Le séjour de Stockholm devint insupportable à M. de Simiane. Sa santé
s'épuisait; il tomba dans une sorte de marasme: on dut demander son
rappel. Les médecins conseillèrent l'air de France. Il traversa le
Gotha-Canal, creusé dans le granit des montagnes, comme l'escalier de
Neptune du canal Calédonien, dont les marches liquides soulèvent et
portent les flottes de Victoria à travers les sapins du Glen-Névis. Le
bateau de Kiel se fait attendre un jour ou deux à Gothenbourg.
Georges erra dans les environs assez tristement. Le matin du départ, un
hasard funèbre l'amena près du cimetière, situé non loin de la ville, au
pied d'une montagne, au bord d'une prairie. La porte était ouverte: il
entra. Le cimetière de Gothenbourg n'est pas monumental; mais, si j'ose
dire, il est intime. On n'y bâtit point aux riches défunts des palais de
granit et de marbre, ou des villas de stuc, mais chaque tombe a son
arbre et sa croix.
Si vous aimez la pensée des morts, si déjà l'herbe cache une part de ce
qui était vous, s'il vous plaît de retrouver les chers absents, ou du
moins de vous croire près d'eux, ils auront pour vous un charme extrême,
ces cimetières du Nord, avec leur ciel mélancolique, leurs longues
allées de tilleuls et de chênes, leurs bouquets d'ormes et d'érables,
leurs aunes tremblants et leurs grands bouleaux, dont les branches
accablées caressent les pierres couvertes de mousse et les tombes de
gazon fleuri.
Le cimetière de Gothenbourg est grand; on n'y dispute pas, pouce à
pouce, la dernière couche des morts; on n'y trouble point leur sommeil
sacré; on y épargne à la douleur toutes ces vexations gratuites et
mesquines dont elle s'irrite ailleurs; on n'est pas même contraint à
suivre l'alignement vulgaire des inhumations officielles: on se groupe
par familles. Parfois un couple d'amis s'isole à l'ombre d'un saule au
blanc feuillage, uni dans la mort même, malgré la parole du maître:
_Siccine separat amara mors!_ La mort ne les a pas séparés, et c'est
dans le même sommeil qu'ils attendent le même réveil, ensemble!...
«Je serais bien ici, dit Georges en s'arrêtant sous un grand tilleul, et
je dormirais du moins dans la terre qui la garde! Mais non, reprit-il,
elle ne le veut pas, car elle ne m'a pas encore averti.»
Il cueillit sur une tombe une touffe de bruyère blanche, la cacha dans
sa poitrine et sortit. Un aveugle à genoux près de la porte lui tendit
une sébile de bois en murmurant: _Denka pa Döden!_ «Pensez aux morts!»
Georges lui jeta un rixdale d'argent, et s'éloigna en frissonnant. «Oh!
les morts, je ne les oublie pas!» se disait-il.
Le bateau l'emporta, et quand, vers le soir, les côtes de Suède
disparurent dans les flots embrasés du couchant, il lui sembla perdre
Christine encore une fois.
Georges est maintenant à Paris. Il passe au milieu du monde, insensible
à ses joies comme à ses douleurs. Nadéje va souvent au bal: c'est la
reine des belles nuits; mais Georges se retire d'assez bonne heure: il
n'aime pas à voir danser le cotillon.
Plusieurs femmes, de celles que la douleur attire, noble race qui
s'épuise! auraient daigné le consoler en lui versant l'oubli avec
l'amour. Georges est avec elles d'une politesse distraite et froide; il
a toujours l'air d'écouter quand on lui parle, mais c'est à lui-même
qu'il répond tout bas: _Denka pa Döden!_ «Pensez aux morts!»
Stockholm, septembre 1856.