«Avenue de Saint-Cloud, 28 mai 1859.
»Je viens de lire _Lui et Elle_, puis _Elle et Lui_. Cela,
monsieur, vous sera sans doute fort indifférent d'avoir mon avis;
mais votre esprit généreux comprendra que j'aie voulu vous le
donner.
»Si vous vous souvenez de mon nom, vous vous souviendrez aussi que,
pendant de longues années, notre grand poète, votre frère,
m'appelait son _amie_, et ami, véritablement, je l'étais.
Simplement, sans que cela fût la suite ou le commencement d'un
autre voyage du cœur, il lui avait plu de se plaindre à moi de ces
horribles souffrances qui avaient aigri et changé sa nature
première, parce qu'il avait compris quelle sympathie il y avait
dans mon âme pour sa pauvre âme brisée. Souvent il m'a dit que s'il
y avait un remède pour le sauver de cette incurable maladie qui le
minait, c'est moi qui le saurais trouver. Mais hélas! quels que
fussent mes efforts, le besoin d'oublier le replongeait dans les
étourdissements qu'il recherchait. D'ailleurs, là où votre
affection échouait, il n'y avait plus de remède.
»Quand la mort, cruelle pour nous qui le perdions, est venue le
délivrer, le seul regret qu'on peut raisonnablement avoir était de
ne plus rien pouvoir pour lui; qui donc aurait pu jamais supposer
qu'on eût à le venger? Il n'est pas besoin de vous dire quel dégoût
(il n'est pas non plus besoin d'être femme pour l'éprouver) quel
dégoût, dis-je, prend à la gorge en lisant ce pamphlet d'_Elle et
Lui_!...
«Assurément, mon intention n'est point de faire de grandes phrases,
mais comment parler posément de cette audacieuse calomnie qui a
tenté de ternir la mémoire illustre d'un génie et d'un cœur comme
celui que nous pleurons!
»Je ne voulais, monsieur, que vous dire bonnement que votre réponse
a déchargé ma colère, dont j'étouffais. Je voulais vous remercier
d'avoir remis dans mon cœur, fidèle au souvenir, les mots, les
idées, les _airs ressemblants_ du cher mort. Vous m'avez donné de
profondes joies et je vous devais de vous en dire ma
reconnaissance.
»Alfred de Musset, vous l'avez bien voulu dire vous-même,
appartient à la jeunesse, à ce qui souffre, à ce qui aime, et j'ai
été jeune en son temps. J'ai souffert,--qui n'a pas souffert?--et
j'aime un bel enfant qui est le mien, à qui j'apprends à épeler
dans ces belles poésies sorties du cœur du poète et qui devaient le
protéger contre tous, quand encore on n'aurait pas eu l'honneur
d'être aimée de lui.
»Recevez, monsieur, mes compliments les meilleurs et les plus
empressés sur la noble façon dont vous avez rempli la tâche que
tout esprit honnête voudrait avoir à remplir.
»BROHAN.»
Si véhémente que puisse paraître cette lettre, aujourd'hui que les
esprits sont calmés, elle n'égale pas en violence _la Correspondance
littéraire_, _le Journal des Débats_, _la Revue contemporaine_, etc.