Paris, 6 février 1839.
Messieurs,
La Chambre des députés est dissoute.
Elle est dissoute par un cabinet qui, huit jours auparavant, après un
débat solennel, s'était dissous lui-même devant elle, n'y obtenant pas,
de son propre aveu, une majorité suffisante pour le soutenir.
C'est, dans l'espace de dix-huit mois, la seconde Chambre avec laquelle
ce cabinet n'a pu vivre, et qu'il s'est senti obligé de dissoudre.
Pourquoi?
Ces Chambres ont-elles poursuivi, dans la constitution intérieure
de l'État, quelqu'une de ces grandes innovations, de ces grandes
concessions auxquelles la couronne résiste, et résiste raisonnablement,
jusqu'à ce que la nécessité en ait été longtemps sentie et clairement
prouvée?
Ou bien ont-elles poussé le gouvernement, dans ses rapports avec les
autres États, à quelqu'une de ces entreprises douteuses, périlleuses,
que la sagesse de la couronne doit détourner?
Nullement.
A aucune époque de leur vie, les deux Chambres dissoutes n'ont
sollicité de la couronne ni concession affaiblissante, ni entreprise
compromettante. Pas un seul jour, elles ne se sont montrées possédées de
l'esprit d'innovation, ni de l'esprit de guerre.
Tout au contraire.
A l'intérieur, elles ont l'une et l'autre accordé au cabinet à peu près
tout ce qu'il leur a demandé, sans lui rien demander elles-mêmes.
Leur seul voeu exprimé, le voeu du remboursement des rentes, n'avait, à
coup sûr, rien de dangereux pour nos institutions, rien de menaçant pour
le pouvoir.
A l'extérieur, elles ont sanctionné et soutenu, dans les questions mêmes
les plus épineuses, la politique adoptée en 1830.
Et dans cette session à peine ouverte, même dans ce projet d'adresse
tant attaqué, la Chambre qui vient de mourir a tenu exactement la même
conduite.
A l'intérieur, elle n'a formé aucune demande nouvelle.
A l'extérieur:
Quant à la Belgique, elle s'est scrupuleusement abstenue d'indiquer un
dessein, de dire un mot qui pût entraver la politique du gouvernement et
le compromettre avec l'Europe.
Quant à l'Espagne, elle a maintenu l'expression du sentiment si réservé,
si pacifique, qu'elle avait manifesté dans sa première session.
Les faits le proclament hautement, et il faut le redire à ceux qui
oublient les faits: la Chambre de 1837 a été, en 1839 comme à son début,
comme la Chambre précédente, étrangère à tout esprit d'envahissement
intérieur et d'aventure extérieure, favorable au système de la
conservation et de la paix.
Et pourtant ces deux Chambres ont été dissoutes, dissoutes bien avant
leur terme; ni avec l'une, ni avec l'autre, pas plus avec celle qu'il
avait lui-même appelée qu'avec celle qu'il avait trouvée, le cabinet
actuel n'a pu vivre. Encore une fois, quelle est la cause d'un fait si
étrange et si grave?
En voici une, la principale.
Le cabinet était étranger à la Chambre des députés: le cabinet avait,
dans la Chambre des députés, trop peu d'influence et d'autorité intime,
naturelle. De là deux conséquences. La politique du cabinet, au dedans
et au dehors, était faible et peu nationale. Même en durant, le cabinet
devenait lui-même de plus en plus faible et peu national, hors d'état de
maintenir et d'accréditer fortement sa politique.
Voilà le fait dans sa vérité. Voilà le mal dans sa gravité.
Ce fait, ce mal, le cabinet les a lui-même reconnus, révélés, démontrés
avec éclat par ces deux dissolutions précipitées de deux Chambres si
modérées et si peu exigeantes.
C'est l'impuissance parlementaire du cabinet qui a deux fois, en deux
ans, condamné à mort le parlement.
Peut-être, si nous n'avions point de Charte, point de Chambres, point
de tribune, point de liberté de la presse, peut-être, en pareil cas, le
cabinet du 15 avril eût-il suffi au gouvernement. Il ne manque point de
dextérité, de convenance, d'habileté à sauver les apparences, à traiter
avec les personnes, de cet art et de ces qualités qui, sous l'ancien
régime, faisaient acquérir et retenir le pouvoir.
Mais il y a cinquante ans, en 1789, un noble désir vint à nos pères,
le désir de vivre dans un pays libre, c'est-à-dire de prendre part
eux-mêmes au gouvernement de leur pays. Car la participation au pouvoir
est la seule garantie forte et vraie de la liberté.
C'est là le but qu'à travers tant de maux et d'efforts la France
poursuit depuis cinquante ans. Napoléon, avec son immense génie, son
immense activité et son immense gloire, a pu seul l'en détourner un
moment.
La France a bien raison. Il y va de tous ses intérêts comme de tous
ses droits, de sa sûreté comme de son honneur. Quand le pays influe
puissamment sur son gouvernement, quand le gouvernement accepte
franchement l'influence du pays, les pouvoirs sont unis et se sentent
forts. Leur force passe et paraît dans leurs actes, leur attitude,
leur langage. Partout, au dedans et au dehors, loin de se retirer, ils
avancent; loin d'ajourner, ils décident. Les affaires se font; les
questions se résolvent. Il se peut que la route soit semée d'obstacles,
l'horizon chargé de nuages; mais on voit, on sent un chef qui marche sur
la route, un soleil qui brille sur l'horizon.
Au lieu de cela, à quel spectacle assistons-nous? où en sont
aujourd'hui, au dire de tous, la France et son gouvernement?
Au dedans:
On dit la couronne affaiblie et menacée dans sa prérogative;
On dit la Chambre des députés affaiblie et menacée dans sa prérogative;
Une lutte, sans exemple depuis 1830, est engagée entre la couronne et la
Chambre;
Pendant que les pouvoirs sont en lutte, les affaires du pays sont en
souffrance. L'administration est nulle. Toutes les questions demeurent
en suspens; les sucres, les chemins de fer, les rentes, aussi bien
que l'abolition de l'esclavage et l'enseignement public. Les intérêts
matériels ne sont ni mieux compris, ni mieux traités que les intérêts
moraux.
Au dehors:
J'écarte toute généralité; je ne parle que des faits spéciaux, évidents,
et j'en parle dans les termes les plus modérés;
En Italie, en Suisse, l'influence de la France a baissé;
En Belgique, en Espagne, la situation s'est aggravée;
Là où nous ne sommes pas compromis, c'est que nous nous sommes retirés
et isolés. Là où nous sommes encore présents et agissants, nous sommes
plus compromis que jamais.
Voilà quelle situation le cabinet du 15 avril nous a faite; voilà où il
a conduit, en deux ans, les pouvoirs et les affaires, le gouvernement et
le pays.
Et cela au sein d'une paix profonde, en présence des Chambres les
plus douces, malgré les incidents les plus favorables, sans qu'il ait
rencontré aucun grand obstacle, aucun vrai danger!
Je veux que cette faveur du sort continue, que les mêmes facilités
s'offrent encore, dans les Chambres et en Europe, de la part des hommes
et des événements; si le cabinet demeure, qu'arrivera-t-il?
Ce qui est arrivé depuis deux ans: le même affaiblissement simultané
des pouvoirs publics, le même trouble entre eux, la même nullité de
l'administration, le même ajournement des questions, le même déclin de
notre influence, le même accroissement de nos embarras.
Et un jour, je ne sais quel jour, mais un jour infaillible, viendra une
réaction qui relèvera brusquement les pouvoirs abaissés, les questions
ajournées, les sentiments froissés, les intérêts méconnus, et qui, aux
maux qu'elle voudra guérir, ajoutera, sans qu'on puisse en prévoir la
portée, ses propres maux et ses propres périls.
Le sentiment de ce mal présent, la prévoyance de ce mal futur, voilà ce
qui a déterminé mon opposition.
J'aime et je respecte le gouvernement de Juillet. La France l'a fondé et
il a sauvé la France. C'est l'un des plaisirs les plus profonds et les
plus fiers de ma pensée que de pressentir ce que dira l'avenir de cette
époque glorieuse, de ce double effort national, l'un si hardi, l'autre
si sage, de ces deux serpents, l'absolutisme et l'anarchie, étouffés
l'un et l'autre dans un berceau. Il m'en coûte beaucoup de déplaire
quand j'aime et de résister pour servir: mais je n'hésite pas. De mon
Roi ou de mon pays la faveur m'est très-douce; je tiens encore plus à
leur vrai bien et à mon devoir.
J'ai vu plus d'un gouvernement compromis par des amis imprévoyants ou
faibles. Je n'ai jamais vu que les avertissements, la résistance même
d'amis loyaux et dévoués, fussent un danger, je ne dis pas sérieux,
mais seulement possible. Si je me trompe, le mal sera pour moi. Si j'ai
raison, je n'aurai jamais mieux servi.
Mais la coalition?
Ici, je l'avoue, si je ne connaissais l'empire des mots et des
préventions, je ne pourrais m'étonner assez.
Quoi! lorsque dans un grand et cher intérêt, un avertissement, un acte
me paraîtront salutaires, nécessaires, si cent personnes, fort diverses
d'ailleurs, veulent parler et agir comme moi, il faudra que je me taise
et que je m'arrête! Je ne pourrai faire ce que je croirai bon parce que
je ne le ferai pas seul, où seulement avec mes pareils!
Car, remarquez bien, il est entendu, il est certain qu'à ces personnes
qui, en agissant comme moi dans cette occasion, pensent et veulent au
fond autre chose que moi, je ne fais aucune concession, je ne prête
aucun appui. Les républicains et les carlistes approuvaient l'adresse:
soit. L'adresse était-elle carliste ou républicaine? Et si elle donnait
à la monarchie de 1830 un utile avis, si elle la détournait d'un
grave danger, la devais-je repousser parce que des carlistes et des
républicains l'approuvaient? Je vois naître l'incendie; il couve, il
éclatera; et je ne crierai pas _au feu!_ de peur des malveillants épars
qui crieront aussi dans un autre dessein!
Mais l'approbation, la joie des ennemis est suspecte. J'en conviens.
Aussi faut-il bien regarder à ce qu'on dit, à ce qu'on fait devant eux.
Qu'en elle-même et au fond, la question de l'adresse fût grave, que pour
signaler ainsi le mal, pour faire ainsi acte d'opposition, on dût
avoir de graves motifs, personne n'en est plus convaincu que moi. Je
comprends, j'admets, je provoque le plus scrupuleux examen de la gravité
des motifs. Mais que, le mal reconnu, on se refuse au remède parce
que des ennemis prendront plaisir à voir constater le mal, ou même
essayeront d'en profiter, qu'on me permette de le dire, ce n'est pas une
conduite sensée et virile.
Prenons-y garde: nous avons voulu un régime de publicité, de discussion,
de liberté. Nous y vivons. Il a ses épreuves, ses déplaisirs. Si nous ne
savons pas les accepter, si nous hésitons dès que nous rencontrons un
effort à faire, un ennui à subir, si la mêlée nous trouble, si le bruit
nous effraye, si le mouvement, le croisement rapide et un peu confus des
opinions, des intérêts, des prétentions, des passions, nous glacent et
nous paralysent, ne parlons plus de liberté; laissons-là le gouvernement
représentatif: qu'on nous ramène aux carrières.
Y a-t-on bien pensé? s'est-on bien rendu compte de la situation? Je ne
saurais trop le redire: le projet d'adresse, juste, selon moi, dans
sa sévérité envers le cabinet, était, envers la monarchie de Juillet,
loyal, respectueux, affectueux même. N'est-ce donc rien que d'avoir
amené tous les partis, je dirai, si l'on veut, toutes les factions à se
placer sur un tel terrain, à se contenter d'un tel langage? On le
relira un jour ce projet d'adresse, et l'on sera un peu étonné que les
républicains et les carlistes y aient applaudi avec nous. Pour mai, je
ne m'en étonne ni ne m'en afflige. Je ne crois point à la conversion
de tous les ennemis du gouvernement de Juillet. Il en aura longtemps
encore, et qui, malgré le voeu du pays, malgré leur propre expérience,
s'obstineront dans leur hostilité. Mais je sais aussi que, même en
s'obstinant, les partis les plus hostiles n'échappent pas tout à fait à
l'action du temps, au progrès des choses; et j'accepte, j'accepte avec
empressement toute attitude, toute conduite nouvelle pour eux et qui
peut, jusqu'à un certain point, détourner leur inimitié. Donnez un bon
but, un bon emploi aux passions, même dangereuses; elles s'y laisseront
attirer et y perdront quelque chose de leur danger. Pour mon compte,
quand je vois des républicains et des carlistes s'engager au service
d'une cause nationale, d'un grief légitime, je les observe avec grand
soin, mais au fond je me félicite. Le bien aussi est contagieux;
quiconque y touche en prend quelque chose; on ne met pas le pied dans la
bonne voie sans y faire un pas; et quand on a soutenu des desseins sages
et modérés, on en garde toujours quelque impression de sagesse et de
modération.
A bien plus forte raison et bien plus vivement, je me suis félicité de
voir des opinions, des personnes, amies sincères du gouvernement de
Juillet, et qui se contiennent dans le cercle de nos institutions, se
rencontrer sur ce terrain de l'adresse et agir là de concert. Je puis
parler de la conciliation vraie et honorable, car je me suis toujours
refusé à la conciliation fausse et lâche, à celle par laquelle on
sacrifie, de part et d'autre, quelque chose de ce qu'on pense et de ce
qu'on veut, dans l'espoir de se tromper réciproquement. Je tiens
de telles combinaisons pour honteuses et indignes du gouvernement
représentatif. Mais quand le rapprochement est sincère, quand on ne met
en commun que ce qu'on a de sentiments, d'idées, d'intentions réellement
semblables, je voudrais bien savoir qui aurait le droit, qui aurait
l'audace de trouver là quelque chose à redire. Cela est non-seulement
légitime, mais excellent. C'est l'un des meilleurs résultats de nos
belles institutions qui, en tenant sans cesse en présence les idées et
les hommes, les amènent à se comprendre, à s'épurer, et tôt ou tard
à transiger au sein de la raison et de l'intérêt public. Le régime
représentatif est un régime de transaction et de conciliation
continuelle. La liberté divise d'abord et rapproche ensuite. Qui ne
serait frappé aujourd'hui de ce progrès des sentiments équitables, des
idées modérées, qui tend à s'accomplir et à se manifester partout? Et il
ne serait pas permis de le faire passer dans la pratique des affaires!
Les camps politiques seraient des prisons où les hommes demeureraient
éternellement enfermés et farouches, inabordables les uns pour les
autres, comme au jour du plus vif combat! Une, telle prétention, de tout
temps fausse et nuisible, ne peut être de nos jours, après toutes nos
révolutions, qu'un mensonge intéressé ou une absurdité palpable. Quant
à moi, sûr de n'avoir jamais déserté mon drapeau, fier de l'avoir
quelquefois tenu moi-même à l'heure du péril, je me prête sans embarras
à tout rapprochement vrai, à toute coalition loyale; je regarde celle
qui s'est accomplie sur le terrain de l'adresse comme un triomphe du
gouvernement représentatif; et je ne crains pas plus de perdre dans
l'avenir ma liberté que je n'ai craint d'en user en ce moment.
Un mot en passant, à propos de la coalition, sur deux mots dont on s'est
beaucoup servi, l'ambition et l'intrigue.
Je crois pouvoir le dire sans présomption; si j'avais voulu tenir peu de
compte de mes idées et de mes amis, ce qu'on appelle de l'ambition eût
été pour moi aisément satisfait. Je répète ici ce que j'ai dit ailleurs:
j'ai une ambition, mais ce n'est pas celle-là.
Quant à l'intrigue, en vérité, de toutes les accusations, c'est la plus
étrange. Tout ceci s'est passé au plus grand jour, sous l'oeil du pays.
Ce que j'ai dit, je l'ai fait: ce que j'ai fait, je l'ai dit. J'ai
été plus loin, j'ai rappelé ce que j'avais fait, ce que j'avais dit
autrefois. J'ai recherché avec scrupule la publicité dans le présent,
la fidélité pour le passé. À ces deux conditions, qui font ma loi, je
n'hésiterai jamais à agir et à poursuivre mon dessein.
Une dernière question demeure; je l'ai réservée parce qu'elle me tient
fortement au coeur. On a parlé de la couronne, de son inviolabilité
et du respect qui lui est dû. On dit que le projet d'adresse et ses
défenseurs y ont manqué.
Ceci est un spectacle sans exemple. Voilà une opposition qui déclare,
qui soutient imperturbablement qu'elle s'adresse au cabinet seul, que
c'est du cabinet seul qu'elle parle; elle ne veut voir, elle ne veut
montrer que le cabinet. Et le cabinet se retire, s'efface, place la
couronne devant lui, affirme, répète que c'est à la couronne qu'on en
veut! En vain l'opposition persiste; le cabinet persiste à son tour. Il
veut absolument que la couronne descende dans l'arène et lui serve de
bouclier.
Mais quand vous vous permettriez la plus injurieuse supposition, quand
vous croiriez qu'en s'adressant à vous seuls, l'opposition ment et cache
sa vraie pensée, ministres du Roi, votre premier, votre plus simple
devoir serait d'accepter le mensonge de l'opposition et d'écarter la
royauté du combat. C'est à vous de défendre que la moindre allusion
l'atteigne, que son nom soit seulement prononcé; c'est vous qui devez la
couvrir de votre corps. Et au moment même où vous soutenez que vous en
êtes capables, que vous y suffisez pleinement, vous prouvez le contraire
par votre empressement à l'attirer sur la scène, à vous couvrir, vous,
sous le respect qu'on lui porte, à réclamer en son nom des suffrages que
vous devriez obtenir par vous seuls, pour vous seuls, et qui ne sont
refusés qu'à vous!
Sous la monarchie constitutionnelle, je ne connais rien de plus
antimonarchique et de plus inconstitutionnel à la fois que l'attitude et
le langage du cabinet dans ce débat.
Non, ce n'est point la royauté que nous y avons appelée. Nous lui
portons le plus profond respect; nous savons combien sa présence et sa
force sont nécessaires à la France, quels services elle lui a rendus et
doit lui rendre encore. Qu'elle déploie donc librement, pleinement, ses
prérogatives; que, dans ses conseils, elle éclaire, elle persuade ses
conseillers, et exerce sur eux toute son influence. C'est son droit.
Vous, c'est votre devoir de l'éclairer aussi, de la persuader, de faire
pénétrer auprès d'elle l'influence du pays. Et puis vous viendrez
répondre au pays de tout ce qu'elle aura fait, par votre conseil ou de
votre aveu.
Voilà ce que le pays demande, ce que la Charte commande aux conseillers
de la couronne. Voilà de quoi nous ne vous trouvons pas suffisamment
capables. Vous êtes trop étrangers au pays et à ses représentants
les plus immédiats; vous ne le représentez pas vous-mêmes assez
véridiquement, assez fermement auprès de la couronne. Les intérêts, les
sentiments, toute la vie morale et politique du pays n'arrivent pas,
fidèles et entiers, par votre organe, auprès du trône. Et lorsqu'ensuite
vous paraissez devant les Chambres comme conseillers de la couronne,
nous trouvons, nous, d'une part, que la couronne a été par vous mal
conseillée, et le pays mal représenté auprès d'elle; d'autre part que
vous la représentez et que vous la défendez mal devant les Chambres.
Car, à noire avis, votre faiblesse est double, votre insuffisance est
double; et la couronne en souffre dans le pays et dans les Chambres,
aussi bien que les Chambres et le pays dans les conseils de la couronne.
Et de là vient, à notre avis, cette impossibilité où vous êtes de
vivre avec les Chambres les plus sages, les mieux disposées. De là ces
dissolutions répétées, soudaines, qui révèlent le trouble du pouvoir et
l'aggravent quand elles ne le guérissent pas.
Or, déjà deux fois vous avez essayé du remède, et le mal n'a pas été
guéri. Et il reparaîtra dès le début ou bientôt après, sous de nouvelles
Chambres comme dans celles que vous avez dissoutes, car il est en vous,
en vous seuls, dans votre insuffisance pour les Chambres auprès de la
couronne, pour la couronne auprès des Chambres.
Voilà notre pensée, toute notre pensée dans cette grande circonstance.
Elle s'adresse au cabinet, au cabinet seul, et rien ne nous fera
dépasser cette limite de notre droit comme de notre devoir. Mais nous
accomplirons tout notre devoir; nous userons de tout notre droit. C'est
là le gouvernement représentatif, notre conquête: c'est la Charte, notre
vérité. Nous n'en pouvons rien laisser perdre. L'honneur de la France
y est engagé; l'honneur de son nom et de sa vie depuis 1789; surtout
depuis 1814; surtout depuis 1830.
Et son repos n'y est pas moins engagé que son honneur. Tant que le
cabinet actuel subsistera, tenez ceci pour certain, Messieurs; toutes
choses resteront ou seront remises en suspens et en question; la dignité
et la sécurité du pays chancelleront également; vous verrez régner,
dans les affaires du dedans et du dehors, dans la gestion des intérêts
matériels et moraux, la même imprévoyance, la même légèreté, la même
faiblesse; et pour terme à tout cela, vous rencontrerez les mêmes
épreuves auxquelles vous êtes appelés aujourd'hui.
C'est là le mal; Messieurs, vous disposez du remède.