ALFRED DE MUSSET À GEORGE SAND

«Ne pense pas au passé! Non, non! Ne compare pas! Ne réfléchis pas! Je

t'aime comme on n'a jamais aimé!»

Les crises se succèdent avec rapidité: ils s'adorent le matin et se

disent des injures le soir, pour retomber le lendemain dans les bras

l'un de l'autre. C'est la phase de leurs amours la plus tourmentée, la

plus poignante: à la lecture de ce que madame Arvède Barine publie de

leurs lettres, on se demande comment ils n'y ont pas laissé tous deux

leur raison.

Alfred de Musset a la fièvre et George Sand veut prendre un déguisement

pour venir le soigner chez sa mère: «Si je peux me lever, j'irai te

voir», lui répond-il.

Le 8 novembre, Alfred de Musset provoque en duel Gustave Planche qui a

mal parlé de George Sand; Planche lui fait des excuses, et, le 12

novembre, Musset écrit à son ami Tattet:

«Mon cher ami,

»Tout est fini.--Si par hasard on vous faisait quelques questions

(comme il est possible qu'on vous soupçonne de m'avoir parlé); si

enfin peut-être on allait vous voir, pour vous demander à vous-même

si vous ne m'avez pas vu, répondez purement que non, que vous ne

m'avez pas vu et soyez sûr que notre secret commun est bien gardé

de ma part.--J'irai vous voir bientôt.

»À vous de cœur.

»ALFRED DE MUSSET.»

Puis il va dans la Côte-d'Or, à Montbard, chez l'un de ses parents.

Quelques jours après, le «pauvre vieux lierre» est revenu où il

s'attache.

Le 25 novembre, George Sand écrit à Sainte-Beuve que Musset ne veut plus

la voir[25]; son exaltation touche à la folie: la rupture paraît

complète. Le 15 décembre, George Sand est à Nohant; et le 13 janvier

1835, elle adresse cette lettre à Alfred Tattet:

«Monsieur,

»Il y a des opérations qui sont fort bien faites et qui font

honneur à l'habileté du chirurgien, mais qui n'empêchent pas la

maladie de revenir. En raison de cette possibilité, Alfred est

redevenu mon amant; comme je présume qu'il sera bien aise de vous

voir chez moi, je vous engage à venir dîner avec nous au premier

jour de liberté que vous aurez. Puisse l'oubli que je fais de mon

offense ramener l'amitié entre nous.

»Adieu, mon cher Tattet.

»Tout à vous,

»GEORGE SAND.»

Combien le ton de ce billet diffère de celui du 28 octobre 1834!...

C'est que Musset avait parlé et raconté à George Sand, dans un moment

d'expansion, que son ami Tattet avait fait de son mieux pour empêcher

leur rapprochement: de là, colère de la maîtresse contre le gêneur, et,

charmée de prendre sa revanche, elle tient à la lui faire savoir.

Peu après, se produit un incident qui remet Pagello en scène, et sur

lequel nous n'avons pas d'autre renseignement que cette lettre écrite

par George Sand à Alfred Tattet:

«14 février 1835.

»Monsieur,

»J'ai une affaire indispensable à terminer avec vous. Il s'agit

d'une affaire d'argent, dans laquelle je suis compromise d'honneur

aux yeux de Pierre Pagello. J'ai besoin d'une attestation de vous,

et vous êtes trop galant homme pour me la refuser. Je sais que vous

m'êtes extrêmement hostile et j'ai peu sujet de vous bénir. Mais

soyez sûr que j'ai trop le sentiment des convenances pour vous en

faire des reproches et que jamais aucune vengeance de ma part ne

cherchera à vous atteindre. Ayez donc, monsieur, la bonté de

recevoir chez vous quatre tableaux qui appartiennent à Pierre

Pagello et que je m'étais chargé de vendre. Voyant qu'il avait

besoin d'argent et sachant, par l'avis d'un expert, que les

tableaux ne valaient rien, je lui en donnai la somme de deux mille

francs et j'y ajoutai le procédé de lui cacher le secours que [je]

lui apportais. Je lui ai remis mille francs en argent et le tins

quitte d'une somme plus forte qu'il me devait. Je crus devoir ces

ménagements à sa position fâcheuse et délicate à Paris.

Aujourd'hui, Pierre Pagello, averti par un de mes amis, me fait un

grand crime de cette action et pense que je l'ai faite à dessein de

la divulguer et d'avilir son nom; d'abord, en racontant l'histoire

telle qu'elle est, je n'ai point sujet de l'avilir; ensuite, je ne

l'ai racontée qu'à Alfred qui vous l'a redite, à vous seul.

Voulez-vous avoir la bonté, monsieur, de rendre témoignage de ma

discrétion, lorsque vous écrirez à Pierre Pagello?

»En second lieu, cette personne insinue que je pourrais bien m'être

défaite des tableaux à mon avantage, afin de me donner en même

temps les gants d'une générosité singulière. Elle ajoute que, s'ils

sont entre mes mains _en effet_, elle espère que vous voudrez bien

les recevoir, afin de les lui renvoyer ou de les lui faire vendre.

Je fais porter les tableaux chez vous; voulez-vous bien en accuser

réception à Pierre Pagello? J'espère que oui. Vous avez pensé que

le sentiment d'équité vous forçait à vous faire le bourreau d'une

âme criminelle. Je ne savais pas que vous eussiez l'âme aussi

austère et le bras aussi ferme. J'en souffre, mais je vous en

estime d'autant plus, monsieur, et à cause de cela, je pense que

vous me laverez de l'accusation de friponnerie, car, si votre amour

de la vérité vous a commandé de me nuire, il doit vous commander de

me réhabiliter sous les rapports par où je le mérite.

»Veuillez m'honorer d'un mot de réponse. J'ai l'honneur de vous

saluer.

»GEORGE SAND.»

Cependant tous deux sont moralement à bout de forces; ils ne peuvent

plus se voir sans se quereller et n'ont pas le courage de se quitter.

C'est George Sand qui se reprend la première; le 6 mars, elle écrit à

Boucoiran: «Aidez-moi à partir aujourd'hui.» Et le lendemain, Musset,

venant au rendez-vous, trouve la maison vide:

Alfred de Musset et George Sand dessins par Alfred de Musset · 第 25 / 98 题