Il était tout-à-fait nuit quand j'arrivai dans les environs de

Genève. Les portes de la ville étant déjà fermées, je fus obligé

de passer la nuit à Secheron, village situé à une demi-lieue à l'est

de la ville. Dans une disposition d'esprit qui ne me permettait aucun

repos, je voulus profiter de la sérénité du ciel pour voir l'endroit

où mon pauvre Guillaume avait été assassiné. Je ne pouvais traverser

la ville. Je me déterminai à passer le lac dans un bateau pour arriver

à Plinpalais. Pendant ce court voyage, je vis sur le sommet du

Mont-blanc les éclairs briller d'un éclat surprenant, et l'orage

s'approcher avec rapidité; je touchai le rivage, et je montai sur une

petite colline pour en observer les progrès. Il avançait au milieu

d'un ciel qui se couvrait de nuages. Je sentis bientôt tomber de larges

gouttes de pluie. L'orage éclata tout-à-coup avec violence.

Je quittai ma place et poursuivis ma route, malgré l'obscurité et

l'orage qui croissaient à chaque minute, et malgré le tonnerre qui

grondait au-dessus de ma tête avec une force effrayante, répété par

les échos de Salève, du Jura, et des Alpes de la Savoie. J'étais

ébloui par les éclairs qui se réfléchissaient dans le lac, et le

rendaient semblable à une vaste nappe de feu; je fus même un moment

dans une obscurité profonde, qui dura jusqu'à ce que l'éblouissement

de mes yeux eût cessé. L'orage, comme il arrive souvent en Suisse,

paraissait venir à la fois de plusieurs parties du ciel. C'était au

nord de la ville qu'il était le plus violent, au-dessus de cette partie

du lac qui est située entre le promontoire de Belrive et le village de

Copêt. Un autre orage montrait le Jura à la lueur se faibles éclairs.

Un troisième obscurcissait et découvrait tour-à-tour le môle,

montagne escarpée à l'est du lac.

Témoin d'un spectacle si magnifique et si terrible à la fois, je

marchais à pas précipités. Cette guerre majestueuse dans les cieux,

élevait mes esprits; je frappai des mains en m'écriant avec force:

«Guillaume, ange chéri! voici tes funérailles et tes chants

funèbres»! En disant ces paroles, j'aperçus dans l'obscurité un

fantôme qui sortit d'une touffe d'arbres auprès de moi; je fixai mes

yeux sur lui pour le reconnaître: je ne pus m'y méprendre. Un éclair

brilla et le découvrit entièrement à ma vue; sa stature gigantesque

et la difformité de son aspect plus hideux qu'aucune forme humaine, ne

me permirent pas de douter que ce ne fût le malheureux, l'infâme

démon à qui j'avais donné la vie. Que faisait-il là? serait-il

l'assassin de mon frère? (Je frémis à cette pensée). Elle entra

subitement dans mon esprit, et y domina comme si elle était réelle. Je

sentais mes dents s'entrechoquer, et je fus forcé de m'appuyer contre

un arbre. En peu de temps le fantôme fut loin de moi, et disparut dans

l'obscurité. Quel être humain aurait pu donner la mort à ce bel

enfant? Son assassin!... Je venais de le voir, à n'en pas douter. Je ne

pouvais me tromper: j'avais une preuve irrésistible, c'est que j'y

avais pensé. Je voulus poursuivre le démon, mais je ne pouvais

espérer de l'atteindre; car à la lueur d'un nouvel éclair, je le vis

gravir les rochers presque perpendiculaires du mont Salève, montagne

qui borne Plinpalais au sud; il parvint bientôt au sommet, et disparut.

Je restai sans mouvement. Le tonnerre cessa; mais la pluie continua

encore, et l'horizon fut enveloppé d'une obscurité impénétrable. Je

repassai dans mon esprit les évènements que j'avais jusqu'ici cherché

à oublier: la marche entière de mes progrès vers la création,

l'apparition auprès de mon lit de l'être que j'avais formé et animé,

et enfin son départ. Deux ans s'étaient presqu'écoulés depuis la

nuit où il avait reçu la vie; était-ce son premier crime? Hélas!

j'avais jeté dans le monde un monstre dépravé, qui se plaisait dans

le carnage et la désolation; n'était-il pas l'assassin de mon frère?

On ne peut se figurer tout ce que je souffris pendant le reste de la

nuit que je passai en plein air, mouillé et transi de froid. Mais je ne

sentais pas les injures du temps; mon imagination était occupée de

scènes de malheur et de désespoir! L'être que j'avais mis sur la

terre, et à qui j'avais donné la volonté et le pouvoir de commettre

des actions atroces, semblables à celle qui m'affligeait, me parut

être mon propre vampire, un fantôme échappé du tombeau, et porté à

détruire tout ce qui m'était cher.

Dès que le jour parut, je dirigeai mes pas vers la ville, dont les

portes étaient ouvertes; et je courus à la maison de mon père. Ma

première pensée fut de dire ce que je savais du meurtrier, et

d'envoyer sur-le-champ à sa poursuite; mais je m'arrêtai, en

réfléchissant à l'histoire que j'avais à raconter. Je devais parler

d'un être que j'avais formé, et à qui j'avais donné la vie

moi-même; que j'avais vu à minuit, au milieu des précipices d'une

montagne inaccessible. Je me rappelai aussi la fièvre nerveuse dont

j'avais été attaqué au moment même où j'avais animé ma création,

et qui donnerait l'air du délire à une histoire d'ailleurs si peu

probable. En effet, un semblable récit m'eût paru le rêve d'un

insensé. Du reste, la nature singulière de l'être échapperait à

toute poursuite, quand bien même ma famille céderait âmes instances,

et se résoudrait à l'entreprendre. D'ailleurs, de quel avantage serait

une poursuite? Qui pourrait arrêter un être capable d'escalader les

flancs perpendiculaires du mont Salève? Ces réflexions fixèrent mes

idées, et me portèrent à garder le silence.

Il était environ cinq heures du matin, quand j'entrai dans la maison de

mon père. Je dis aux domestiques de ne pas réveiller la famille, et

j'allai dans la bibliothèque, où j'attendis l'heure à laquelle ils

avaient coutume de se lever.

Six ans s'étaient écoulés comme un songe, mais comme un songe qui

avait laissé une trace ineffaçable; et j'étais à la même place où

j'avais embrassé mon père pour la dernière fois, avant de partir pour

Ingolstadt. Ce père chéri et respectable me restait encore! Je fixai

les yeux sur un tableau qui m'offrait la figure de ma mère, et dans

lequel mon père avait voulu retracer un trait de sa vie: c'était

Caroline Beaufort dans les transports du désespoir, à genoux auprès

du cadavre de son père. Ses vêtements étaient grossiers et ses joues

pâles; mais il y avait un air de dignité et de beauté, qui laissait

à peine accès au sentiment de la pitié. Au bas de ce tableau était

une miniature de Guillaume, dont la vue m'arracha des pleurs. Ernest

entra dans le moment: il m'avait entendu arriver, et s'était hâté de

venir me joindre. Il témoigna en me voyant un plaisir mêlé de

chagrin:--«Sois le bien venu, mon cher Victor, dit-il; ah! j'aurais

voulu que tu fusses arrivé il y a trois mois; tu nous aurais trouvés

tous gais et contents. Mais nous sommes maintenant malheureux; et je

crains que tu n'aies un accueil plus mêlé de deuil que de joie. Notre

père a un air si triste! cet évènement affreux semble avoir

renouvelé dans son cœur le chagrin qu'il éprouva à la mort de maman.

La pauvre Élisabeth aussi est tout-à-fait inconsolable». En parlant

ainsi, Ernest fondait en larmes.

--«Ne m'accueille pas de la sorte, lui dis-je; calme-toi, mon ami; que

je ne sois pas tout-à-fait malheureux, au moment où je rentre dans la

maison de mon père après une si longue absence. Mais, dis-moi, comment

mon père supporte-t-il ses malheurs? Et la pauvre Élisabeth, comment

est-elle»?

--«Elle a bien besoin de consolation; elle s'est accusée d'avoir été

la cause de la mort de mon frère, et elle en a été bien malheureuse!

Mais depuis que l'assassin a été découvert...»

--«L'assassin découvert! bon Dieu! comment cela se peut-il? Qui

pourrait essayer de le poursuivre? c'est impossible; il serait aussi

facile d'arrêter les vents, ou de renfermer un torrent dans une

paille».

--«Je ne sais ce que tu veux dire; mais nous avons tous eu une grande

peine lorsqu'elle fut découverte. Personne ne l'aurait cru; et même

Élisabeth en doute encore, malgré l'évidence la plus complète. En

effet, qui aurait pu penser que Justine Moritz, qui était si aimable et

qui avait tant d'attachement pour notre famille, ait pu tout à coup

devenir si méchante»?

--«Justine Moritz! pauvre fille, est-ce elle qui est accusée? mais

c'est bien à tort; tout le monde le sait; personne ne le pense; j'en

suis certain, Ernest»?

--«Personne ne le croyait d'abord; mais plusieurs circonstances nous

ont convaincus depuis presque malgré nous: sa conduite a été si

louche, que je crains bien qu'il soit impossible de mettre en doute

l'évidence des faits. Au reste elle doit être jugée aujourd'hui: tu

connaîtras tout».

Il me raconta que, le jour où l'on avait découvert le meurtre de

Guillaume, Justine était tombée malade et s'était mise au lit; que

peu de jours après, un domestique examinant par hasard la robe qu'elle

avait portée la nuit de l'assassinat, avait trouvé dans sa poche le

portrait de ma mère, par lequel on présumait que le meurtrier avait

été séduit. Le domestique le montra aussitôt à un autre, qui, sans

en dire un mot à qui que ce fût de la famille, alla trouver le

magistrat. C'est sur leur déposition que Justine a été arrêtée.

Accusée de ce crime, la pauvre fille confirma le soupçon par un

extrême embarras.

Ce concours de circonstances singulières n'ébranla pas ma confiance.

Je répliquai avec force: «Vous êtes tous dans l'erreur; je connais

l'assassin. Justine, la pauvre et bonne Justine est innocente».

Dans ce moment mon père entra. Je vis sur sa figure les traces

profondes du chagrin; mais il essaya de m'accueillir avec gaîté;

s'entretint avec moi de nos peines, et il voulait détourner la

conversation du triste objet dont nous étions occupés, lorsqu'Ernest

s'écria: «Bon Dieu, papa! Victor dit qu'il sait quel est l'assassin du

pauvre Guillaume».

«--Nous le savons aussi, répondit mon père, et c'est un malheur; car,

vraiment, j'aurais mieux aimé ne le jamais connaître, que de voir tant

de dépravation et d'ingratitude, dans une personne qui me devait

tout».

«--Mon cher père, vous êtes dans l'erreur, Justine est innocente».

«--Si elle l'est, Dieu a voulu qu'elle souffrît autant que si elle

était coupable. Elle doit être jugée aujourd'hui; mais j'aime à

croire qu'elle sera acquittée».

Ces paroles me calmèrent. J'étais intimement persuadé que Justine

était innocente de ce meurtre, aussi bien que tout autre être humain.

Je ne craignais donc pas que l'évidence fût assez forte pour qu'elle

fut convaincue du meurtre. Dans cette persuasion, je devins plus calme,

et j'attendis avec impatience le jugement, mais sans prévoir un

résultat fâcheux.

Nous fûmes bientôt rejoints par Élisabeth. Le temps l'avait bien

changée depuis que je l'avais vue. Six ans auparavant, c'était une

jeune fille, jolie et vive, que tout le monde aimait et caressait;

c'était maintenant une femme d'une taille et d'une physionomie fort

remarquables. Son front grand et ouvert, décelait une merveilleuse

intelligence jointe à une rare franchise de caractère. Ses yeux bruns

exprimaient une douceur, mêlée à une tristesse qui avait pour motif

son affliction récente. Ses cheveux étaient beaux, et noirs comme

l'ébène; son teint superbe, et sa figure vive et gracieuse. Elle

m'accueillit avec la plus grande affection. «Votre arrivée, mon cher

cousin, me remplit d'espérance, dit-elle. Vous trouverez peut-être le

moyen de mettre au jour l'innocence de ma pauvre Justine. Hélas! qui

sera en sûreté, si elle est convaincue du crime? Je me repose sur son

innocence avec autant de confiance que sur la mienne. Notre malheur est

doublement affreux: nous n'avons pas seulement perdu notre aimable

Guillaume; mais cette pauvre fille, que j'aime sincèrement, va nous

être enlevée par une destinée encore plus cruelle. Si elle est

condamnée, il n'y aura plus pour moi de bonheur; et, si elle est

acquittée, comme je l'espère, je pourrai encore être heureuse, même

après la mort affreuse de mon petit Guillaume».

--«Elle est innocente, ma chère Élisabeth répondis-je, et son

innocence sera prouvée; ne crains rien, et rassure ton esprit par la

certitude qu'elle sera acquittée».

--«Que vous êtes bon! on croit généralement qu'elle est coupable, et

cette opinion cause mon tourment; car je sais qu'elle ne peut pas

l'être. Mais, en voyant tout, le monde avoir contr'elle d'aussi

fâcheuses préventions, je me suis abandonnée au désespoir». Elle

versa des larmes.

«Ma chère nièce, dit mon père, essuie tes pleurs. Si Justine est

innocente comme tu le crois, mets confiance dans l'équité de nos

juges, et dans le soin avec lequel je préviendrai toute ombre de

partialité».

CHAPITRE VII

Le procès devait commencer à onze heures: nous restâmes jusqu'à ce

moment dans la tristesse. J'accompagnai à la cour mon père et le reste

de la famille, qui étaient obligés de paraître comme témoins.

Pendant tout le temps de ce misérable simulacre de justice, je souffris

le plus cruel tourment. On allait décider, si le résultat de ma

curiosité et de mes inventions illégitimes, causerait la mort de deux

de mes semblables: l'un était un enfant charmant rempli d'innocence et

de gaîté; l'autre était destiné à une fin bien plus terrible, à

l'infamie et à l'horreur qui s'attachent à la mémoire du meurtrier.

Justine était aussi une fille de mérite, et possédait des qualités

qui promettaient de rendre sa vie heureuse. Ces dons, cet espoir, tout

allait être enseveli dans une tombe ignominieuse, et c'est moi qui en

étais la cause! Mille fois plutôt je me serais avoué coupable du

crime attribué à Justine; mais, absent au moment où il fut commis,

j'aurais été pris, en faisant une semblable déclaration, pour un

insensé qui s'égare, et je n'aurais pas disculpé celle dont je

faisais le malheur.

Justine avait l'air calme; elle était vêtue de deuil; et sa figure,

toujours prévenante, paraissait d'une rare beauté, à laquelle

ajoutait la solennité des sensations qui l'occupaient. Cependant, elle

semblait se confier en son innocence, et ne pas trembler, quoiqu'elle

fût observée et maudite par plus de mille personnes; car l'impression

qu'avait pu produire sa beauté, s'effaçait de l'esprit des

spectateurs, lorsqu'on pensait à l'énormité du crime dont elle était

accusée. Elle était tranquille; mais sa tranquillité avait quelque

chose de forcé; elle était instruite que son trouble avait été pris

pour une preuve de son crime, et elle appliquait son esprit à paraître

ferme. En entrant dans la salle, elle la parcourut des yeux, et

découvrit bientôt la place que nous occupions. Une larme sembla

mouiller sa paupière lorsqu'elle nous aperçut; mais elle se remit

promptement: et un regard mêlé de tristesse et d'amitié, parut

attester son entière innocence.

Le jugement commença; un avocat établit les charges, et plusieurs

témoins furent appelés. On réunit contre elle plusieurs faits

étrangers, qui furent attestés par des personnes qui n'avaient pas,

comme moi, des preuves de son innocence. Elle était restée dehors

pendant toute la nuit où le meurtre avait été commis; et, vers le

matin, elle avait été vue par une femme du marché, près de l'endroit

où l'on avait trouvé ensuite le corps de l'enfant. Cette femme lui

avait demandé ce qu'elle faisait là; mais elle avait les yeux

égarés, et ne fit qu'une réponse obscure et inintelligible. Elle

était revenue à la maison vers huit heures; et, pressée de répondre

où elle avait passé la nuit, elle déclara qu'elle avait cherché

l'enfant, en s'informant avec empressement si l'on avait découvert

quelque chose. En présence du corps, elle éprouva de violentes

attaques de nerfs, et garda le lit pendant plusieurs jours. On produisit

alors le portrait que le domestique avait trouvé dans sa poche; et,

lorsqu'Élisabeth, d'une voix tremblante, attesta que c'était le même

qu'elle, avait placé autour du col de l'enfant, une heure avant qu'il

ne partit pour la promenade, un murmure d'horreur et d'indignation se

fit entendre dans la salle.

On invita Justine à se défendre. Son visage s'était altéré à

mesure que le jugement s'avançait: il exprimait fortement la surprise,

l'horreur et la douleur. De temps en temps elle fondait en larmes; mais,

invitée à se défendre, elle rassembla ses forces, et s'énonça d'une

voix haute, quoique tremblante:

«Dieu connaît, dit-elle, toute mon innocence. Mais je ne prétends pas

devoir mon acquittement à mes protestations. Je prouverai mon innocence

par une exposition claire et simple des faits, qui ont été dirigés

contre moi; et j'espère que le caractère que j'ai toujours montré,

disposera mes juges à interpréter favorablement tout ce qui peut

sembler douteux, et donner lieu à des soupçons contre moi».

Elle se mit à raconter, qu'avec la permission d'Élisabeth, elle avait

passé la soirée de la nuit, où le crime avait été commis, chez une

de ses tantes qui demeurait, à Chênes, village situé à environ une

lieue de Genève. À son retour, vers les neuf heures, elle rencontra un

homme qui lui demanda, si elle avait vu quelque trace de l'enfant qui

était perdu. Alarmée par ces paroles, elle passa plusieurs heures à

le chercher, laissa pendant ce temps fermer les portes de la ville, et

se vit contrainte de passer une partie de la nuit, dans une grange

dépendante d'une chaumière, parce qu'elle ne voulait pas réveiller

les habitants, dont elle était bien connue. Ne pouvant goûter de repos

ni de sommeil, elle quitta de bonne heure son asile, pour lâcher encore

de trouver mon frère. Si elle était allée vers l'endroit où était

le corps, c'était à son insu. Il n'était pas surprenant qu'elle eût

été toute troublée, en répondant aux questions qui lui étaient

faites par la marchande, puisqu'elle avait passé une nuit sans dormir,

et qu'elle ignorait encore le sort du pauvre Guillaume. Quant au

portrait, elle ne pouvait donner aucune explication.

«Je sais, continua la malheureuse victime, combien cette seule

circonstance me charge, mais je ne puis y jeter aucune lumière. J'ai

déclaré ne rien savoir; je n'ai plus qu'à faire des conjectures sur

le fait, qu'il a été placé dans ma poche. Ici, j'éprouve un nouvel

embarras. Je ne crois pas avoir d'ennemi sur la terre, et je suis

convaincue que nul ne serait assez méchant pour me perdre en badinant.

Le meurtrier l'y aurait-il placé lui-même? je n'en vois pas le motif:

et même, en supposant ce fait, pourquoi aurait-il volé le bijou pour

s'en défaire si promptement?

»Je confie ma cause à la justice de mes juges, sans conserver la plus

faible espérance. Je demande la permission de produire quelques

témoins pour qu'ils soient interrogés sur mon caractère; et, si leur

témoignage n'atténue pas l'accusation du crime qui m'est attribué, je

dois être condamnée, malgré mon innocence sur laquelle je compte pour

être acquittée».

On entendit plusieurs témoins qui la connaissaient depuis quelques

années, et qui en parlèrent avec éloge; mais la peur et l'horreur du

crime dont elle était accusée, enchaînaient leur langue. Élisabeth

vit que cette dernière ressource, que l'excellent caractère et la

conduite irréprochable de Justine ne pouvaient la sauver; et, malgré

une agitation violente, elle demanda à la cour la permission de prendre

la parole.

«Je suis, dit-elle, la cousine du malheureux enfant qui a été

assassiné: je puis même dire que je suis sa sœur, puisque j'ai été

élevée par ses parents, et que j'ai toujours vécu avec eux depuis et

long-temps même avant sa naissance.

»Avec ces titres, il peut paraître inconvenant que je m'explique dans

cette occasion; mais, au moment de voir une malheureuse créature

livrée à la mort par la lâcheté de ses prétendus amis, je désire

qu'on me permette de rendre témoignage à son caractère. Je connais

bien l'accusée. J'ai vécu avec elle dans la même maison, d'abord

pendant cinq ans, et ensuite pendant près de deux ans. Durant tout ce

temps, elle m'a paru la plus aimable et la meilleure créature du monde.

Dans le cours de la dernière maladie de madame Frankenstein, ma tante,

elle l'a soignée avec la plus tendre affection et le plus grand zèle.

Depuis, elle a donné ses soins à sa mère, qui souffrait d'une cruelle

maladie; et elle est devenue un objet d'admiration pour tous ceux qui la

connaissaient. À la mort de sa mère, elle est revenue à la maison de

mon oncle, où elle était aimée de toute la famille. Elle était fort

attachée à l'enfant qui n'est plus, et elle était, pour lui, comme la

mère la plus tendre. Quant à moi, je n'hésite pas à déclarer que,

malgré toute l'évidence qui s'élève contr'elle, je la crois

entièrement innocente. Rien n'a pu la porter à commettre l'action

atroce qui lui est imputée. Je dirai du bijou, dont on se sert pour la

charger le plus gravement, que je lui aurais volontiers donné, elle

l'eût vivement désiré; tant je l'estime et l'apprécie».

Excellente Élisabeth! Un murmure d'approbation s'éleva; mais pour la

généreuse personne qui intercédait, et non en faveur de la pauvre

Justine, qu'on accusa d'une plus noire ingratitude, et qui excita

l'indignation publique avec une violence nouvelle. Elle pleura pendant

le discours d'Élisabeth; mais elle ne répondit pas. Mon agitation et

mon angoisse furent extrêmes, tant que dura le jugement. J'étais

convaincu de l'innocence de Justine; j'en avais la certitude. Le démon,

qui avait assassiné mon frère (car je n'en doutai pas une minute),

allait aussi, dans son plaisir infernal, livrer une personne innocente

à la mort et à l'infamie. Je ne pus supporter l'horreur de ma

situation; et, dès que la voix du peuple, et la figure des juges,

eurent annoncé la condamnation de ma malheureuse victime, je sortis de

la cour dans des transes cruelles. Les souffrances de l'accusée ne

pouvaient égaler les miennes; elle était soutenue par son innocence;

je me sentais déchiré par des remords dont je ne pouvais me délivrer.

Je passai la nuit la plus affreuse. Le matin j'allai à la cour, dans un

état qui enchaînait ma langue: je n'osai faire la fatale question;

mais j'étais connu, et l'officier devina la cause de ma visite. L'urne

fatale avait reçu les boules; toutes étaient noires; Justine était

condamnée.

Il me serait impossible de décrire ce que j'éprouvai alors. J'avais

auparavant connu des sensations d'horreur, et j'ai tâché de les

peindre par des expressions équivalentes; mais les mots ne pourraient

donner une idée du désespoir horrible auquel je fus en proie dans ce

moment. La personne, à qui je m'adressai, m'apprit que Justine venait

d'avouer son crime. «Cet aveu, observa-t-il, était à peine

nécessaire dans un cas aussi clair; mais je suis content qu'on l'ait

obtenu, car aucun de nos juges ne voudrait condamner un criminel

d'après les apparences, lors même qu'elles seraient aussi décisives

qu'aujourd'hui».

À mon retour à la maison, Élisabeth me demanda avec empressement

quelle était l'issue du procès.

«Ma cousine, répliquai-je, la décision est celle à laquelle vous

devez vous être attendue; tous les juges aimeraient mieux voir dix

innocents souffrir, que de laisser échapper un coupable. Au reste, elle

a fait l'aveu du crime».

Ce fut un coup affreux pour la pauvre Élisabeth, qui avait eu une

confiance inébranlable dans l'innocence de Justine.

«Hélas, dit-elle, comment croire désormais à la bonté humaine? Eh

quoi! Justine pour qui j'avais une tendresse de sœur, n'avait-elle ce

sourire de l'innocence que pour me trahir? Ses yeux, où brillait la

douceur, semblaient inaccessibles à la sévérité ou à la mauvaise

humeur, et cependant elle s'est souillée d'un meurtre»!

Bientôt après, nous apprîmes que la pauvre victime avait témoigné

le désir de voir ma cousine. Mon père n'était pas de cet avis; mais

il la laissa maîtresse de décider, en l'engageant à réfléchir sur

cette visite. «Oui, dit Élisabeth, j'irai voir Justine, la coupable

Justine; et vous, Victor, vous m'accompagnerez: je ne puis aller

seule». L'idée de cette visite était un tourment pour moi, cependant

je ne pus me refuser au désir d'Élisabeth.

Nous entrâmes dans une prison obscure. Justine était assise dans un

coin, sur la paille, les mains retenues par des menottes, et la tête

appuyée sur les genoux. Elle se leva en nous voyant entrer. Lorsque

nous fûmes seuls avec elle, elle se jeta aux pieds d'Élisabeth, en

pleurant amèrement. Ma cousine ne put retenir ses pleurs.

«Ah! Justine, dit-elle, pourquoi m'as-tu enlevé ma dernière

consolation? Je croyais à ton innocence; avec cette pensée, j'étais

bien malheureuse, mais je ne l'étais pas autant que je le suis à

présent».

--«Et croyez-vous aussi que je sois criminelle? Vous joignez-vous aussi

à mes ennemis pour m'accabler»? Sa voix fut étouffée par ses

sanglots.

Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 1 (of 3) · 第 5 / 6 段