Il marcha longtemps sous les arceaux de verdure d'une allée touffue;
puis, l'ombre étant trop épaisse et trop fraîche, il s'assit au bord
d'une prairie ensoleillée, contre le tronc d'un vieux chêne. Des
cyprès, devant lui, montaient haut dans le ciel et s'y découpaient en
lignes nettes; leurs cimes, bruissant continuellement d'un murmure
sonore, lui rappelèrent un vers de Théocrite qu'il se plut à
répéter à haute voix. Parfois, quand le vent cessait tout à fait,
mille bruits presque imperceptibles lui arrivaient. Un gland tombait.
Une mouche volait près de lui avec un bourdonnement musical. De lourdes
guêpes s'enfonçaient d'un vol bruyant dans les calices des fleurs. Un
scarabée soulevait une feuille morte. De petits papillons blancs le
frôlaient au visage, remuant avec peine leurs ailes souples et
silencieuses, déjà exténués par la chaleur. Il ferma les yeux. Et,
peu à peu, il fut pris d'une de ces émotions étranges, dont on ne
peut dire la cause et qu'on essaie vainement de surmonter. Comme en un
songe prestigieux, tout ce qui l'entourait avait disparu. Par l'effet
d'un mirage subit, pareil à cette _fata morgana_ qui se produit, à
certains jours de grande lumière, sur les côtes de Reggio, et
transporte les marins éblouis vers d'irréels rivages, il se retrouvait
sur la terrasse brûlée de soleil où, souvent, pendant les longues
journées d'août, il restait allongé et rêvait. Il ressentait le
même émoi qu'alors, cet émoi inexplicable, sorte d'effroi panique,
qui vient de l'immobile clarté de midi, du silence absolu des choses
environnantes, de la torpeur complète de la nature. Les souvenirs
d'enfance reviennent souvent ainsi, avec la plus extraordinaire
netteté. Un souffle, un parfum, le son d'une voix, une sensation de
bien-être et de chaleur suffisent pour vous rappeler un de ces instants
passés; et, tout aussitôt, comme par un déclenchement automatique,
vous voyez, vous sentez, vous attendez, comme vous avez vu, senti,
entendu à cette minute-là. Il semble que le cœur batte des mêmes
palpitations. Devant vous, toutes choses sont comme alors. Le même
arbre incline la même branche. La même rose trop lourde s'effeuille.
Le même nuage fait la même ombre mobile sur l'allée. La même haie de
jasmins envoie la même odeur discrète et suave. Les mêmes cloches
lointaines sonnent au même clocher... Et une envie de pleurer vous
prend, car toujours ces réminiscences sont accompagnées d'une
mélancolie poignante et grave qui va parfois jusqu'à l'angoisse.
Est-ce un regret de ce qui fut et plus jamais ne sera? Est-ce qu'entre
ces deux points identiques et pourtant si éloignés, nous souffrons de
ne pouvoir saisir nos transformations intermédiaires, depuis l'enfant
simple et bon que nous fûmes jusqu'à l'être compliqué que nous
sommes? Est-ce tout simplement que la nature laisse des traces
ineffaçables à cet âge avide où elle nous apparaît transfigurée
par notre jeune imagination, peuplée de nos rêves et de nos chimères,
à cet âge où le jeune Ruskin émerveillé, contemplant la plaine de
Croydon s'écriait que les yeux lui sortaient de la tête? Toujours
est-il que cette seule impression de campagne ensoleillée et
silencieuse suffisait souvent à René pour lui rappeler la terrasse de
la maison familiale d'où s'étaient envolés ses premiers rêves
d'enfant. De même, il ne pouvait, au printemps, respirer le parfum des
violettes sans revoir devant lui, avec une netteté qui allait jusqu'à
l'illusion, le parc de son lycée au bord du Rhône, le grand parc qui
lui paraissait alors un monde, et dont les longues allées, ombragées
de marronniers aussi vieux que les vieilles murailles, prenaient des
aspects redoutables et pleins de mystères... Ah! souvenirs d'enfance,
pourquoi revenez-vous ainsi?
[Figure 04]