LE PAYS DE TRISTAN

Déjà, ayant dépassé les faubourgs de Douarnenez, le train filait en

pleine campagne, à travers des bois de pins et des landes fleuries.

Mais la ligne était le plus souvent creusée en tranchée, et l'horizon

ne s'étendait pas.

Assis en face l'un de l'autre, Hélène et Maurice poursuivaient leur

rêve intérieur. À chaque secousse du wagon, leurs genoux se

heurtaient et ce contact était pour eux à la fois une gêne et une

joie. De loin en loin, ils ramenaient leurs regards l'un vers l'autre,

lentement, par un insensible mouvement de tête; puis, très vite, ils

se détournaient et s'absorbaient de nouveau dans la contemplation du

paysage fuyant à travers l'encadrement de la portière.

Le soleil couchant empourprait les arbres de reflets cuivrés et donnait

aux granits, couverts de bruyères roses, des flamboiements d'incendie.

Tout à coup, Mauroy les appela:

--Venez, venez voir!

Ils s'approchèrent et se serrèrent l'un contre l'autre. Ils eurent

comme un enivrement subit à ce nouveau contact plus complet. Ils

goûtèrent la volupté d'un plaisir défendu. Le spectacle achevait de

les griser. C'était pour eux un besoin physique de crier è chaque

instant leur admiration.

La ligne s'était élevée peu à peu et courait maintenant sur le

plateau. À travers les minuscules bois de pins, la baie de Douarnenez

déployait sa courbe immense; presque en face d'eux, le Méné Hom la

dominait de sa haute masse noire. Tout au bout de l'arc de cercle, le

cap de la Chèvre se dessinait. Une large bande d'un rouge écarlate

barrait l'horizon. Au-dessus d'elle, par une série de raies

multicolores, plus étroites et plus mobiles, le ciel et l'océan se

joignaient, et, dans le flamboiement universel, se distinguaient à

peine l'un de l'autre. À mesure que le soleil déclinait, des nuages se

formaient, très bas, comme sortant de l'eau, qui faisaient autant de

taches sombres pareilles à des îles féeriques brusquement surgies.

Une ligne de montagnes inconnues se découpait dans l'embrasement du

ciel; et, par moments, le cap de la Chèvre, la côte de la baie, le

Méné Hom lui-même, se confondaient avec les terres nouvelles et

semblaient faire partie de ce paysage de légende.

Hélène et Maurice subissaient le mirage et se croyaient transportés

sur les rives ignorées d'une mer tropicale, parmi des îles

d'améthyste et d'émeraude, dans un de ces archipels de feu que les

marins racontent avoir parfois aperçus, par les nuits pleines de lune,

dans un halo fugitif.

--Ne vous semble-t-il pas, leur demanda Mauroy, que voici une

merveilleuse et éclatante fresque de Puvis de Chavannes? Sur ce fond

d'or et de pourpre, se dressent les tiges grêles de ces arbres qui lui

étaient chers, de ces pins maritimes dont les grands troncs décharnés

sont couronnés seulement d'une élégante touffe de feuillage. Oui, en

vérité, ce train sacrilège traverse le bois sacré des muses. Je

m'attends è voir une nymphe bondir derrière ces haies. J'aurais voulu

que Puvis vînt sur les bords de cette mer où, depuis la naissance du

monde, se couche, chaque soir, le soleil, et qu'il illustrât la

légende de Tristan et d'Iseut. Les deux amants, tendrement enlacés,

auraient passé dans ce paysage, qui paraît un décor de théâtre tant

il est net et coloré, et qui cependant aurait été véridique, puisque

Tristan et Iseut vécurent ici ou sur des bords semblables de cette

même mer... Tenez, voici peut-être le bois de pins où le bon roi

Marke les surprit, un jour, endormis côte à côte. Vous connaissez la

scène adorable du vieux poème: Marke s'arrête, furieux, prêt à la

vengeance; mais bientôt la pitié succède à la haine; Tristan est si

beau, Iseut est si belle, qu'il s'attendrit; et, comme un rais de soleil

tombe à travers le branchage sur le visage d'Iseut, il bouche avec son

gant la fente par où passe le rayon...

Hélène et Maurice tressaillirent et se sentirent rougir. Une sorte

d'embrasement pareil à celui du ciel et de la mer s'empara d'eux, et

ils s'éloignèrent l'un de l'autre, presque étourdis.

Le soleil entrait alors dans l'océan, énorme, prodigieux,

démesurément agrandi, éclaboussant l'air et l'eau de gerbes de

flammes et d'étincelles. Tout l'horizon flamboyait dans une immense

réverbération d'incendie. Pendant un moment, le ciel fut illuminé

d'un rouge si vif qu'il donna l'impression de lueurs sanglantes. Puis,

peu è peu, les tons violents s'adoucirent, décrurent progressivement

jusqu'à la ligne de rencontre de l'air et de l'eau.

Quand ils débarquèrent à Audierne, la nuit était à peu près

tombée. Du côté du couchant seulement, derrière la colline à

laquelle est adossé le bourg, le ciel avait encore des traînées

écarlates et faisait songer à je ne sais quelle forge où l'on

travaillerait la nuit...

*

* *

L'étroit plateau qui rattache la pointe du Raz à la terre n'est qu'un

morne désert granitique où le roc est à nu, où rien ne pousse, pas

même un arbuste, pas même une plante. Devant soi, en droite ligne,

comme continuant la pointe du Raz, des roches aux noms barbares,

Gorlégreiz, Gorlébella, d'autres encore, parsèment le terrible chenal

"que jamais marin ne traversa sans avoir eu peur ou mal," suivant le

dicton du pays; derrière elles, se dessine la côte plate de l'île de

Sein; puis, plus rien, l'infini, la mer sauvage, à perte de vue. Au

nord, la baie des Trépassés, au fond de laquelle miroite l'étang de

Laoual, sur l'emplacement où fut autrefois Is la maudite; puis la

pointe de Van, le cap de la Chèvre, et, tout è fait à l'horizon, la

pointe Saint-Mathieu, au large de laquelle on devine Ouessant. Au sud,

s'étale l'arc de cercle de la baie d'Audierne, inhospitalière et rude,

jusqu'aux rochers de Penmarc'h, où, par les nuits sans brume, on voit

briller le phare d'Eckmühl.

Aucun autre rivage, si ce n'est la côte méridionale de l'île de

Groix, ne donne la même impression farouche et grandiose. On se sent le

jouet de forces mystérieuses et inconnues. Il semble que la fatalité

seule soit maîtresse des hommes. C'est là que l'on peut le mieux se

faire une idée de l'âme celtique. Au sein de cette âpre nature, les

événements prennent un caractère inexorable. L'amour et la mort

surtout y paraissent toujours voulus par quelque inflexible divinité.

L'homme est ballotté au gré des mobiles destins, comme une barque au

caprice des vagues. Pour lui, rien n'est fixe, rien n'est assuré, et

chaque lendemain devient une anxieuse interrogation. Il vit dans une

perpétuelle méfiance. L'eau, l'air, tout est son ennemi. Le sol

lui-même, parfois, ne lui offre qu'une douteuse sécurité. Certaines

terres basses s'effondrent et disparaissent à chaque raz de marée: un

jour viendra, par exemple, où Penmarc'h ne sera plus, comme Is, qu'une

cité marine dormant au fond des eaux d'un sommeil tourmenté; et

parfois, par les nuits calmes, les pauvres marins errants

tressailliront, en entendant de lointaines cloches sonner à

d'invisibles clochers... Ce caractère fatal est le meilleur argument en

faveur de l'origine celtique de la légende de Tristan et Iseut. Ce

paysage, cette mer, ce ciel, cette atmosphère, toute cette nature en un

mot est la preuve vivante qu'elle ne pouvait naître que sur ces bords

ou sur les rivages pareils de la Cornouaille anglaise, dont la côte a

tant de ressemblance avec celle-ci qu'elle paraît être sa sœur

jumelle. En apercevant ces caps sauvages, ces énormes rochers, cette

mer aux vagues fantastiques et aux marées inconnues d'eux, on dit que

les légionnaires de César s'écrièrent: "Ici finit l'empire de nos

dieux!" C'est cette même impression de teneur et d'effroi que nous

éprouvons encore, nous autres, Latins; mais cette nature farouche

s'harmonise entièrement avec les ardeurs impétueuses et toujours

inassouvies de l'âme celte. Elle est bien fille du sol gaélique, cette

poésie triste et pénétrante où l'amour devient le centre même de la

vie. Alors que, sous des deux plus sereins, l'amour est surtout chose

gaie, légère, frivole et sans lendemain, il est ici un sentiment

douloureux et passionné, profond et terrible, tumultueux comme

l'Océan. La légende de Tristan et d'Iseut a toutes les fureurs de

cette mer, personnage d'ailleurs toujours présent et actif dans le

drame. C'est sur elle, pendant une traversée, que les amants boivent le

breuvage magique; c'est en face d'elle que s'écoule leur vie amoureuse,

incertaine et agitée comme elle; c'est elle qui les sépare aux jours

d'exil; c'est elle aussi qui les réunit et ramène Iseut vers Tristan

qui se meurt. Le navire portant la blonde fille d'Irlande a passé

devant ces rivages et doublé ce cap redoutable. Et là-bas, vers le

sud, cette tache claire à peine perceptible: ce sont les rochers de

Penmarc'h, sur lesquels Tristan se faisait porter chaque jour, pour voir

apparaître de plus loin la blanche voile d'allégresse...

[Figure 04]

Paysages Passionnés · 第 14 / 48 题