Je n'ai pas besoin de vous dire que la situation de l'Espagne est,
depuis longtemps, l'objet de nos préoccupations les plus sérieuses. Nous
le disons à regret, elle nous paraît s'aggraver beaucoup. Ce n'est pas
dans les tentatives du parti de don Carlos que nous voyons la source
principale et immédiate des dangers qui menacent la tranquillité de
cette péninsule et le trône de la reine Isabelle; ce parti a prouvé que,
réduit à lui-même, il avait peu de chances de succès, et les fautes,
la division des partisans de la reine pourraient seules lui en créer.
Malheureusement ces divisions, loin de s'effacer, deviennent plus
profondes de jour en jour, et rien n'annonce que la marche suivie par le
ministère de la régente doive en amener la fin. M. de Zéa, fort de la
conscience de ses intentions et du courage, souvent heureux, avec lequel
il a, à des époques si diverses, lutté contre les efforts des factions,
persiste, presque seul, dans le système qu'il a proclamé à son arrivée
au pouvoir, et au moment de la mort du feu roi. Il ne repousse pas
la pensée d'améliorer l'administration et la législation civile de
l'Espagne; il y travaille même avec une rare activité; mais préoccupé de
conserver à l'autorité royale une indépendance qu'il croit nécessaire à
son action bienfaisante, il veut qu'elle ne s'appuie que sur elle-même,
qu'elle ne prenne aucun engagement, qu'en acceptant la coopération de
tous les hommes loyaux et éclairés, elle ne fasse aucune concession de
principes aux opinions dont ils sont les représentants. D'un autre côté,
les adversaires de M. de Zéa (et il faut bien reconnaître qu'ils sont
en immense majorité parmi les partisans de la reine), ceux mêmes qui
ne cèdent ni à un entraînement révolutionnaire ni à un entraînement de
pures théories, se refusent à voir un gage d'avenir et de prospérité
pour leur pays dans des réformes établies par un simple acte de pouvoir
arbitraire, et qu'un acte pareil pourrait bientôt révoquer. Ils croient
que ces réformes n'auraient une véritable valeur, ne pourraient inspirer
une juste confiance que si elles étaient garanties, dans une forme
quelconque, par l'assentiment national. Ils sont convaincus enfin
que cet assentiment donnerait à l'autorité de la reine un appui bien
autrement solide que celui qu'elle peut trouver dans des titres
malheureusement contestés. Nous n'avons point à nous prononcer entre ces
deux manières de voir. La connaissance exacte de l'état des esprits en
Espagne eût pu seule nous mettre en mesure de distinguer celle qui est
fondée sur la vérité, et à la distance où nous sommes du théâtre des
événements, nous devions attendre que les faits vinssent nous éclairer.
Vous savez d'ailleurs avec quel soin religieux nous avons toujours évité
ce qui eût pu nous faire soupçonner de vouloir nous immiscer dans
la direction intérieure du gouvernement espagnol. Un sentiment de
délicatesse, que M. de Zéa aura certainement apprécié, nous a engagés à
pousser cette réserve jusqu'au scrupule, dans un moment où le besoin que
le gouvernement de la reine pouvait avoir de notre appui eût donné en
apparence, aux représentations que nous lui aurions fait entendre, un
tout autre caractère que celui de simples conseils. Je ne vous cacherai
pas que cette considération a pu seule nous empêcher d'exprimer, dans le
temps, le regret que nous a fait éprouver un acte dont les ennemis de M.
de Zéa se sont fait depuis une arme si puissante contre lui, le fameux
manifeste du 4 octobre. Nous eussions craint d'ailleurs, parles plus
légers témoignages d'improbation, d'encourager les adversaires, de
diminuer les moyens de succès d'un ministre auquel nous n'ayons pas
cessé d'accorder la plus profonde estime; et, bien détermines à ne pas
lui susciter d'obstacles, nous n'avons pas hésité à subir pour notre
compte les conséquences fâcheuses de l'attitude passive et expectante à
laquelle nous nous étions résignés. Nous avons laissé s'accréditer, en
France comme en Espagne, l'opinion que non-seulement le gouvernement
du Roi appuyait de tout son crédit auprès de la régente le maintien
au pouvoir de M. de Zéa, mais encore qu'il attachait à cet appui
la condition d'écarter toute institution constitutionnelle, toute
innovation libérale. Je vous le répète, nous ne voulions ni nous
immiscer gratuitement dans les affaires intérieures de l'Espagne, ni
mettre obstacle à la réalisation d'un système dans lequel un homme
tel que M. de Zéa déclarait voir le seul moyen de salut pour le pays.
Cependant les événements ont marché, et ils sont de nature à faire
craindre que M. de Zéa n'ait pas complètement apprécié les nécessités de
la situation actuelle de l'Espagne. Si, jusqu'à présent, il a réussi
à tenir le gouvernement isolé de tous les partis et de toutes les
opinions, nous croyons que la régence a plutôt puisé dans cet isolement
un principe de faiblesse qu'un principe d'indépendance véritable. Les
choix qu'elle a dû faire, les mesures qu'elle a successivement décrétées
et qui l'eussent popularisée si l'ensemble de sa marche eût permis d'y
voir le résultat d'un système, n'ont eu d'autre effet que celui de
donner, à tort, sans doute, une apparence d'inconséquence, et de livrer
aux ennemis du ministère d'importantes positions d'où ils peuvent
désormais diriger leurs attaques avec plus d'efficacité. Le parti qui
appelle des réformes, convaincu que celles qu'il a obtenues ne lui
ont été accordées qu'à contre-coeur, à titre de concessions, et qu'on
saisirait la première occasion de les lui reprendre, loin d'y trouver un
motif de se rallier aux premiers dépositaires du pouvoir, n'en aspire
qu'avec plus d'ardeur à les renverser parce qu'il croit y voir un indice
de leur faiblesse. Plusieurs même des hommes qu'on a appelés aux emplois
les plus importants, aux commandements des provinces, convaincus qu'ils
ne doivent leur nomination qu'à l'empire irrésistible de l'opinion
publique, secondent plus ou moins les efforts de l'opposition.
L'autorité royale s'affaiblit ainsi progressivement; les mesures qui
devraient la fortifier tournent à sa ruine, parce qu'elle se trouve
placée dans une situation fausse; l'anarchie règne dans tous les
esprits; elle commence à passer dans les actes et le pouvoir se
désarmant peu à peu, sans apaiser les mécontentements et les exigences
dont il est assailli, arrivera peut-être au point de ne pouvoir plus
refuser à la force les concessions qu'il juge incompatibles avec sa
sûreté. Une catastrophe semble imminente. Il est impossible qu'un esprit
aussi éclairé que M. de Zéa se fasse illusion à cet égard, et quelque
convaincu qu'il pût être, à une autre époque, de la bonté du système
auquel il avait attaché son nom, et des dangers de toute combinaison
fondée sur d'autres principes, nous comprendrions difficilement qu'il
persistât à vouloir soutenir seul une lutte aussi disproportionnée, une
lutte que son courage peut-être prolongerait encore, mais où il finirait
par succomber, et où peut-être (cette considération doit surtout toucher
un coeur comme le sien), il ne succomberait pas seul. Nous ne prétendons
pas nier qu'une transaction, au point où en sont les choses, ne présente
pas aussi de grands obstacles, qu'elle ne puisse même enfanter des
dangers réels; mais, dans cette voie les dangers ne sont que possibles;
ailleurs ils sont certains: il faut opter. Dans un tel état de choses,
M. de Zéa doit nécessairement s'être tracé un plan de conduite; il ne
peut avoir, dans sa pensée, abandonné les destinées de son pays aux
hasards ou pour mieux dire aux chances trop certaines d'un combat
désespéré. Les intérêts de l'Espagne sont aujourd'hui trop étroitement
unis à ceux de la France pour que nous puissions rester indifférents à
l'avenir qui se prépare pour ce pays, et nous nous rendrions coupables
envers la France elle-même, si nous ne faisions tous nos efforts pour
détourner les malheurs qui menacent nos voisins. C'est au nom de ces
intérêts communs, au nom de la bienveillance que le Roi a constamment
éprouvée pour son auguste nièce, que vous devez, Monsieur le comte,
inviter M. de Zéa à vous faire connaître ses vues et ses projets. Des
explications franches et complètes, telles qu'on peut les attendre d'un
homme aussi connu par sa droiture et sa fermeté, nous sont absolument
nécessaires. Elles peuvent seules fixer nos incertitudes, et nous
indiquer la marche que nous avons à suivre par rapport à l'Espagne. Je
les attends avec impatience.