Charme des soirs de juin, à travers les rues et les jardins de Sienne!
Une infinie suavité flotte dans l'air chargé du parfum des tilleuls en
fleurs. Je ne sais quelle allégresse à la fois grave et voluptueuse
vous étreint. Sur toutes les terrasses, d'où l'on domine les petites
vallées qui s'insinuent entre les avancées de la ville, la bonne et
saine odeur de la campagne d'été arrive à chaque souffle. Une telle
proximité de la vie urbaine et des cultures n'est pas le moindre
agrément de cette cité qui ignore ainsi la laideur des banlieues.
Barrès a bien noté ce mélange d'architecture et de nature que l'on
trouve si souvent en Toscane et en Ombrie, mais rarement autant qu'ici.
Peut-être exagère-t-il, quand il déclare que ces terrasses surpassent
en beauté les jardins de Florence, de Pallanza ou de Bellagio; mais
comment imaginer plus nobles places que celles "où les femmes de
Sienne, en tirant l'eau du puits sous des arbres centenaires, embrassent
un illustre horizon?"
Si vous aimez les impressions d'autrefois, allez sur le Campo désert,
quand la lune, derrière le municipe, projette sur la place la
silhouette immense du Mangia. La façade du palais, noyée d'ombre,
prend un aspect redoutable, et la petite chapelle, plus sombre encore,
a je ne sais quelle allure de gibet. En face, les maisons allongent leur
courbe blafarde que la lune bleuit par endroits. Quelques fenêtres
éclairées rappellent que la vie continue. Quand un passant traverse la
place, son pas retentit, étrange, sur les dalles. Puis, c'est un lourd
silence qu'anime seul le bruit grêle de la Fonte Gaja. Sur ce Campo,
dont parle déjà Dante, le passé surgit de toutes parts et vous
angoisse. Certes, il y a des coins plus illustres et plus grandioses
dans cette Italie où se superposèrent tant de civilisations, sur ce
sol où l'on ne peut marcher sans soulever de la poussière d'histoire;
mais je sais peu de villes où le rythme de la vie moderne se soit
accordé au cadre ancien avec moins de changements. Qu'un enterrement,
suivi par des pénitents à cagoule baissée, longe la place et
s'engouffre dans une ruelle: vous voilà, sans effort, en plein
_trecento_...
Mais les soirs incomparables de Sienne, c'est dans les jardins de la
Lizza et sur les remparts qu'il faut aller les savourer. C'est là qu'il
faut écouter la grande symphonie d'un _tramonto_, lorsque les pourpres
du soir tombant recouvrent la campagne et que la ville s'assoupit dans
une buée d'or. Faites le tour de l'ancien fort Sainte-Barbe et admirez
une fois de plus quels artistes étaient les Toscans de la Renaissance.
Quelle majesté et quelle élégance ont ces remparts de brique fauve
portant, à chaque angle, les armoiries des Médicis soutenues par des
cariatides! Comme les Italiens surent aménager cette forteresse,
devenue inutile, pour créer un beau décor! Les fossés ont été
transformés en jardins qui, en cette fin juin, resplendissent des
lauriers-roses et des grenadiers en fleurs. Entre les verdures, les murs
rouges flamboient. Sur les remparts, d'où l'on domine de magnifiques
horizons, des allées d'arbres tressent une couronne de somptueux
ombrages. Nulle part, je n'ai mieux goûté la magie de la lumière que
les yeux avides boivent avec délices. De l'angle sud, on voit,
derrière l'énorme vaisseau de San Domenico, toute la ville se profiler
sur un fond mordoré. À côté de la tige du Mangia qui semble plus
grêle encore, se dressent la tour rayée et la coupole du Dôme, avec
l'arc unique et béant de la grande église projetée. Les autres
bastions s'élancent vers les champs, dont les ondulations vont en
s'estompant jusqu'aux collines qui ferment l'horizon, roses, violettes
ou bleues, suivant les heures du jour. Ce soir, elles sont d'un mauve si
fluide qu'elles paraissent transparentes. Une longue écharpe dorée
flotte sur elles. Des nuages légers se font et se défont à chaque
instant.
Une vaste paix s'étend sur la campagne. Des cloches lointaines,
auxquelles d'autres répondent, sonnent l'angélus. Puis, toutes les
cloches de Sienne, de leur voix proche et plus puissante, redisent le
mystère de l'Incarnation. L'air est si limpide que je crois voir s'y
propager les ondes sonores. Minute toujours émouvante où les moins
religieux pressentent l'infini. Assis sous un chêne vert, en face de la
cité mystique, pourquoi, ce soir, ne puis-je détacher ma rêverie du
pauvre hameau de Palestine, où se déroula l'humble événement qui
allait bouleverser le monde, au point qu'une fraction de l'humanité
compta dès lors les années _a partu Virginis_?
Peu à peu, tandis que je songe, la nuit tombe. Dans la tiédeur de
l'air, les parfums s'exaspèrent. Sur la terrasse qui regarde l'ouest,
je cherche en vain à sentir la brise marine que les Siennois
prétendent y respirer souvent; l'air est trop chargé des lourds
effluves des tilleuls. Et voici que déjà commence la féerie des
mouches de feu.
Il y a quelques années, j'arrivais à Pérouse par un éclatant
crépuscule d'août qui embrasait la campagne et la ville de reflets
d'incendie. La poussière même était lumineuse; les moucherons qui la
traversaient luisaient comme de mobiles grains de phosphore. Et je
m'imaginais que Ruskin avait dû faire, par un soir pareil, cette
entrée à Sienne qui frappa si fort son imagination qu'il se la
rappelait aux dernières heures de sa vie: "Comme elles brillent,
s'écriait-il, comme elles brillent, les mouches de feu! On dirait des
parcelles d'étoiles se mouvant derrière des feuilles de pourpre."
C'est que jamais encore je n'avais pu venir dans l'Italie centrale en
ces mois de printemps finissant qui sont pareils à notre été;
j'ignorais le spectacle des étincelles animées qui couvrent, par les
nuits de mai et de juin, les campagnes de Rome, de Toscane et d'Ombrie.
Anatole France les avait vues jadis sur la voie Appienne, autour du
tombeau de Cæcilia Metella, "où elles viennent danser depuis deux
mille ans;" il les avait retrouvées le long de la route de
Monte-Oliveto, près du puits de Sainte-Claire, où il s'entretenait,
pour notre délectation, avec le R. P. Adone Doni. Nulle part, cette
vision nocturne n'est, paraît-il, aussi saisissante que dans la
campagne siennoise. Par milliers et milliers, les lucioles volent
au-dessus des blés mûrs et des prairies, dans les haies et les
verdures. Ce sont bien les parcelles d'astres que voyait Ruskin;
parfois, quand la nuit est très sombre, lorsqu'on marche au pied d'un
coteau dont la ligne se découpe sur le ciel, on a l'illusion d'une
pluie de minuscules étoiles. Certains soirs plus chauds, elles sont si
nombreuses que l'entrecroisement de leur vol lumineux fait comme un
treillis de feu. Ces lueurs sont un appel amoureux. Étrange
manifestation de la toute-puissance de l'amour qui, seul, animal ou
humain, terrestre ou divin, exalte les êtres et les rend capables de
prodiges! Par les nuits de printemps, l'arc enflammé des mouches de
feu, dans les jardins de Sienne, clame le même désir que le chant
éperdu des rossignols; et tous deux, au fond, participent du pareil
besoin de s'unir, de n'être pas seul dans l'infini, qui fait jaillir
les cris des amants. Se donner, voilà bien l'acte unique et sublime qui
nous élève au-dessus de nous. Le sacrifice de soi en est la plus haute
expression. Par ce soir de juin, je songe aux milliers d'êtres humains
qui, prêts à bondir hors des tranchées, font d'avance le don
d'eux-mêmes à leur pays. Et je comprends mieux la fille du foulon
siennois, se jetant, pantelante, au pied du divin époux.
[Figure 04]