Rhodope, aux pieds de Sapphô, lui parle doucement, presque à
l'oreille.
--Te souviens-tu de nos premières journées à Érèse? Il me semble,
à moi, qu'elles datent d'hier, parce que je les revis à chaque instant
dans ma pensée. Comme j'étais heureuse de connaître cette Sapphô
que, si souvent, j'avais entendu célébrer! Et comme je fus fière,
lorsque je vis que tu t'attachais à moi! Ah! tu l'as peut-être
oubliée, toi, notre première soirée au bord du golfe bruyant. De
vastes oiseaux nocturnes planaient sur nos têtes, volaient vers la mer
et semblaient s'y plonger; puis, enivrés de son parfum, ils se
redressaient d'un coup d'aile et revenaient près de nous. Peu à peu
l'ombre se fit soyeuse et transparente; Phébé parut. Nous vîmes le
mince croissant sortir des flots. Pendant quelques instants, nous eûmes
l'illusion d'une trière en flammes, brûlant dans la nuit. C'est ce
soir-là que tu me proposas de venir jusqu'à Mitylène. "Tu verras, me
disais-tu, tu verras comme l'autre rivage est plus beau, comme il est
doux de s'y aimer." Et, tout en me parlant et me serrant contre toi, tu
t'exaltais. Tu me disais des choses douces et caressantes, presque comme
un amant. Dans la nuit semeuse de songes, il me semblait que je rêvais.
"Oui, tu viendras, tu viendras, répétais-tu sans cesse, et tu verras
comme je t'aimerai. Ici, le sol est rude, inégal et brusque, comme
l'homme et comme ses étreintes. Tu verras là-bas combien cette île
est plus belle et plus harmonieuse. Tout y est féminin. Le sol
s'abaisse graduellement, insensiblement, en une succession de collines
aussi rondes que tes seins." Tu vois, je me rappelle presque tes phrases
mêmes; il me semble encore que j'entends ta voix chantante et grave.
"On dirait, me disais-tu, une multitude de femmes, languissamment
étendues les unes sur les autres; les vallées régulières et peu
profondes sont les creux de leurs corps, où l'air s'engouffre et
s'attarde pour mieux les caresser. La côte ne ressemble pas à
celle-ci; c'est une suite de golfes recourbés comme des cithares et
sonores comme elles. L'étreinte de la terre et des flots n'y est pas
bruyante, sauvage, pleine de cris de douleur. Le vent n'y hurle pas
ainsi que des fauves prisonniers se heurtant contre des murs. La mer
vient mourir sur le rivage avec des roucoulements amoureux. Oui, tu
viendras, ne cessais-tu de me répéter, et tu verras toutes ces choses.
Et c'est là que nous nous aimerons." Je t'écoutais sans rien dire, ne
comprenant pas. J'étais heureuse d'être près de toi. Je me laissais
bercer par ces phrases douces et parfumées. Elles coulaient sur moi
comme une chevelure ruisselant d'huiles aromatiques. Elles
m'étourdissaient, me grisaient ainsi qu'un vin lourd, étrangement. Je
me sentais prise dans ta voix comme dans les mailles d'un filet.
Parfois, j'étais secouée de frissons, de grands frissons délicieux,
surtout quand tu t'approchais de moi, quand tu me parlais presque è
l'oreille. Le souffle de ta bouche se jouait dans mes cheveux, et
c'était plus doux qu'une caresse. Toi, au contraire, tu me paraissais
souffrir: tes paupières battaient vite et fort, comme les ailes d'un
oiseau apeuré; tes prunelles avaient quelque chose d'ardent et
d'étrange; par moments, tu te raidissais et semblais lutter contre
quelqu'un. Tout à coup tu me saisis de tes deux mains et tu me dis:
"Que tu es belle, Rhodope! Je voudrais que tu pusses te voir; tu serais
amoureuse de toi-même." Et tu te levas, m'entraînant. "Viens, viens;
rentrons. Demain matin, à l'aube, nous partirons." Le lendemain, je
t'ai suivie, docile. Je n'ai même pas essayé de résister; ta volonté
plus forte que la mienne me possédait tout altière... Ah! ce voyage à
travers Lesbos, jamais je ne l'oublierai. Te souviens-tu? nous nous
sommes embarquées sur le navire d'un commerçant qui allait à Pyrrha,
où nous arrivâmes à la tombée de la nuit. Presque sans nous reposer,
nous nous mîmes en route. Je n'étais jamais lasse. "Tu verras, me
disais-tu toujours, tu verras..." Et ta voix suffisait à me donner du
courage. Deux fois nous avons dormi en plein air, deux autres fois dans
la paille, chez des paysans. Te rappelles-tu? l'un d'eux ne voulait pas
nous ouvrir sa grange, nous prenant pour des mendiantes ou des voleuses;
et cet autre qui nous offrit de partager sa couche... En traversant l'un
des cols que nous avions à franchir, tu me désignas les deux sommets
de l'île qui nous dominaient au nord et au sud, le Lepithymne et
l'Olympe, où les veilleurs de nuit guettèrent les feux qui devaient
porter en Hellade la nouvelle de la prise d'Ilion. Le sixième soir de
notre voyage, nous couchâmes à Hiéra, et, le lendemain, au matin, tu
me montras une dernière montagne: "De là-haut, me dis-tu, nous verrons
Mitylène!" Alors, plus alertes, sans prendre haleine, nous avons gravi
la côte. Et brusquement, en arrivant à la lisière d'un bois
d'oliviers, nous eûmes devant nous l'inoubliable vision: tout le
versant oriental de l'île, Mitylène, la mer Éolienne et, dans le
fond, les rives d'Ionie. Nous restâmes longtemps, sans rien dire, les
mains unies. Aucune de nous n'osait rompre le silence. Nous étions
véritablement émues, presque angoissées. Le soleil, derrière nous,
ne nous éblouissait pas de ses rayons. Il était cependant assez haut
pour éclairer tout le paysage, sans le barrer de grandes ombres. Je le
revois encore, comme s'il s'étendait, là, devant mes yeux. D'abord une
infinité de collines assoupies au soleil, s'inclinant harmonieusement,
par une pente très douce, jusqu'au rivage. Quelques-unes sont fleuries
de lavande et de thym. Des bois d'orangers les parsèment de taches
sombres que traversent des chemins blancs. Sur d'autres, des champs
d'oliviers aux troncs noueux et tordus étalent le moutonnement de leurs
touffes pâles. On voit remuer les femmes qui ramassent dans des
corbeilles les olives tombées. Entre les coteaux serpentent de
minuscules vallons ombragés de lauriers-roses, où coulent les
ruisseaux que l'on aperçoit, par places, scintillant au soleil. Puis,
entre les dernières collines et la mer, une étroite plaine où repose
Mitylène. Autour d'elle, une dizaine de bourgs sont couchés dans la
lumière, semblables à des bêtes paresseuses. Et, plus loin, la mer,
l'immense mer miroitante, avec ses vagues aux claires crinières. Comme
un vol de mouettes lassées, les voiles des pêcheurs rentraient au
port. C'est toi qui parlas la première. "Admire, me dis-tu, la langueur
de ce rivage qui se découpe en golfes réguliers et largement évasés,
pour mieux s'offrir tout aux caresses de l'eau. Regarde surtout
Mitylène, ses murailles peintes et ses toits de couleur. Elle est plus
maquillée qu'une joueuse de flûte. Vois comme elle s'étend au long
des flots, dans la fraîcheur des citronniers, avec des mollesses de
courtisane. Elle s'est bâtie sur une presqu'île; elle a voulu sentir
des deux côtés le baiser humide de la mer." Nous nous assîmes par
terre, dans le bois d'oliviers, adossées contre un rocher où le soleil
mettait des reflets roses. Ses rayons tombaient sur nous en larges
médailles d'or, à travers les branches pensives et pâles où des
cigales criaient. Quelques autres bruits nous parvenaient: un grelot
tintant au loin, la cantilène d'un berger, des appels de femmes
travaillant aux champs. L'air était tout chargé du parfum pénétrant
des lauriers-roses et des lavandes. La brise était si faible que les
feuilles bougeaient à peine, avec un murmure si doux qu'il fallait
prêter l'oreille pour l'entendre. Quelquefois, cependant, un vent plus
violent nous apportait l'odeur aphrodisiaque du sel et les âcres
senteurs des plages où les poissons sèchent sur le sable chaud. Quand
ces souffles tièdes et humides frôlaient la nuque, on avait la
sensation d'une haleine. L'illusion était si forte que je me rappelle,
une fois, avoir tendu mes lèvres pour un baiser...
[Figure 04]