GEORGES DE SIMIANE À HENRI DE PIENNES, À MUNICH.

«Elle m'aime! je te dis qu'elle m'aime! Illumine ce soir la Pinacothèque

en mon honneur! Qui donc a été assez fou pour dire du mal de la Suède,

ou assez sot pour le croire? La Suède est un pays charmant, et Stockholm

vaut Paris. Je sais qu'il y fait froid; mais on s'y chauffe si bien! et

puis, le climat est sain, il n'y a nulle part autant de centenaires: on

n'y meurt presque pas! Et comme on y vit! les hivers sont d'une gaieté

folle; le carnaval dure six mois. Et les printemps, mon cher, si tu

voyais ces printemps du Nord! On dirait une improvisation de la nature.

Aujourd'hui rien, demain tout! Le matin, tu passes sur un rocher nu; le

soir, à la même place, tu marches sur des fleurs!

Tu as trop d'esprit pour me demander d'où me vient cet accès de lyrisme,

et quel besoin j'éprouve tout à coup de chanter un hymne au mois de mai!

Puisque je te dis qu'elle m'aime!

Va! j'étais bien triste, hier encore, hier matin du moins. Il y avait si

longtemps que je n'entendais plus parler d'elle! Je croyais par moments

que tout était fini, avant que rien fût commencé, et que je ne la

reverrais jamais, et il me prenait alors, non pas un désespoir,--n'abusons

pas des grands mots,--mais une désespérance profonde, et je ne sais quel

découragement plein d'amertume.

Henri, nous avons vécu ensemble longtemps; tu es mon ami; mon seul ami;

tu as été plus d'une fois témoin des orages de ma vie.... tu crois

savoir ce que je puis souffrir, parce que tu sais de quelles passions ma

nature est capable. Oh! la passion, c'est une grande chose, sans doute;

mais la tendresse, c'est bien plus! Cette femme dont je t'ai parlé à

peine, que j'avais vue deux fois, avec qui j'ai valsé dix minutes, eh

bien, Henri, je ne voulais pas te le dire, mais je l'aimais! Peut-être

n'éprouvais-je point pour elle ces ardents désirs qui, plus d'une fois

déjà, se sont allumés en moi; mais je sentais à sa seule pensée une

tristesse mêlée de je ne sais quelle douceur infinie; un charme prenait

tout moi. Et elle n'était plus là! et je ne savais pas si elle

reviendrait, et je ne pouvais même pas parler d'elle: quand on aime on

devient discret: il y a un grand respect au fond de tout grand amour. Je

me contentais de souffrir seul, et à toi-même, ami, je ne voulais pas te

dire que je souffrais! Mais, vois-tu, la tristesse se cache mieux que la

joie, et aujourd'hui la joie me flambe dans les yeux, me rit sur le

visage; je suis heureux: je veux que tu le sois avec moi! Elle m'aime!

c'est pour moi que le printemps fleurit; c'est pour moi que chantent les

buissons; elle m'aime: je suis le roi du monde!... Je l'ai donc revue

hier; plus belle que jamais, et plus touchante en sa grâce mélancolique;

c'était au château de Skokloster, par hasard.... un hasard béni! Je ne

te raconterai pas cette journée.... un enchantement depuis la première

heure jusqu'à la dernière.... Il y a eu surtout une promenade en bateau

sur un lac! Mais je ne suis pas un écrivain, moi, et puis les mots sont

des traîtres, qui ne disent jamais ce qu'on veut leur faire dire. Il

faudrait mettre tout cela en musique de Bellini, et aller le chanter

sous ses fenêtres! C'est bien peu de chose pourtant! quelques paroles

échangées à voix basse, sous les yeux d'un batelier.... il est vrai

qu'il ne nous regardait pas! seulement le temps de traverser le lac!...

Qu'il est étroit, ce lac!.... Avec elle, je me serais embarqué pour

l'Amérique dans cette barque fragile.... Avec elle!... oh! mon ami,

comme ces deux mots me sonnent doucement aux oreilles! Enfin, sa main

rapidement serrée, baisée à peine, non!--pas même cela!--et c'est tout!

et je sens que j'ai maintenant des souvenirs pour ma vie, si longue

qu'elle puisse être. Ah! si seulement tu les avais vus, tournés vers

moi, ces grands yeux d'un bleu sombre.... deux violettes qui regardent!

A présent tu en sais autant que moi. Je n'ai rien demandé; on ne m'a

rien promis; l'avenir est tout mystère, et je l'attends avec une

confiance qui n'est pas sans trouble. Pour toi, cher ami, voilà

décidément que tu passes à l'état de confident; pardonne-moi: je

recommencerai.

_P. S._ Quand tu écriras à Paris, dis donc à V.... de m'envoyer une

caisse pleine de toutes sortes de choses. On ne s'habille pas ici: on se

fagote et je tiens à représenter dignement mon pays!»

* * * * *

Georges sonna pour envoyer cette lettre à l'ambassade: le courrier

partait le jour même pour l'Allemagne.

Le domestique, en rentrant, lui en remit une autre. Le cachet n'était

point aux armes des Rudden: les trois merlettes au chef, et l'épée en

pal, qu'il avait vues sur la voiture de la comtesse. C'était une étoile

d'argent sur fond d'azur, dont les rayons effleuraient une mer de

sinople. Il sut depuis que c'étaient les armes des Oxen-Stjerna. La

comtesse, car la lettre était d'elle, redevenait jeune fille pour lui

écrire; l'écusson conjugal des Rudden n'avait rien à voir dans sa

lettre, et, par une attention délicate, elle avait repris, ce jour-là,

les armes de son père. Georges regarda quelque temps ces jambages

déliés, longs, peu formés, guère lisibles, qui allaient peut-être lui

apprendre l'avenir de sa vie; il fit sauter le cachet, et, d'un seul

coup d'œil, lut ces deux lignes:

«Dans trois jours je serai à Stockholm. Si vous avez un peu de bonheur

dans l'âme, n'y laissez lire personne.»

Aucun timbre ne maculait l'enveloppe: le billet avait été apporté.

Georges le relut vingt fois, étudiant chaque mot et chaque lettre,

jusqu'à ce qu'il fût pour ainsi dire daguerréotypé dans sa tête; il

atteignit alors un petit coffret d'ébène doublé de cèdre, l'ouvrit, en

retira quelques papiers, des fleurs séchées, des rubans fanés qu'il jeta

au feu; puis il mit à leur place la lettre et le mouchoir de la

comtesse. Les célibataires qui ne furent pas toujours vertueux ont

nécessairement, dans leur mobilier, une boîte discrète ou un tiroir

secret, véritable appartement garni dont les habitants reçoivent plus

ou moins souvent congé, suivant la constance ou la légèreté du

propriétaire.

«Dans trois jours! disait Georges en retirant la clef du coffret

d'ébène. La lettre n'est pas datée.... mettons qu'elle soit écrite

d'hier.... il le faut bien, pour qu'elle arrive aujourd'hui; Christine

sera ici après-demain.... demain peut-être!... Demain!... ah! je ne me

croyais pas si jeune!»

Il se fit habiller et alla au cercle, où on ne l'avait pas vu depuis dix

jours. Il traversa la salle de billard: le chevalier de Valborg faisait

une poule avec cinq ou six jeunes gens, parmi lesquels se trouvait le

baron de Vendel. Le chevalier vint à lui.

«Victoire! mon cher, la belle comtesse revient! elle l'a écrit au major;

voyez comme il a l'air radieux! Mais prenez garde! je crois que vos

actions baissent.

--Il faudrait pour cela qu'elles eussent monté.... Mais qui donc vous

fait supposer que je sois en disgrâce?

--C'est qu'elle ne m'a rien fait dire!...

--Souvent femme varie!

--Mon Dieu! oui, l'absence! Ah! l'absence, mon cher comte! mais elle

revient! c'est là l'important! une fois sur le terrain, vous reprendrez

vos avantages.

--Croyez-vous? dit Georges avec bonhomie.

--Ma foi, mon cher, avec les femmes, il faut tout croire.... et ne

croire à rien.

--Belle maxime! elle a cours en Suède?

--Oui; mais nous l'avons fait venir de France.»

Christine(#35766) · 第 18 / 39 题