[1836.]
«Avec les gens qu'on n'aime ni n'estime, on peut avoir des exigences et
ne pas se donner la peine de les motiver. De moi à toi, il n'en sera
jamais ainsi, et je ne te demanderai jamais rien sans savoir de toi-même
à quel point tu approuves ma demande.»
Pendant l'hiver de 1837, George Sand vient passer quelques jours à
Paris; ils se retrouvent et ont «six heures d'intimité fraternelle,
après lesquelles il ne faudra jamais se mettre à douter l'un de l'autre,
fût-on dix ans sans se voir et sans s'écrire».
«Tu peux disposer de moi comme d'un ami et compter que je ferai avec
joie tout ce qui te sera agréable», répond-elle, le 19 avril 1838, à
Musset qui lui avait recommandé quelqu'un.
La même année ou l'année suivante, Musset impose silence à Alfred
Tattet, qui avait raconté divers incidents du voyage à Venise:
«J'apprends, mon cher Alfred, que vous avez manqué plusieurs fois à
la parole que vous m'aviez donnée de garder le silence sur tout ce
qui s'est passé en Italie. Cela m'a fait beaucoup de peine, d'abord
pour vous, qui manquez ainsi à votre promesse, et ensuite pour moi,
qui ai cru, pendant plus de quatre ans, avoir un véritable ami.
»T. à v.
»ALFd DE MUSSET.»
M. de Spoelberch de Lovenjoul, dans son récent travail, cite les lettres
qu'«Elle» et «Lui» échangèrent en 1840 à propos de leur correspondance
passée.
Dans les premiers jours de 1841, nouvelle rencontre des deux anciens
amants, qui inspire à Alfred de Musset son _Souvenir_[28].
Au commencement de l'année 1844 Paul de Musset visite l'Italie et son
frère lui rappelle l'ancien amour dans les stances qu'il lui dédie[29].
En 1854, George Sand, pour repousser les attaques de la _Biographie_ de
Mirecourt, adresse une lettre au journal _le Mousquetaire_[30]: «Je ne
défendrai pas ici M. de Musset des offenses que vous lui faites. Il est
de force à se défendre lui-même, et il ne s'agit que de moi pour le
moment. C'est pourquoi je me borne à vous dire que je n'ai jamais confié
à personne ce que vous croyez savoir de sa conduite à mon égard et que,
par conséquent, vous avez été induit en erreur par quelqu'un qui a
inventé ces faits. Vous dites qu'après le voyage en Italie, je n'ai
jamais revu M. de Musset. Vous vous trompez, je l'ai beaucoup revu et je
ne l'ai jamais revu sans lui serrer la main...»
Donc, malgré toutes ces bonnes relations d'amitié, vingt mois après la
mort d'Alfred de Musset, _Elle et Lui_ parut, d'abord dans la _Revue des
Deux Mondes_, puis en volume. Grand tapage au profit de Buloz, mais
scandale énorme et qui retomba sur l'auteur. Quelques amis de George
Sand, qui détestaient Alfred de Musset et avaient toujours essayé de lui
nuire, furent seuls à approuver, avec les ennemis personnels du poète;
le blâme fut général et il suffit de lire les journaux de l'époque pour
s'en assurer.
Paul de Musset prit, comme il le devait, la défense d'Alfred. Sans rien
dire à personne, il envoya _Lui et Elle_ au _Magasin de Librairie_,
dirigé par Charpentier, l'éditeur de son frère[31]; ce fut par cette
revue que madame de Musset mère apprit l'existence d'une réponse: