Comme ils passaient devant la porte d'un cimetière, Mme Fréneuse dit:
--Entrons un moment, voulez-vous?
Lucile, souffrante ce jour-là, avait préféré ne pas prendre part à
la promenade qu'ils faisaient tous les trois, chaque jour, sur les rives
du lac. René et Madeleine étaient partis, un peu gênés à l'idée
qu'ils devaient rester loin d'elle pendant quelques heures; puis le
malaise s'était dissipé dans la clarté radieuse du matin, et une
sorte d'ivresse les avait peu à peu gagnés d'être libres et seuls
pour la première fois. Mais ils évitaient de traduire, par des paroles
ou des regards, les émotions qu'ils ressentaient.
René poussa la porte. Madeleine entra devant lui et se signa. Le
cimetière était désert. Seul, un vol de moineaux s'enfuit à leur
approche, avec des piaillements aigus. Infatigables gardiens, les
cyprès funèbres veillaient sur les morts; leurs glaives endeuillés
s'élevaient, en un morne et rigide alignement, le long des allées
bordées de buis. Entre leurs troncs noirs se dressaient les marbres
clairs des monuments mortuaires ou d'humbles croix de bois. Des grilles
entouraient les tombes; des feuillages et des fleurs s'accrochaient aux
fers déjà rouillés.
--Comme on doit mieux dormir ici, dit René, que dans ces modernes et
somptueux cimetières où s'étale si affreusement le mauvais goût des
Italiens d'aujourd'hui! Il me serait dur de penser que je reposerai un
jour au milieu de ces hommes en redingote de marbre et de ces femmes en
robes à volants, pleurant et minaudant, un mouchoir à la main, dans
ces attitudes de grossier réalisme bourgeois qui rappelle les
bonshommes de cire du musée Grévin. Combien l'ombre de ces cyprès
doit être plus légère et plus douce!
--Moi, dit Madeleine, j'ai toujours fait le rêve d'être enterrée dans
un de ces petits enclos funèbres où les paysans dauphinois
ensevelissent leurs morts, au milieu même des champs où ils vécurent.
Autour du cimetière et sur les terrasses lumineuses qui s'étageaient
au-dessus de lui, les arbustes en fleurs, les lauriers-roses, les arbres
chargés de fruits, les mûriers, les oliviers d'argent terni, les
orangers déployaient leur végétation luxuriante. Des vignes
grimpaient aux troncs des arbres; quelques treilles n'avaient pas encore
été vendangées, et les raisins trop mûrs, gonflés à éclater,
répandaient une odeur lourde. La _breva_, qui commençait à souffler,
traînait après elle les senteurs des jardins sur lesquels elle avait
passé. La vie partout triomphait. Sous les cyprès s'élançant vers le
ciel comme des prières, régnaient, au contraire, une paix claustrale,
un silence de mort. Et, de ce contraste, un trouble étrange venait à
René.
Il s'arrêta, passa la main sur ses yeux.
--Qu'avez-vous? demanda Madeleine.
--Jamais je n'ai pu pénétrer dans un cimetière sans être ému; mais
nulle part comme en celui-ci, entre toutes ces images du néant et cette
exubérance de la nature, je n'avais senti plus vivement combien sont
voisines la mort et la vie. En entrant ici, je me suis vu pareil aux
seigneurs de la fresque de Pise, qui, au retour d'une chasse, après
avoir savouré la joie de vivre et les parfums des bois, rencontrant des
cadavres, respirent la pourriture et la mort. Et je me suis souvenu
d'une idée de Barrès, qui regrettait que les cimetières de ces
villages ne fussent pas situés au bord même des lacs, pour qu'ils
puissent recevoir les caresses des vagues rejetées sur les rives par
les barques joyeuses. Ces visions de la mort doubleraient le plaisir des
couples amoureux et leur donneraient l'exaltation qu'éprouvent les
amants vénitiens, quand ils se signent au passage de leur gondole
devant les murs rouges de San Michele, ou errent, en se tenant par la
main, sous les ifs funéraires de l'île franciscaine. Il est bien
naturel, en effet, que la volupté s'accroisse lorsqu'on songe qu'elle
est périssable et que la seconde qui vient peut à jamais la ravir. Ah!
qu'ils étaient prévoyants, ces amants d'autrefois qui donnaient en
cadeau à leur maîtresse un _memento-mori_! Le petit squelette
délicatement ciselé, tournant à chaque instant leur méditation vers
la mort, rendait plus ardent leur désir.
Madeleine, sans rien dire, la tête baissée, marchait aux côtés de
René. Elle aussi subissait violemment le contraste du décor à la fois
funèbre et voluptueux. Et les paroles du jeune homme lui donnaient
comme un étourdissement.
--N'est-ce pas Michelet, demanda-t-elle, qui conduisait sa fiancée au
Père-Lachaise pour lui parler d'amour parmi les tombes?
--Oui. L'amour se plaît dans le voisinage de la mort; et, souvent, tous
deux marchent la main dans la main, la main tiède et rose de l'amour
dans les doigts décharnés de la mort. Je ne sais où j'ai lu que Don
Juan commanda à Valdès Léal ce tableau, qui est à la Caridad de
Séville, où l'on voit un évêque et un gentilhomme couchés dans
leurs cercueils, dévorés par des larves immondes, minutieusement
reproduites; l'amant des mille et trois se plaisait, assure-t-on, à
exacerber la volupté de ses regrets en imaginant son beau visage, qu'il
avait vu tant de fois se refléter dans des prunelles luisantes de
désir, pareillement décomposé et mangé par les vers. Quand Henri
Heine nous parle, dans ses _Mémoires_, de son amour pour la fille du
bourreau de Düsseldorf, il se rappelle surtout les tresses de ses
cheveux, ces tresses si rouges qu'elles avaient des reflets de sang et
si longues qu'elles pouvaient se nouer sous le menton de la jeune fille
en lui donnant l'aspect d'une décapitée... Mais nulle part la mort et
la volupté ne sont moins séparables qu'ici. Je regrette de n'avoir pas
apporté les œuvres de Leopardi; je vous aurais lu le poème où le
solitaire de Recanati proclame la douloureuse fraternité de l'amour et
de la mort, dans des vers de facture si sévère qu'ils rappellent les
paysages du triste pays des Marches. "Nés en même temps, l'amour et la
mort sont frères." Cette idée fut toujours chère aux âmes
italiennes. Déjà Dante, au cours de la _Vita Nuova_, exalte sa passion
en imaginant Béatrice recouverte d'un linceul; et déjà, sur les vieux
murs du campo santo de Pise, dans ce _Triomphe de la Mort_, dont je vous
parlais tout à l'heure, derrière la virago aux ailes de chauve-souris,
le peintre a mis un bosquet touffu où, à l'ombre dorée des orangers,
comme en une scène galante du _Décaméron_, des amants insouciants se
divertissait et savourent les plaisirs de l'amour.
Ils étaient arrivés au bout d'une allée. Un arbousier, en plein
soleil, couvert de baies rouges, semblait un arbre de corail. Sur une
tombe, entourée d'une riche balustrade de marbre, un saule laissait
mollement tomber les pleurs de son feuillage. À côté, la longue
chevelure d'un eucalyptus ondoyait au vent avec des reflets argentés.
L'odeur vanillée d'un laurier-rose ombrageant une tombe se mêlait à
l'odeur âcre des buis et des cyprès. Par bouffées, le vent leur
apportait les senteurs des jardins proches.
--Ah! dit-elle, ces parfums... ici...
Elle prononça ces mots d'une façon si tramante que René eut la
sensation d'un frôlement charnel. Puis elle se redressa, gonfla ses
narines pour mieux aspirer les arômes troublants. Ses lèvres
s'entr'ouvrirent.
--Ah! dit-elle encore.
Elle baissa la tête, exhala un soupir profond, comme accablée par une
volupté trop forte. Ses yeux rencontrèrent ceux de René. Ils
frémirent jusqu'aux moelles et se sentirent pâlir.
--Arrêtons-nous un instant, dit-elle.
Elle s'assit sur la balustrade de marbre. Un petit lézard vert qui se
chauffait au soleil s'enfuit précipitamment. Les branches du saule
pendaient autour d'elle; pour se donner une contenance, elle essayait de
les nouer et de les tresser. Très émue, elle attendait qu'il parlât.
Il était resté debout devant elle. Sur le chemin, les quenouilles des
cyprès, à peine remuées par le vent, faisaient de grandes ombres
parallèles.
Une femme du peuple, toute jeune, nu-tête et vêtue de noir, entra dans
le cimetière. Ses _zoccoli_ qui, suivant la mode du pays, ne lui
couvraient que la pointe des pieds, claquaient sur le sol. Elle vint
tout près d'eux et déposa un bouquet sur une tombe fraîchement
creusée que marquait une simple croix de bois. La présence
d'étrangers la gêna. Elle ne s'agenouilla qu'un instant, murmura une
courte prière et s'en alla, essuyant furtivement ses larmes.
Quand elle fut sortie, Mme Fréneuse alla regarder l'inscription sur la
croix.
--Il n'avait que vingt ans, dit-elle, en se rasseyant.
Le visage reposant sur la main et le coude sur le genou, dans cette
attitude que Dürer a donnée à sa _Mélancolie_, elle resta immobile,
les paupières baissées. Ce mélange d'idées profanes et religieuses
agitait, sans qu'elle en eût conscience, le fond ténébreux et trouble
de sa sensibilité. René devinait qu'elle luttait contre une langueur
envahissante; il voulut profiter de son émoi.
--Madeleine, dit-il, je vis en ce moment une minute incomparable. Loin
du monde, loin de tous, au milieu de ces morts qui nous enseignent, bien
mieux que les sages parmi les vivants, que tout est vain et que c'est à
peine si l'heure présente nous appartient, il me semble que je suis
plus près de vous, et que, s'il est des paroles que nos lèvres ne
peuvent prononcer, nos cœurs les disent et les entendent...
Il s'approcha d'elle et lui parla plus doucement, presque à l'oreille.
À mots couverts, il lui fit comprendre combien il l'avait toujours
désirée et quelles fêtes amoureuses il lui aurait prodiguées, si la
destinée qui les avait mis en présence ne les avait pas en même
temps, par la plus cruelle des ironies, séparés à jamais.
Elle l'écoutait avec une attention étonnée, pareille à ces profanes
qui entendent pour la première fois de la musique nouvelle. Les paroles
ardentes de René, tombant sur son désir inconscient, l'avaient
soudainement embrasée, comme un flot d'alcool versé sur un feu qui
couve. Le trouble sensuel peu à peu s'emparait d'elle, lui emplissait
le cerveau d'une rumeur bourdonnante, ainsi qu'une coquille marine
collée contre l'oreille. Elle n'avait plus le mouvement des lèvres qui
lui était familier; sa bouche, au contraire, violemment contractée,
trahissait son émotion. Et, tout à coup, elle se mit à trembler
nerveusement, fébrilement, sans pouvoir s'arrêter, comme une feuille
sous un vent d'orage. Elle se sentit les artères vides et le cœur pris
dans un étau.
D'un effort prodigieux, elle tendit toute sa volonté et se leva.
--Marchons un peu... je vous en prie...
Il la suivit, machinalement, les yeux égarés. Elle avançait, sans se
retourner, raidie dans une défense crispée. Parfois les branches
basses l'obligeaient à se pencher; il voyait la taille flexible se
courber d'un mouvement souple et gracieux. Comme elle passait près
d'une tombe, sous un laurier-rose couvert de fleurs, il s'approcha
d'elle, brusquement et l'appela.
--Madeleine!
Elle tressaillit, s'arrêta, et, sans le regarder, le supplia.
--Taisez-vous, je vous en prie...
Le soleil filtrait à travers les feuillages, lui mettait de petites
taches sur la peau.
--Madeleine! dit-il encore.
Elle leva les yeux et leurs regards se rencontrèrent. Ils se crurent
enveloppés d'une flamme. Tout vacilla autour d'eux. Ils eurent la
sensation de perdre pied dans un gouffre sans fond. Alors, d'un même
mouvement, sans prononcer une parole, ils s'étreignirent
frénétiquement. Leurs bouches se prirent dans un baiser qui fut plus
une morsure qu'une caresse. Quand leurs lèvres se descellèrent, il
leur sembla qu'ils s'arrachaient la chair.
Elle s'appuya un instant contre le rebord de la tombe. Il restait
immobile près d'elle. Une ombre lumineuse et fleurie flottait autour
d'eux. Puis ils sortirent du cimetière. Elle avançait lentement, la
tête basse, très pâle, exsangue. Il marchait à côté d'elle,
n'osant pas la regarder, n'osant pas parler; par moments, il sentait ses
jambes fléchir sous lui.
[Figure 04]