Je ne dois pas vous cacher que les nouvelles d'Espagne produisent une
bien pénible impression sur le gouvernement du Roi, et que la situation
de ce pays est devenue l'objet des plus sérieuses délibérations du
conseil.
Je n'ai pas besoin de vous rappeler le vif intérêt que la France a
manifesté, dès le premier moment, pour la consolidation du trône de la
reine Isabelle. Le jour même où nous avons appris la mort de Ferdinand
VII, nous nous sommes empressés de reconnaître l'autorité de la régente;
nous avons fait plus; nous lui avons offert notre appui; non pas sans
doute dans la pensée de soutenir, contre la volonté de la nation
espagnole, un pouvoir qu'elle eût voulu repousser, mais pour donner à ce
pouvoir que nous présumions, que nous croyons encore aujourd'hui appuyé
par les principales forces morales et par les plus honorables influences
du pays, le temps de s'organiser et de se mettre en mesure de soutenir
la lutte contre une faction qui, pendant douze années d'une domination
presque absolue, avait eu tous les moyens de se préparer au combat.
Loin donc de prétendre imposer à l'Espagne un gouvernement de notre
choix, notre seule pensée avait été d'assurer à la saine majorité
nationale la possibilité de se prononcer librement. Nous jugions
d'ailleurs que, par la position, par les antécédents des hommes qui
s'étaient déclarés ses défenseurs, le gouvernement de la reine se
trouverait naturellement amené à faire entrer l'Espagne dans des voies
d'amélioration, de progrès, de réformes salutaires; et certes cette
prévision n'a pas peu contribué à la promptitude que nous avons mise à
nous déclarer en sa faveur. Mais pénétrés du plus profond respect pour
l'indépendance des nations, nous avons soigneusement évité, au moment
où la situation de ce gouvernement pouvait lui rendre notre appui si
précieux, tout ce qui eût pu faire croire que nous y mettions des
conditions relatives aux formes de son régime intérieur. Nous nous
sommes longtemps abstenus, vous le savez, de faire entendre à cet égard,
et dans quelque sens que ce fût, le moindre conseil formel.
Tels étaient nos scrupules que nous n'avons même pas cru devoir
manifester notre opinion sur la déclaration du 4 octobre, par laquelle
les ministres de la régente lui firent proclamer la détermination de
maintenir le pouvoir absolu, en même temps qu'elle annonçait des mesures
de clémence et des réformes administratives. Cependant nous prévîmes dès
lors que cette manifestation imprudente deviendrait un germe de défiance
et de division parmi les amis de la reine, qu'elle entraînerait la chute
de ses auteurs, et que, comme il serait impossible d'en maintenir les
principes, l'autorité, en se plaçant dans la nécessité de faire un pas
rétrograde, se trouverait avoir porté une première et fâcheuse atteinte
à cette spontanéité d'action si précieuse pour elle aux époques de
régénération politique.
Notre manière de voir n'a malheureusement pas tardé à se vérifier.
De vives réclamations se sont fait entendre contre le système qui venait
d'être déclaré La régente n'était pas en état d'imposer silence à une
opinion dans laquelle elle puisait toute sa force. Elle se persuada qu'à
défaut d'institutions politiques, elle pourrait la satisfaire par des
concessions d'une autre nature.
Certes il serait injuste de méconnaître tout le bien que la régente a
déjà fait. Le rappel des exilés, la fin des proscriptions, l'admission
aux emplois publics de tout ce que l'Espagne renferme d'hommes capables
et honorables, la création d'une administration civile depuis
si longtemps désirée, les importantes réformes introduites dans
l'organisation des tribunaux, toutes ces mesures et d'autres encore que
la reine Christine a accumulées dans l'espace de quelques semaines,
eussent suffi, en temps ordinaire, pour illustrer et pour faire bénir un
long règne.
Si, dans les circonstances actuelles, elles ont passé presque
inaperçues, c'est que l'opinion publique se croyait en droit d'exiger
quelque chose de mieux; c'est qu'instruite par une longue expérience
à redouter les incertitudes et les variations du pouvoir absolu,
elle n'était pas disposée à placer beaucoup de confiance dans les
améliorations partielles, fruit d'une inspiration généreuse ou d'une
nécessité de circonstance qui pouvait s'évanouir devant d'autres
combinaisons; c'est enfin qu'aux yeux des hommes qui ont jusqu'à présent
soutenu la régente, la seule amélioration complète et durable, la seule
qui puisse donner à toutes les autres une base solide et leur
assurer une garantie suffisante, c'est l'établissement d'un régime
représentatif.
Les résultats naturels de ce désaccord si fâcheux entre le système suivi
par la régente et la conviction presque unanime de ses adhérents se sont
bientôt manifestés.
A l'empressement bienveillant qui l'avait d'abord accueillie a succédé
une défiance, injuste sans doute, mais bien difficile à calmer.
L'autorité a perdu son action. A Madrid même, à peine a-t-elle pu faire
exécuter ses ordres; dans les provinces, les capitaines généraux les
plus dévoués à la cause de la reine ont cru devoir, pour la servir, pour
ne pas exaspérer des populations inquiètes et mécontentes, se rendre en
quelque sorte indépendants, et ne tenir aucun compte des instructions
qu'ils recevaient.
Encouragés par ces symptômes de faiblesse et d'anarchie, les partisans
du prétendant relèvent la tête. Dans les provinces d'où on n'a jamais
réussi à les expulser complétement, ils se montrent en plus grand nombre
et plus audacieux; leurs progrès menacent même de s'étendre à des points
où leurs tentatives avaient d'abord échoué.
Pour lutter contre leurs bandes nombreuses, pour parvenir à les
atteindre, à les expulser, l'armée, malgré son dévouement, est
évidemment trop faible, et l'épuisement du trésor ne permet
malheureusement pas d'étendre ses cadres autant qu'il serait nécessaire.
L'accord énergique des amis de la reine pourrait seul y suppléer; c'est
assez dire combien on doit déplorer les causes qui ont rendu jusqu'à
présent cet accord impossible, et qui, en détournant vers d'autres
préoccupations les pensées et les efforts des constitutionnels, ont
laissé le champ libre à leurs plus cruels ennemis.
On a pu croire, il y deux mois, que ces causes allaient disparaître.
Lorsque la régente, cédant à une impérieuse nécessité, s'est déterminée
à congédier M. de Zéa, lorsqu'elle a appelé dans son conseil des hommes
dont les noms réveillaient de puissantes sympathies, l'enthousiasme, les
espérances qui se sont manifestés universellement ont semblé rendre au
pouvoir toute sa force morale.
Malheureusement ces sentiments, qui se rapportaient moins encore à la
personne des ministres nouveaux qu'à l'idée dont on voyait en eux les
représentants, ne devaient pas tarder à s'affaiblir. Lorsqu'on a vu
des jours, des semaines, des mois entiers s'écouler sans qu'aucune
manifestation officielle vînt annoncer l'époque d'un changement réel de
système, on s'est étonné de ces retards et de ce silence. On a craint
que tout ne fût remis en question; de funestes soupçons se sont élevés
dans les esprits, et les accusations qui se sont fait entendre ont pris
un caractère plus grave encore que celles qui avaient renversé, il y a
deux mois, M. de Zéa. A cette époque, en effet, on ne s'attaquait qu'au
ministère; on voyait en lui le seul obstacle qui entravât l'action
bienfaisante et libérale d'une auguste volonté. Aujourd'hui, je le dis
avec douleur, les plaintes portent plus haut.
Le mal que je viens de signaler est bien grand; il pourrait devenir
irréparable si on le laissait s'aggraver.
En vain se flatterait-on encore de calmer l'impatience publique par des
améliorations de détail, par des réformes semblables à celles que je
rappelais tout à l'heure. De pareils moyens, qui n'ont pas même réussi
lorsque les coeurs étaient plus ouverts à l'espérance, échoueraient
complétement aujourd'hui. Les esprits, devenus inquiets et soupçonneux,
ne verraient plus, dans les concessions qu'on leur jetterait ainsi
successivement, que des artifices par lesquels on voudrait les abuser.
Loin d'en éprouver la moindre reconnaissance, ils s'en irriteraient
davantage parce qu'ils croiraient y apercevoir un nouveau symptôme de
crainte et de mauvaise foi; la royauté s'affaiblirait ainsi par ses
propres bienfaits, et lorsque plus tard elle se serait enfin décidée
à entrer dans des voies nouvelles, elle n'y porterait plus la force
nécessaire pour y marcher avec succès.
Persévérer dans un tel système, ce serait vouloir courir à sa perte;
ce serait s'exposer gratuitement à de grands périls qu'il est encore
possible d'éviter.
Que la régente s'empresse donc de sortir de la position fausse où elle
se trouve engagée; qu'elle adopte enfin un plan de conduite propre à
fixer toutes les incertitudes, à rallier tous les esprits raisonnables,
à assurer au gouvernement une confiance dont il a un besoin si
impérieux. En ce moment, elle conserve peut-être encore l'autorité
nécessaire pour décréter librement, avec maturité, d'après les
inspirations de la prudence, les changements à effectuer dans les
institutions du pays. Un peu plus tard, cette liberté lui échapperait,
et l'opinion publique, plus exigeante à mesure qu'elle serait plus
défiante, lui imposerait la loi. De nouveaux retards, loin d'atténuer
les difficultés dont on se préoccupe si exclusivement, ne feraient que
les aggraver. Ces difficultés, au surplus, sont moins effrayantes que le
gouvernement espagnol est peut-être porté à se le figurer. C'est sans
doute une tâche délicate, autant que grande et noble, que celle de
régénérer un peuple en modifiant sa législation; mais nous croyons qu'on
exagère singulièrement les dangers d'une telle entreprise lorsqu'on
va jusqu'à confondre l'époque actuelle avec d'autres époques dont les
circonstances étaient absolument différentes, celles de 1812 et de 1820.
D'abord, on ne tient pas assez compte de la disposition des esprits. En
1812, en 1820, les idées d'innovations n'existaient encore que dans un
petit nombre de têtes qui les comprenaient mal, les exagéraient par
conséquent, et se livraient avec un dangereux entraînement aux utopies
les plus illimitées.
Aujourd'hui, le parti, qu'on appelle des réformes, s'est instruit par
l'expérience de ses fautes et des malheurs qui en ont été la suite. En
se modérant, en repoussant d'impraticables théories, il s'est fortifié
de l'adhésion d'un grand nombre d'hommes que son exagération seule avait
d'abord écartés de lui. Il est donc tout à la fois plus nombreux et plus
sage; sa force morale et sa force matérielle se sont accrues en même
temps.
En 1812, la royauté était absente; en 1820, elle était vaincue et
captive. Tout se faisait sans elle, malgré elle, contre elle, parce
qu'on était fondé à la croire hostile à la liberté, parce qu'on
craignait surtout de la mettre en mesure de renverser la constitution.
Il n'y a rien de semblable dans la situation du gouvernement actuel.
Loin de pouvoir être considéré comme l'adversaire naturel des amis
des réformes et d'une sage liberté, chacun sait que sa cause est
inséparablement unie à la leur, qu'il tombera avec eux, qu'il a pris
lui-même l'initiative des améliorations; chacun, malgré les défiances
qui commencent à se faire jour, est encore disposé à la lui laisser. On
ne lui demande que d'en user avec un peu plus d'activité.
Ce sont là, Monsieur le comte, de grands avantages, une grande
supériorité de position. La royauté n'a pas cessé d'être forte en
Espagne, plus forte peut-être que dans aucune autre partie de l'Europe;
il lui faut sans doute céder quelque chose au mouvement général de
l'esprit humain, et chercher des appuis nouveaux à la place de ceux que
le temps a brisés. Mais ces appuis deviendront pour elle d'utiles et
puissants instruments, lorsqu'elle se décidera à les accepter avec
franchise et sans arrière-pensée. Ce n'est pas en Espagne qu'elle peut
craindre de se trouver annulée. Longtemps encore le peuple espagnol
verra dans ses souverains les représentants directs de la divinité;
longtemps ils seront pour lui l'objet d'une sorte de culte auquel on
n'attenterait pas impunément; et si, sous les derniers règnes, ce
sentiment exalté a paru quelquefois éprouver une atteinte momentanée,
c'est parce que les princes auxquels il s'adressait ont semblé oublier
que de tels hommages rendus par un si noble peuple n'exigent pas
seulement, de celui qui les reçoit, des sentiments généreux et
bienveillants, qu'ils ont besoin d'être encouragés par les dehors
de cette majesté simple et élevée, de ces habitudes sévères, un peu
austères même, qui, dans d'autres siècles, ont caractérisé les plus
illustres prédécesseurs de la reine Isabelle.
Je viens, Monsieur le comte, de vous exposer la manière dont nous
envisageons la situation actuelle de l'Espagne. Plusieurs fois déjà vous
avez été chargé de parler dans ce sens aux ministres de la régente.
L'intention du roi et du conseil est que vous en entreteniez directement
Sa Majesté Catholique à laquelle vous pourrez même donner lecture de
cette dépêche. La reine verra sans doute dans une telle démarche un
nouveau gage de la tendre affection dont le Roi son oncle lui a
déjà donné tant de preuves, un nouveau témoignage des sentiments
bienveillants qui unissent depuis si longtemps la France à l'Espagne, et
que les derniers événements ont rendus plus vifs encore, en confondant
les intérêts des deux États: elle comprendra combien les circonstances
ont dû nous paraître graves pour que le Gouvernement français, si
soigneux de ne pas intervenir dans les affaires intérieures des autres
peuples, se soit déterminé à adresser à l'Espagne des conseils aussi
pressants.
Les considérations que vous êtes chargé de présenter à Sa Majesté
Catholique sont celles que nous croyons les plus propres à faire
impression sur son coeur, parce qu'elles sont puisées dans l'état
intérieur, dans les voeux, dans les besoins d'un pays dont le bonheur
est confié à ses soins. Nous pourrions ajouter que, dans l'intérêt même
de la considération à laquelle l'Espagne est en droit de prétendre
auprès des gouvernements étrangers, la fin du système de temporisation
auquel elle est aujourd'hui soumise sera encore une mesure sage et bien
combinée. En vain, pour combattre cette assertion, alléguerait-on le peu
de sympathie de quelques-uns de ces gouvernements pour les principes
invoqués par les partisans de la régente; il n'en est pas moins vrai
qu'ils considèrent aujourd'hui l'Espagne comme forcée par sa position
d'accepter au moins une partie de ces principes, et que, de leur propre
aveu, le pouvoir de la régente aura, en quelque, sorte, à leurs yeux,
un caractère provisoire jusqu'à l'époque où il se sera soumis à cette
condition de son existence; il est donc certain que, le jour où il s'y
sera décidé, le gouvernement espagnol aura acquis plus de force et
inspirera plus de confiance non-seulement à ses alliés, mais encore aux
États mêmes qui ne l'ont pas encore reconnu.