tache d'automne dans le renouveau. Il semble que les vieux arbres ne

veuillent point se soumettre à la loi qui nous régit tous, nous comme

eux, sauf, hélas! en ces sombres années où ce n'est plus, suivant

l'image d'Homère, les feuilles mortes qui tombent pour faire place aux

jeunes bourgeons. Les cloches de Pâques sonnent pourtant dans tous les

villages de la vallée. Quand donc les hommes échangeront-ils le baiser

de paix?

Parmi tant de printemps--je m'effraie à les compter--qui déjà me

ramenèrent en ce coin du Dauphiné, je me rappelle un jour d'avril où,

sans raison apparente, des images funèbres m'assaillirent. Était-ce un

pressentiment du deuil qui devait me frapper l'année suivante, presque

à la même époque? Ce matin, au contraire, mes poumons se dilatent.

J'aspire à pleines gorgées les effluves printaniers. À chaque pas,

des arômes montent vers moi, m'enveloppent d'invisibles caresses;

tantôt je sens la résine, tantôt la violette, tantôt la lavande et

le thym, parures de nos terrains pierreux. Doux parfums, ah! comme je

vous reconnais tous! Et comme je m'enivre, ô buis, dans vos allées!

J'aime votre odeur forte, cette odeur à la fois amère et sucrée qui

évoque pour moi les jardins d'Italie, où, si souvent, je promenai mes

rêves et mes espoirs. Ineffable volupté des heures ainsi vécues dans

le décor familier, plus douce peut-être encore lorsqu'on songe à

l'universel cataclysme, mais que l'on a un peu honte de savourer ainsi.

Cependant, terre maternelle, n'ai-je pas été créé pour t'adorer et

pour jouir de toi? Je ne serai jamais de ceux qui te meurtrissent sans

respect et sans amour.

Les cloches se sont tues. Dans le vaste silence, que rythme seulement le

bruit de la rivière, s'exhale comme une allégresse végétale.

Partout, autour de moi, les germes lèvent, la sève court, les écorces

se dilatent. C'est le miracle qui commence, le miracle annuel qui

transforme les branches plus sèches que le bois des fagots en rameaux

feuillus où s'abriteront les jeunes couvées. Les blés nouveaux à

peine sortis de terre ondulent joyeusement à la moindre brise. Des

frémissements passent dans la lumière blonde... Ah! délices, délices

infinies! Exalte-toi, mon cœur, et bats plus fort en ma poitrine! Mais

quoi? Des larmes sous mes paupières... Pourtant, ce n'est qu'un pauvre

petit printemps, un pauvre printemps de rien du tout...

[Figure 04]

Paysages Passionnés · 第 38 / 48 题