LE PRINTEMPS À TOLÈDE

Libre, en ce début de mars, pour la é première fois depuis bien des

années, je n'ai eu qu'un désir: fuir Paris et voir naître le

printemps ailleurs qu'au bois de Boulogne ou au Luxembourg. Je suis

parti pour l'Espagne. Je savais bien que la jeune saison n'y devait

point avoir les grâces qu'elle revêt en Italie; mais je ne l'imaginais

pas aussi rude. J'avais également lu que les deux Castilles n'étaient

qu'une suite de plateaux désolés; je n'en pouvais supposer la

sévérité et la tristesse. Il faut traverser ces solitudes

interminables, desséchées, presque stériles, où, de loin en loin,

quelques pauvres villages semblent des tas de pierres, où l'on

marcherait des journées entières sans trouver un arbre, pour s'en

représenter la désespérante mélancolie et la farouche grandeur. À

moins d'une lieue de Madrid, commence une région tellement

misérable--véritable désert sans oasis--qu'on l'appelle la steppe

castillane. Quand on franchit, à la nuit tombante, les mornes étendues

de ces champs de misère, on a comme des visions d'épouvante...

Dès ce premier abord, on comprend mieux l'âme espagnole. On s'étonne

moins du caractère d'ardent fanatisme et de renoncement que le

catholicisme lui a toujours imprimé, et l'on sent comment une religion

de terreur a pu s'adapter si vite et si bien à un pays où la mort est

partout, jusque dans les plaisirs. De même,--quoiqu'on doive se méfier

de ces trop hâtives déductions--la simple vue de ces âpres paysages

explique en partie l'aspect funèbre des peintures de Ribeira, de

Zurbaran, des Herrera, du Greco, de Valdès Leal ou de Goya. Velasquez

également est le plus souvent douloureux; quand il rit, comme dans ses

_Buveurs_, par exemple, je ne sais pourquoi le rire sonne faux; et cette

teinte rousse, où domine l'ocre et le violet, si saisissante quand on

entre au Prado, dans la salle de ses chefs-d'œuvre, est celle même de

la terre madrilène.

De toute l'Europe, c'est, je crois bien, l'Espagne qui, après la

Suisse, a la plus haute altitude moyenne; l'exagération de ce relief

lui enlève le bénéfice de sa situation méridionale et rend sa

température, sauf sur la côte et dans l'Andalousie, toujours extrême:

torride ou glaciale. En ces jours de mars, où les campagnes de

l'Ile-de-France sont déjà toutes frémissantes sous les rayons du

soleil nouveau, les lignes ferrées courent encore entre deux talus de

neige. Il est vrai qu'avant d'atteindre Madrid, soit par Burgos, soit

par Saragosse, les voies doivent s'élever à douze ou quatorze cents

mètres, c'est-à-dire aussi haut que nos plus hauts chemins de fer de

montagne... Et je ne tarde pas à m'apercevoir que, pour goûter le

printemps, j'ai choisi l'un des rares pays où il n'existe pas. J'avais

bâti un château en Espagne. La terre du Cid est une faiseuse

d'illusions que je voyais à travers la magie des mots et que

j'évoquais dans de chimériques paysages de soleil, de verdures et de

fleurs. Mais qu'importe? Je connaîtrai du moins Tolède, où m'attire

l'illustre écrivain qui presque nous la révéla. Je n'essaierai pas,

cette fois, d'en pénétrer avec lui le secret. Le premier contact avec

une telle ville est trop riche d'impressions pour qu'on puisse les

analyser et les classer. Une autre année, je reviendrai à Tolède; à

la suite du plus émouvant des guides, je poursuivrai le Greco jusque

dans les chapelles presque inaccessibles et chercherai à discerner

"l'élément arabe ou juif qui persiste sous l'épais vernis

catholique." Aujourd'hui, je ne désire avoir qu'une idée générale de

la ville et de la campagne qui l'entoure.

La traversée des plateaux de Castille m'a préparé à l'abord hostile

de la _Ciudad imperial_, celle que Juan de Padilla, l'un de ses plus

illustres enfants, appelait "la couronne de l'Espagne et la lumière du

monde." Pourtant, elle aussi, je ne l'imaginais pas aussi rude. À un

tournant de l'avenue ombragée qui la relie à la gare, elle surgit tout

à coup, au-dessus du plateau roux et des collines fauves, rousse et

fauve elle-même, patinée, calcinée, comme passée au four. Elle est

tragique et guerrière; ou, plutôt, on sent qu'elle devait l'être,

car, maintenant, elle est bien morte et figée dans son passé de

gloire. Ses églises et ses nombreux couvents achèvent de lui donner un

aspect de morne sévérité. Ce fut la première impression de Maurice

Barrès qui déclare que "le paysage de Tolède et la rive du Tage sont

parmi les choses les plus tristes du monde." Quand on cherche à

embrasser l'ensemble du roc qui porte l'orgueilleuse cité, on aperçoit

une masse indistincte de murs, de toits et de rochers, où tout se

confond dans un chaos rougeâtre qu'avive par places l'éclat aveuglant

de la chaux et que le soleil écrase de son linceul de plomb. Un lourd

silence pèse sur ces ruines brûlantes autour desquelles le Tage lance

son bouillonnement farouche. Et, en franchissant le pont d'Alcantara,

qui réunit, sans les réconcilier, un portique rococo et une tour

mauresque, je songe à une autre guerrière, fauve aussi, qu'encercle de

même un torrent, à la rouge Vérone que baigne l'Adige. Mais comme

elle sourit à côté de Tolède! Celle-ci évoque plutôt Ravenne, non

comme silhouette, mais comme désolation et déchéance: toutes deux ne

sont plus que des gardiennes de tombeaux. Entre ses murailles guindées

où les fenêtres étroites et grillées ont l'air de meurtrières, la

Tolède actuelle est même parfois un peu ridicule. Près de la place du

Zocodover, un marchand de parapluies juché sur un âne étique me

rappelle que je ne suis pas loin de la patrie de Don Quichotte et de

Cervantès.

À Tolède, un soir, devant le rude paysage qu'on découvre du haut de

l'Alcazar, Théophile Gautier eut un moment de méditation profonde où,

se sentant absent de lui-même et loin de tout, il déclare avoir douté

de sa propre identité et n'être revenu à la réalité qu'en prenant

un bain dans le Tage, au pont d'Alcantara. Sur ce même pont, où je

grillais tout à l'heure, une bise aigre m'enlève tout désir d'imiter

le bon Théo. Il suffit d'un nuage et d'un coup de vent pour que le

froid remplace la fournaise. Souvent, au terrible et glacial _norte_ qui

arrive des plateaux de Castille, succède brusquement le non moins

redoutable _solano_ qui apporte toute la sécheresse des déserts

africains. Tolède ne ménage guère les transitions. Je n'ai pas remis

mon par-dessus que le soleil reparaît et qu'un nuage de poussière

m'environne: ce sont les chèvres de la ville qui rentrent en un

interminable troupeau. D'où viennent-elles et qu'ont-elles bien pu

brouter sur les collines pierreuses où l'herbe rare semble avoir été

léchée par un incendie? Pourtant, de l'autre côté de la ville, il y

a un semblant de campagne où fleurissent de maigres arbres fruitiers.

Je remarque même un champ tout planté de pêchers roses; au milieu de

cette âpre nature, ils ont la tristesse des exilés, comme ceux que

j'aperçus, l'autre jour, à Barcelone, sur les flancs du sinistre

Montjuich. À la teinte plus pâle de leurs fleurs, je reconnais aussi

quelques abricotiers: mais comment leurs fruits ont-ils pu acquérir une

si lointaine renommée? On compterait facilement les arbres. Peut-être

y eut-il un temps où ces contrées furent fertiles: l'Espagne romaine

était un des greniers de l'Empire. Aujourd'hui, les paysans disent

qu'une alouette, pour traverser les Castilles, doit emporter son grain.

Les gens de Tolède en sont arrivés à être fiers de leurs

_cigarrales_, petits enclos brûlés de soleil, séparés les uns des

autres par des tas de pierres, pauvres vergers presque sans ombre et

plus poussiéreux que les bastides de notre Provence... Où trouver le

renouveau avec ses doux bruissements, ses feuilles luisantes, ses

bourgeons vernis prêts à éclater, ses herbes naissantes que balance

l'air tiède? Le printemps tolédan n'est guère, suivant les caprices

du soleil, qu'un hiver qui se prolonge ou qu'un été trop tôt venu...

[Figure 04]

Paysages Passionnés · 第 29 / 48 题