LE SOIR
TOMBE SUR L'ADRIATIQUE
Me voici donc au terme de ma route; et demain, je remonterai vers
Venise, fidèle à l'annuel rendez-vous des noces de l'Automne et de
l'Adriatique... Ah! quand on s'embarque, dans l'affairement du départ,
au milieu du tumulte de la gare, quand on serre les mains des amis qui
vous souhaitent bon voyage tout en vous enviant, il ne semble pas que
cela doive être si court. On a tant de choses à voir, tant de villes
à visiter, tant de joies en perspective! Et voici que tout s'est
déroulé si vite, si vite, qu'on a l'impression d'avoir assisté à une
séance de cinématographe... Dans quelques jours je repasserai les
Alpes, le cœur serré par ce regret de quitter l'Italie qui étreignit
jusqu'à Mme de Staël, et redisant après elle le vers qui lui vint aux
lèvres, tandis qu'elle gravissait les lacets de la route du Cenis:
_Vegno di loco ove tornar aesio..._
Je ne m'étais arrêté qu'une fois à Rimini, il y a quelques années,
entre deux trains, voulant avoir une idée du temple d'Alberti que je
désirais depuis longtemps connaître. J'allais vers l'Ombrie, et je me
souviens, ce même jour, d'un admirable crépuscule sur l'Adriatique et
d'une entrée nocturne à Ancône... Il m'est facile d'en retrouver la
date: c'était au mois d'août 1905, un jour d'éclipse de soleil. Je me
vois encore sur la petite place de San Francesco, rassurant de mon mieux
un groupe de vieilles femmes qui se lamentaient et s'affolaient à
mesure que la lumière s'éteignait... Oh! devant cet arc d'Auguste,
sous lequel plus de vingt siècles défilèrent, que sont quelques
misérables années? Mais, pour nous, elles comptent autrement, tout au
moins tandis que nous sommes encore, suivant l'image de Dante, parmi les
vivants de cette vie qui n'est qu'une course à la mort,
..._vivi
Del viver ch'è un correre alla morte._
Sur cette terre italienne, où tout est joie et volupté, où les heures
coulent ainsi que de belles fontaines dont on voudrait pouvoir arrêter
le cours, comme les jours passent, surtout lorsque la vraie jeunesse est
finie, dès qu'on ne se borne plus à regarder devant soi et qu'on
commence à se retourner! Tout à l'heure j'ai relu, sur la tombe
d'Isotta, le sage avertissement: _Tempus loquendi, tempus tacendi._ Un
jour vient, peut-être proche, où il n'y a plus qu'à se taire...
Avant que la nuit tombe, j'ai voulu revoir l'Adriatique qui, tant de
fois, berça de son murmure mes rêves et mes espoirs. Tartanes et
balancelles reviennent deux à deux, comme des couples amoureux,
repliant leurs belles voiles lumineuses. Elles disparaissent derrière
le môle où s'allume un feu. Avec le jour qui meurt, une brise tiède
se lève, effleurant la peau comme une caresse. Ah! soirée de septembre
sur la mer, triste douceur... Je ne sais quoi de grave est autour de
nous. Le calme est tel que nous entendons battre nos cœurs. À peine,
par moments, l'imperceptible bruit du flot qui se casse sur le sable
mou. Et voici que, sans qu'on l'ait vu venir, la nuit est là. Une à
une s'allument étoiles et planètes, tous ces astres que nous ne
connaissons pas, dans nos villes aux maisons trop hautes, aux lueurs
aveuglantes, et qui, en voyage, semblent vivre avec nous et nous suivre
amicalement. Sur la rive, quelques lumières clignotent. Le son grêle
d'un piano vient du grand hôtel déjà à peu près déserté. Une
dernière barque rentre au port, glissant sur l'eau, silencieuse, comme
un chat qui ferait patte de velours. Ah! soirée de septembre, triste
douceur...
[Figure 04]