Il y avait un peu plus d'un mois que les deux amants étaient à Venise,
quand éclata la crise terrible dont s'est ressentie leur vie entière:
fatigué au physique et au moral par le voyage, affaibli par le climat,
ennuyé de cette compagne toujours malade qui lui faisait si triste
figure, Alfred de Musset devint nerveux, irritable, s'emportant à la
moindre contradiction, au moindre obstacle; George Sand, que la fièvre
rendait non moins irascible et maussade, reçut mal ses observations ou
ses doléances: de là ces querelles qui firent de leur chambre d'hôtel un
enfer. Ce ne fut pas leur faute, il ne faut les accuser ni l'un ni
l'autre: le milieu seul fut coupable. Et puis, sans vouloir en convenir
avec eux-mêmes, ils commençaient malgré eux à sentir que leur beau rêve
était irréalisable et que l'amour idéal ne se trouvait pas sur la terre.
C'est alors, justement, qu'Alfred de Musset fut à son tour atteint par
la fièvre; et, dans l'état d'excitation où il vivait, le mal ne fit pas
de lents progrès chez lui comme chez George Sand: il l'abattit d'un seul
coup. George Sand éperdue, ne sachant où donner de la tête, manda le
premier médecin qu'on lui indiqua, le docteur Pagello[10].
Pagello vint et remplaça avantageusement un vieux médecin qui, nous ne
savons comment, se trouvait au chevet de Musset dès le début de sa
maladie, le docteur Rebizzo.
Pagello ordonna des compresses d'eau glacée et une potion calmante:
_Aq. ceras. nigr_ 3ij.
_Laud. liquid. Sydn., gutt_ XX.
_Aq. coob. laur. ceras., gutt_ XV.
»Dr PAGELLO.»
(Nous copions sur l'original, conservé par Musset); autrement dit:
_Eau de cerises noires 1 once, 2 gros.
Laudanum liquide de Sydenham 20 gouttes.
Eau distillée de laurier cerise 15 gouttes._
Pendant plus de huit jours, le poète fut soigné avec un admirable
dévouement par George Sand et Pagello qui ne quittèrent pas son chevet:
«Par instants, les sons de leurs voix me paraissaient faibles et
lointains; par instants, ils résonnaient dans ma tête avec un bruit
insupportable. Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon
lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me
pénétrer jusqu'à la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais
je ne l'essayai même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux
organes qui auraient dû l'exprimer. À l'idée qu'on pouvait me croire
mort et m'enterrer avec ce reste de vie réfugié dans mon cerveau, j'eus
peur, et il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une
main, je ne sais laquelle, ôta de mon front une compresse d'eau froide
que j'avais depuis plusieurs jours et je sentis un peu de chaleur.
J'entendis mes deux gardiens se consulter sur mon état: ils n'espéraient
plus me sauver[11]...»
[Illustration: ordonnance du Dr Pagello:
_Aq. ceras. nigr_ 3ij.
_Laud. liquid. Sydn., gutt_ XX.
_Aq. coob. laur. ceras., gutt_ XV.
Surtout renvoyer
cette ordonnance Dr Pagello
]
À des crises nerveuses d'une violence extrême succédait cette léthargie
qui ressemblait à la mort. Le neuvième ou le dixième jour, Musset, comme
s'il sortait d'un rêve, ouvrit les yeux en poussant un léger cri, et
reconnut les deux personnes présentes: «J'essayai alors de tourner ma
tête sur l'oreiller et elle tourna. Pagello s'approcha de moi, me tata
le pouls et dit: Il va mieux; s'il continue ainsi, il est sauvé[12]...»
Musset était hors de danger, en effet, mais il s'en fallait de beaucoup
qu'il fût guéri: dans une lettre adressée à George Sand, datée du 4
avril 1834, il dit que cette crise a duré dix-huit jours.
Ici, nous sommes obligés de toucher un point délicat: pendant cette
période aiguë de sa maladie, Alfred de Musset a-t-il réellement vu ou
s'est-il imaginé voir George Sand entre les bras de Pagello?
Dans une relation datée de décembre 1852, écrite entièrement de sa main,
Paul de Musset déclare que son frère lui a toujours dit l'avoir _vue_,
pendant qu'il était étendu sur son lit de douleur, mais sans pouvoir
préciser le moment: «En face de moi, je voyais une femme assise sur les
genoux d'un homme, elle avait la tête renversée en arrière... Je vis les
deux personnes s'embrasser.» Et plus loin: «Le soir même ou le
lendemain, Pagello s'apprêtait à sortir, lorsque George Sand lui dit de
rester et lui offrit de prendre le thé avec elle... En les regardant
prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils buvaient l'un après l'autre dans
la même tasse.» Mais c'est Paul qui a écrit cela, et non Alfred, et pas
une ligne d'Alfred ne fait allusion à ce fait; il reproche bien des
choses à sa maîtresse, mais jamais cela. Il ne nous paraît guère
possible d'admettre que George Sand, épuisée par les veilles, malade
elle-même, se soit donnée à un autre homme sous les yeux de celui
qu'elle soignait avec un dévouement sans bornes. Toute sa vie, elle a
protesté là contre, elle s'est défendue, non pas d'avoir été la
maîtresse de Pagello, mais de l'être devenue dans les circonstances que
voilà.--Je parle du fait matériel, et non de la «déclaration» adressée
par elle à Pagello et signalée récemment par le docteur Cabanès.--Le
meilleur moyen de détruire cette légende ne serait-il pas de publier sa
correspondance avec Musset? Mais une correspondance complète des deux
amants, et non des lettres tronquées comme celles qui circulent sous
main.
Cette même relation de Paul de Musset parle aussi d'une querelle
survenue pendant la convalescence d'Alfred. Une nuit, Alfred surprit
George Sand écrivant sur ses genoux; il voulut savoir ce qu'elle disait
dans cette lettre et à qui elle l'adressait. George Sand refusa toute
explication et, plutôt que de lui remettre son papier, elle le lança par
la fenêtre. Musset fut convaincu par cela seul qu'elle écrivait à
Pagello pour lui donner un rendez-vous.--Nous parlons toujours d'après
Paul de Musset.
Dans une note de sa correspondance inédite, George Sand affirme qu'elle
donnait simplement des nouvelles d'Alfred à Pagello, et qu'elle ne
voulut pas lui faire voir le billet parce qu'elle y parlait de folie.
«Plus tard, _elle_ consentit, à Paris, à _lui_ remettre cette fameuse
lettre.» Car, Alfred de Musset parti, elle descendit aussitôt dans la
rue où elle la retrouva.
Or il y a, dans les papiers d'Alfred de Musset, une _Canzonetta nuova
supra l'Elisire d'Amore_, qui répond en tous points à la pièce décrite
par George Sand dans la note citée plus haut; c'est une sorte de
placard, de quatre pages, imprimé à Venise, sur mauvais papier, et qui
se vendait quelques sous dans la rue. Au dos de cette romance, on lit
cette phrase manuscrite, au crayon, de George Sand: «_Egli è slato molto
male questa notte, poverello! credeva si vedere fantasmi inlorno al suo
letto, e gridava sempre: Son malto_, je deviens fou. _Temo molto per la
sua ragione. Bisogna sapere dal gondoliere se non ha bevuto vino di
Cipro, nella gondola, ieri. Se forse ubri..._--C'est-à-dire: «Il s'est
trouvé très mal cette nuit, le pauvre. Il croyait voir des fantômes
autour de son lit et criait sans cesse: _Je suis fou, je deviens fou_.
Je crains beaucoup pour sa raison. Il faut savoir du gondolier s'il n'a
pas bu du vin de Chypre, en gondole, hier. Si peut-être il était
gris...» George Sand ajoute: «La phrase devait probablement être
terminée ainsi: _S'il n'était que gris, cela ne serait pas si
inquiétant_. Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses forces
par des excitants, et, deux ou trois fois, malgré toutes les
précautions, il réussit à boire en s'échappant, sous prétexte de
promenade en gondole. Chaque fois, il eut des crises épouvantables, et
il ne fallait pas en parler au médecin devant lui, car il s'emportait
sérieusement contre ces révélations.»
* * * * *
On était alors aux premiers jours de mars; un secours inattendu arriva
aux malheureux voyageurs. M. Alfred Tattet visitait l'Italie, en
compagnie d'une personne dont le nom fut célèbre au théâtre; il fit un
détour pour venir voir à Venise son ami Alfred de Musset, qu'il croyait
en bonne santé. Il le trouva revenant à la vie; lui aussi se fit
garde-malade, et ils furent trois au lieu de deux: «J'ai tâché, pendant
mon séjour à Venise, écrivait-il à Sainte-Beuve, de procurer quelques
distractions à madame Dudevant, qui n'en pouvait plus; la maladie
d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je ne les ai quittés que lorsqu'il
m'a été bien prouvé que l'un était tout à fait hors de danger et que
l'autre était entièrement remise de ses longues veilles[13].»--Un billet
de George Sand vient confirmer cette lettre: