LE VILLAGE DE PÉTRARQUE

C'est au milieu des collines Euganéennes, au pied du mont Ventolone qui

le protège des vents, qu'est blotti le petit village d'Arquà où

mourut Pétrarque. La route qui y conduit s'élève sur les pentes d'un

cirque ensoleillé, où les vignes se mêlent aux figuiers et aux

oliviers. Dans les jardins, lauriers, camélias et grenadiers poussent

en pleine terre, drus et vigoureux.

J'avoue que ce n'est pas sans émotion que je pénètre dans le village

du poète; mais je ne croyais pas être si vite près de lui. A peine

ai-je fait quelques pas que je me trouve en présence de son tombeau.

Qu'elle est saisissante cette place, devant la pauvre façade de

l'église, avec ce simple sarcophage de marbre rouge soutenu par quatre

colonnes! Du bord de la terrasse, la vue s'étend sur les maisons du

village et la campagne. D'un jardin en contre-bas, jaillissent deux

cyprès, gardiens immobiles et muets qui veillent sur le cercueil.

Au-dessous d'un buste en bronze, une épitaphe nous dit que ce tombeau

renferme les ossements de Pétrarque.

N'eût-elle que ce tombeau, Arquà serait immortelle. Mais elle garde

jalousement un autre souvenir: la maison où l'amant de Laure vécut ses

dernières années. Pour y monter, le chemin est rude; il n'a pas dû

changer depuis le jour où l'on descendit le glorieux cercueil, au

milieu de la prosternation de tout un peuple, sur ces mêmes pavés,

entre ces mêmes murs.

Devant la maison est un petit jardin, d'ailleurs assez récent,

puisqu'il ne figure pas sur d'anciennes estampes; mais il n'est pas

douteux qu'il devait en exister un presque semblable du temps de

Pétrarque. Celui-ci chérissait ses arbres et ses fleurs autant que ses

livres, ce qui n'est pas peu dire, si l'on se rappelle quel bibliophile

il fut. L'un des premiers, il sentit vraiment la nature, et son surnom

de _silvanus_ indique bien ses goûts. Il a rédigé un traité de

jardinage des plus détaillés. Une de ses lettres est datée de

"l'ombrage d'un châtaignier." Avec l'âge, son amour pour la campagne

s'accrut, ainsi qu'il arrive presque toujours. L'éclat des cités

bruyantes ne tente guère les regards prêts à s'éteindre; rien n'est

aussi doux aux vieillards que les rayons d'un beau soleil. C'est ce qu'a

exprimé Byron dans les strophes de _Childe Harold_ où il évoque

Pétrarque. "Si c'est dans la société que nous apprenons à vivre,

c'est la solitude qui nous enseigne à mourir." Dans plusieurs de ses

dernières lettres, le poète nous parle de son jardin, et surtout de

l'arbre qui lui fut si cher, le laurier dont le feuillage l'avait

couronné au Capitole et dont le nom lui rappelait l'amante inoubliée.

Symbole de l'amour et de la gloire qu'il rechercha d'un zèle égal,

Pétrarque chanta jusqu'à la fin le charme

_Del dolce lauro e sua vista fiorita._

Un étroit escalier monte à une petite loggia soutenue par trois

colonnes. Tout est exigu dans la maison, ainsi qu'il le fallait pour le

vieillard ayant constamment besoin d'un appui à la portée de sa main.

L'amant de la solitude n'avait pas hésité entre le palais que lui

offrait Venise, en échange du don de ses livres, et le calme asile que

lui proposa François de Carrare dans les monts Euganéens. "Oh!

écrit-il à un de ses amis de Parme, si tu pouvais voir mon nouvel

Hélicon, je suis sûr que tu ne voudrais plus le quitter." La maison,

très simple, comprend un vestibule sur lequel ouvrent les différentes

chambres; presque toutes ont un balcon d'où l'on embrasse, soit les

collines étagées s'abritant l'une l'autre contre les vents, soit,

par-dessus les toits du village, la plaine de Battaglia.

La demeure où vécut un écrivain parle toujours à notre sensibilité,

surtout quand elle est dans un village, et mieux encore au milieu des

champs. C'est que la nature ne change guère, et qu'après plusieurs

siècles, nous retrouvons les mêmes montagnes et les mêmes fleuves,

et, bien souvent, les mêmes forêts et les mêmes prairies. Peu

d'années, au contraire, suffisent à altérer l'aspect d'une ville; et,

quand la maison du poète est intacte, autour d'elle, tout s'est

modifié. Comment reconstituer la physionomie et l'atmosphère de la

Florence où vécut Dante? Tandis que, dans ce village de Pétrarque,

rien n'a bougé. Les choses sont restées tellement pareilles que je ne

puis, pensant à lui, les regarder sans émotion. Malgré les six

siècles qui nous séparent, je vois, de cette loggia, exactement ce

qu'il voyait. Par sa précision et son intimité, c'est un des

pèlerinages littéraires les plus poignants qui soient. Mais peut-être

a-t-il pour moi un charme particulier. Les meilleures journées de ma

jeunesse, je les ai vécues au temps des vacances, sur la petite

terrasse de la maison familiale qui domine un hameau et un médiocre

paysage; j'y ai vu mon père emplir ses derniers regards des mêmes

horizons sur lesquels je voudrais un jour fermer mes yeux... Et il m'est

facile d'imaginer le poète contemplant le village et les coteaux

couverts de vignes, saluant d'un mot aimable les paysans qui passent et

ne comprennent pas comment ce vieillard courbé et tout blanc, si

semblable aux autres vieillards, peut à la fois être si simple et si

glorieux.

Ah! qu'elle est pathétique, cette maison où il vécut ses ultimes

jours, tandis que la mort s'avançait vers lui! Mais que ne l'a-t-on

conservée intacte, ou même vide, au lieu d'y avoir accumulé

pêle-mêle les objets les plus divers et jusqu'à la momie de sa chatte

préférée! Heureusement, à côté de la chambre à coucher, on a

respecté la petite bibliothèque où Pétrarque aimait à se retirer.

Là, il était tranquille et isolé. Il échappait aux importuns, aux

visiteurs, à tous ceux qui interrompaient ses travaux. "Lire, écrire,

méditer, sont encore, avoue-t-il, comme dans ma jeunesse, ma vie et mon

plaisir. Je m'étonne seulement, après un tel labeur, de savoir si

peu." Il sent que les heures comptent double et le pressent. "Je me

hâte... il sera temps de dormir quand je reposerai sous la terre."

Couché très tôt, comme les paysans d'Arquà, il se lève avant eux,

au milieu de la nuit, allume la petite lampe suspendue au-dessus de son

pupitre, et travaille jusqu'à l'aube. C'est là qu'un matin de juillet,

ses domestiques l'aperçurent, courbé sur un livre. Comme ils le

voyaient souvent dans cette attitude, ils n'y prêtèrent point

attention. Pétrarque était mort. M. Pierre de Nolhac croit avoir

retrouvé le manuscrit où s'arrêta sa main tremblante, sur un renvoi

aux lettres de Cicéron; il suppose que Pétrarque se leva pour aller

vérifier une référence et qu'il s'évanouit en se rasseyant. Je

préfère l'ancienne version d'après laquelle sa tête serait retombée

inerte sur les pages du Virgile qui ne le quittait jamais, même en

voyage. Tous les lettrés connaissent le manuscrit sur vélin, annoté

de sa main, qui fait la gloire de l'Ambrosienne. Il me plaît d'imaginer

qu'il prit ce volume pour se distraire un instant de son travail

d'érudition. Il lut quelques vers du poète qui était né de l'autre

côté des collines Euganéennes; il entendit les alouettes lancer leur

appel au jour nouveau; et il s'éteignit doucement, avec la nuit, comme

une lampe sans huile expire aux fraîcheurs du matin. Ainsi le dernier

souffle du chantre de Laure aurait effleuré les vers du cygne de

Mantoue...

[Figure 04]

Paysages Passionnés · 第 31 / 48 题