18 mars 1834.

Je ne dois pas vous cacher que les nouvelles d'Espagne produisent une

bien pénible impression sur le gouvernement du Roi, et que la situation

de ce pays est devenue l'objet des plus sérieuses délibérations du

conseil.

Je n'ai pas besoin de vous rappeler le vif intérêt que la France a

manifesté, dès le premier moment, pour la consolidation du trône de la

reine Isabelle. Le jour même où nous avons appris la mort de Ferdinand

VII, nous nous sommes empressés de reconnaître l'autorité de la régente;

nous avons fait plus; nous lui avons offert notre appui; non pas sans

doute dans la pensée de soutenir, contre la volonté de la nation

espagnole, un pouvoir qu'elle eût voulu repousser, mais pour donner à ce

pouvoir que nous présumions, que nous croyons encore aujourd'hui appuyé

par les principales forces morales et par les plus honorables influences

du pays, le temps de s'organiser et de se mettre en mesure de soutenir

la lutte contre une faction qui, pendant douze années d'une domination

presque absolue, avait eu tous les moyens de se préparer au combat.

Loin donc de prétendre imposer à l'Espagne un gouvernement de notre

choix, notre seule pensée avait été d'assurer à la saine majorité

nationale la possibilité de se prononcer librement. Nous jugions

d'ailleurs que, par la position, par les antécédents des hommes qui

s'étaient déclarés ses défenseurs, le gouvernement de la reine se

trouverait naturellement amené à faire entrer l'Espagne dans des voies

d'amélioration, de progrès, de réformes salutaires; et certes cette

prévision n'a pas peu contribué à la promptitude que nous avons mise à

nous déclarer en sa faveur. Mais pénétrés du plus profond respect pour

l'indépendance des nations, nous avons soigneusement évité, au moment

où la situation de ce gouvernement pouvait lui rendre notre appui si

précieux, tout ce qui eût pu faire croire que nous y mettions des

conditions relatives aux formes de son régime intérieur. Nous nous

sommes longtemps abstenus, vous le savez, de faire entendre à cet égard,

et dans quelque sens que ce fût, le moindre conseil formel.

Tels étaient nos scrupules que nous n'avons même pas cru devoir

manifester notre opinion sur la déclaration du 4 octobre, par laquelle

les ministres de la régente lui firent proclamer la détermination de

maintenir le pouvoir absolu, en même temps qu'elle annonçait des mesures

de clémence et des réformes administratives. Cependant nous prévîmes dès

lors que cette manifestation imprudente deviendrait un germe de défiance

et de division parmi les amis de la reine, qu'elle entraînerait la chute

de ses auteurs, et que, comme il serait impossible d'en maintenir les

principes, l'autorité, en se plaçant dans la nécessité de faire un pas

rétrograde, se trouverait avoir porté une première et fâcheuse atteinte

à cette spontanéité d'action si précieuse pour elle aux époques de

régénération politique.

Notre manière de voir n'a malheureusement pas tardé à se vérifier.

De vives réclamations se sont fait entendre contre le système qui venait

d'être déclaré La régente n'était pas en état d'imposer silence à une

opinion dans laquelle elle puisait toute sa force. Elle se persuada qu'à

défaut d'institutions politiques, elle pourrait la satisfaire par des

concessions d'une autre nature.

Certes il serait injuste de méconnaître tout le bien que la régente a

déjà fait. Le rappel des exilés, la fin des proscriptions, l'admission

aux emplois publics de tout ce que l'Espagne renferme d'hommes capables

et honorables, la création d'une administration civile depuis

si longtemps désirée, les importantes réformes introduites dans

l'organisation des tribunaux, toutes ces mesures et d'autres encore que

la reine Christine a accumulées dans l'espace de quelques semaines,

eussent suffi, en temps ordinaire, pour illustrer et pour faire bénir un

long règne.

Si, dans les circonstances actuelles, elles ont passé presque

inaperçues, c'est que l'opinion publique se croyait en droit d'exiger

quelque chose de mieux; c'est qu'instruite par une longue expérience

à redouter les incertitudes et les variations du pouvoir absolu,

elle n'était pas disposée à placer beaucoup de confiance dans les

améliorations partielles, fruit d'une inspiration généreuse ou d'une

nécessité de circonstance qui pouvait s'évanouir devant d'autres

combinaisons; c'est enfin qu'aux yeux des hommes qui ont jusqu'à présent

soutenu la régente, la seule amélioration complète et durable, la seule

qui puisse donner à toutes les autres une base solide et leur

assurer une garantie suffisante, c'est l'établissement d'un régime

représentatif.

Les résultats naturels de ce désaccord si fâcheux entre le système suivi

par la régente et la conviction presque unanime de ses adhérents se sont

bientôt manifestés.

A l'empressement bienveillant qui l'avait d'abord accueillie a succédé

une défiance, injuste sans doute, mais bien difficile à calmer.

L'autorité a perdu son action. A Madrid même, à peine a-t-elle pu faire

exécuter ses ordres; dans les provinces, les capitaines généraux les

plus dévoués à la cause de la reine ont cru devoir, pour la servir, pour

ne pas exaspérer des populations inquiètes et mécontentes, se rendre en

quelque sorte indépendants, et ne tenir aucun compte des instructions

qu'ils recevaient.

Encouragés par ces symptômes de faiblesse et d'anarchie, les partisans

du prétendant relèvent la tête. Dans les provinces d'où on n'a jamais

réussi à les expulser complétement, ils se montrent en plus grand nombre

et plus audacieux; leurs progrès menacent même de s'étendre à des points

où leurs tentatives avaient d'abord échoué.

Pour lutter contre leurs bandes nombreuses, pour parvenir à les

atteindre, à les expulser, l'armée, malgré son dévouement, est

évidemment trop faible, et l'épuisement du trésor ne permet

malheureusement pas d'étendre ses cadres autant qu'il serait nécessaire.

L'accord énergique des amis de la reine pourrait seul y suppléer; c'est

assez dire combien on doit déplorer les causes qui ont rendu jusqu'à

présent cet accord impossible, et qui, en détournant vers d'autres

préoccupations les pensées et les efforts des constitutionnels, ont

laissé le champ libre à leurs plus cruels ennemis.

On a pu croire, il y deux mois, que ces causes allaient disparaître.

Lorsque la régente, cédant à une impérieuse nécessité, s'est déterminée

à congédier M. de Zéa, lorsqu'elle a appelé dans son conseil des hommes

dont les noms réveillaient de puissantes sympathies, l'enthousiasme, les

espérances qui se sont manifestés universellement ont semblé rendre au

pouvoir toute sa force morale.

Malheureusement ces sentiments, qui se rapportaient moins encore à la

personne des ministres nouveaux qu'à l'idée dont on voyait en eux les

représentants, ne devaient pas tarder à s'affaiblir. Lorsqu'on a vu

des jours, des semaines, des mois entiers s'écouler sans qu'aucune

manifestation officielle vînt annoncer l'époque d'un changement réel de

système, on s'est étonné de ces retards et de ce silence. On a craint

que tout ne fût remis en question; de funestes soupçons se sont élevés

dans les esprits, et les accusations qui se sont fait entendre ont pris

un caractère plus grave encore que celles qui avaient renversé, il y a

deux mois, M. de Zéa. A cette époque, en effet, on ne s'attaquait qu'au

ministère; on voyait en lui le seul obstacle qui entravât l'action

bienfaisante et libérale d'une auguste volonté. Aujourd'hui, je le dis

avec douleur, les plaintes portent plus haut.

Le mal que je viens de signaler est bien grand; il pourrait devenir

irréparable si on le laissait s'aggraver.

En vain se flatterait-on encore de calmer l'impatience publique par des

améliorations de détail, par des réformes semblables à celles que je

rappelais tout à l'heure. De pareils moyens, qui n'ont pas même réussi

lorsque les coeurs étaient plus ouverts à l'espérance, échoueraient

complétement aujourd'hui. Les esprits, devenus inquiets et soupçonneux,

ne verraient plus, dans les concessions qu'on leur jetterait ainsi

successivement, que des artifices par lesquels on voudrait les abuser.

Loin d'en éprouver la moindre reconnaissance, ils s'en irriteraient

davantage parce qu'ils croiraient y apercevoir un nouveau symptôme de

crainte et de mauvaise foi; la royauté s'affaiblirait ainsi par ses

propres bienfaits, et lorsque plus tard elle se serait enfin décidée

à entrer dans des voies nouvelles, elle n'y porterait plus la force

nécessaire pour y marcher avec succès.

Persévérer dans un tel système, ce serait vouloir courir à sa perte;

ce serait s'exposer gratuitement à de grands périls qu'il est encore

possible d'éviter.

Que la régente s'empresse donc de sortir de la position fausse où elle

se trouve engagée; qu'elle adopte enfin un plan de conduite propre à

fixer toutes les incertitudes, à rallier tous les esprits raisonnables,

à assurer au gouvernement une confiance dont il a un besoin si

impérieux. En ce moment, elle conserve peut-être encore l'autorité

nécessaire pour décréter librement, avec maturité, d'après les

inspirations de la prudence, les changements à effectuer dans les

institutions du pays. Un peu plus tard, cette liberté lui échapperait,

et l'opinion publique, plus exigeante à mesure qu'elle serait plus

défiante, lui imposerait la loi. De nouveaux retards, loin d'atténuer

les difficultés dont on se préoccupe si exclusivement, ne feraient que

les aggraver. Ces difficultés, au surplus, sont moins effrayantes que le

gouvernement espagnol est peut-être porté à se le figurer. C'est sans

doute une tâche délicate, autant que grande et noble, que celle de

régénérer un peuple en modifiant sa législation; mais nous croyons qu'on

exagère singulièrement les dangers d'une telle entreprise lorsqu'on

va jusqu'à confondre l'époque actuelle avec d'autres époques dont les

circonstances étaient absolument différentes, celles de 1812 et de 1820.

D'abord, on ne tient pas assez compte de la disposition des esprits. En

1812, en 1820, les idées d'innovations n'existaient encore que dans un

petit nombre de têtes qui les comprenaient mal, les exagéraient par

conséquent, et se livraient avec un dangereux entraînement aux utopies

les plus illimitées.

Aujourd'hui, le parti, qu'on appelle des réformes, s'est instruit par

l'expérience de ses fautes et des malheurs qui en ont été la suite. En

se modérant, en repoussant d'impraticables théories, il s'est fortifié

de l'adhésion d'un grand nombre d'hommes que son exagération seule avait

d'abord écartés de lui. Il est donc tout à la fois plus nombreux et plus

sage; sa force morale et sa force matérielle se sont accrues en même

temps.

En 1812, la royauté était absente; en 1820, elle était vaincue et

captive. Tout se faisait sans elle, malgré elle, contre elle, parce

qu'on était fondé à la croire hostile à la liberté, parce qu'on

craignait surtout de la mettre en mesure de renverser la constitution.

Il n'y a rien de semblable dans la situation du gouvernement actuel.

Loin de pouvoir être considéré comme l'adversaire naturel des amis

des réformes et d'une sage liberté, chacun sait que sa cause est

inséparablement unie à la leur, qu'il tombera avec eux, qu'il a pris

lui-même l'initiative des améliorations; chacun, malgré les défiances

qui commencent à se faire jour, est encore disposé à la lui laisser. On

ne lui demande que d'en user avec un peu plus d'activité.

Ce sont là, Monsieur le comte, de grands avantages, une grande

supériorité de position. La royauté n'a pas cessé d'être forte en

Espagne, plus forte peut-être que dans aucune autre partie de l'Europe;

il lui faut sans doute céder quelque chose au mouvement général de

l'esprit humain, et chercher des appuis nouveaux à la place de ceux que

le temps a brisés. Mais ces appuis deviendront pour elle d'utiles et

puissants instruments, lorsqu'elle se décidera à les accepter avec

franchise et sans arrière-pensée. Ce n'est pas en Espagne qu'elle peut

craindre de se trouver annulée. Longtemps encore le peuple espagnol

verra dans ses souverains les représentants directs de la divinité;

longtemps ils seront pour lui l'objet d'une sorte de culte auquel on

n'attenterait pas impunément; et si, sous les derniers règnes, ce

sentiment exalté a paru quelquefois éprouver une atteinte momentanée,

c'est parce que les princes auxquels il s'adressait ont semblé oublier

que de tels hommages rendus par un si noble peuple n'exigent pas

seulement, de celui qui les reçoit, des sentiments généreux et

bienveillants, qu'ils ont besoin d'être encouragés par les dehors

de cette majesté simple et élevée, de ces habitudes sévères, un peu

austères même, qui, dans d'autres siècles, ont caractérisé les plus

illustres prédécesseurs de la reine Isabelle.

Je viens, Monsieur le comte, de vous exposer la manière dont nous

envisageons la situation actuelle de l'Espagne. Plusieurs fois déjà vous

avez été chargé de parler dans ce sens aux ministres de la régente.

L'intention du roi et du conseil est que vous en entreteniez directement

Sa Majesté Catholique à laquelle vous pourrez même donner lecture de

cette dépêche. La reine verra sans doute dans une telle démarche un

nouveau gage de la tendre affection dont le Roi son oncle lui a

déjà donné tant de preuves, un nouveau témoignage des sentiments

bienveillants qui unissent depuis si longtemps la France à l'Espagne, et

que les derniers événements ont rendus plus vifs encore, en confondant

les intérêts des deux États: elle comprendra combien les circonstances

ont dû nous paraître graves pour que le Gouvernement français, si

soigneux de ne pas intervenir dans les affaires intérieures des autres

peuples, se soit déterminé à adresser à l'Espagne des conseils aussi

pressants.

Les considérations que vous êtes chargé de présenter à Sa Majesté

Catholique sont celles que nous croyons les plus propres à faire

impression sur son coeur, parce qu'elles sont puisées dans l'état

intérieur, dans les voeux, dans les besoins d'un pays dont le bonheur

est confié à ses soins. Nous pourrions ajouter que, dans l'intérêt même

de la considération à laquelle l'Espagne est en droit de prétendre

auprès des gouvernements étrangers, la fin du système de temporisation

auquel elle est aujourd'hui soumise sera encore une mesure sage et bien

combinée. En vain, pour combattre cette assertion, alléguerait-on le peu

de sympathie de quelques-uns de ces gouvernements pour les principes

invoqués par les partisans de la régente; il n'en est pas moins vrai

qu'ils considèrent aujourd'hui l'Espagne comme forcée par sa position

d'accepter au moins une partie de ces principes, et que, de leur propre

aveu, le pouvoir de la régente aura, en quelque, sorte, à leurs yeux,

un caractère provisoire jusqu'à l'époque où il se sera soumis à cette

condition de son existence; il est donc certain que, le jour où il s'y

sera décidé, le gouvernement espagnol aura acquis plus de force et

inspirera plus de confiance non-seulement à ses alliés, mais encore aux

États mêmes qui ne l'ont pas encore reconnu.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 4) · 第 21 / 76 题