20 janvier 1834.

Je n'ai pas besoin de vous dire que la situation de l'Espagne est,

depuis longtemps, l'objet de nos préoccupations les plus sérieuses. Nous

le disons à regret, elle nous paraît s'aggraver beaucoup. Ce n'est pas

dans les tentatives du parti de don Carlos que nous voyons la source

principale et immédiate des dangers qui menacent la tranquillité de

cette péninsule et le trône de la reine Isabelle; ce parti a prouvé que,

réduit à lui-même, il avait peu de chances de succès, et les fautes,

la division des partisans de la reine pourraient seules lui en créer.

Malheureusement ces divisions, loin de s'effacer, deviennent plus

profondes de jour en jour, et rien n'annonce que la marche suivie par le

ministère de la régente doive en amener la fin. M. de Zéa, fort de la

conscience de ses intentions et du courage, souvent heureux, avec lequel

il a, à des époques si diverses, lutté contre les efforts des factions,

persiste, presque seul, dans le système qu'il a proclamé à son arrivée

au pouvoir, et au moment de la mort du feu roi. Il ne repousse pas

la pensée d'améliorer l'administration et la législation civile de

l'Espagne; il y travaille même avec une rare activité; mais préoccupé de

conserver à l'autorité royale une indépendance qu'il croit nécessaire à

son action bienfaisante, il veut qu'elle ne s'appuie que sur elle-même,

qu'elle ne prenne aucun engagement, qu'en acceptant la coopération de

tous les hommes loyaux et éclairés, elle ne fasse aucune concession de

principes aux opinions dont ils sont les représentants. D'un autre côté,

les adversaires de M. de Zéa (et il faut bien reconnaître qu'ils sont

en immense majorité parmi les partisans de la reine), ceux mêmes qui

ne cèdent ni à un entraînement révolutionnaire ni à un entraînement de

pures théories, se refusent à voir un gage d'avenir et de prospérité

pour leur pays dans des réformes établies par un simple acte de pouvoir

arbitraire, et qu'un acte pareil pourrait bientôt révoquer. Ils croient

que ces réformes n'auraient une véritable valeur, ne pourraient inspirer

une juste confiance que si elles étaient garanties, dans une forme

quelconque, par l'assentiment national. Ils sont convaincus enfin

que cet assentiment donnerait à l'autorité de la reine un appui bien

autrement solide que celui qu'elle peut trouver dans des titres

malheureusement contestés. Nous n'avons point à nous prononcer entre ces

deux manières de voir. La connaissance exacte de l'état des esprits en

Espagne eût pu seule nous mettre en mesure de distinguer celle qui est

fondée sur la vérité, et à la distance où nous sommes du théâtre des

événements, nous devions attendre que les faits vinssent nous éclairer.

Vous savez d'ailleurs avec quel soin religieux nous avons toujours évité

ce qui eût pu nous faire soupçonner de vouloir nous immiscer dans

la direction intérieure du gouvernement espagnol. Un sentiment de

délicatesse, que M. de Zéa aura certainement apprécié, nous a engagés à

pousser cette réserve jusqu'au scrupule, dans un moment où le besoin que

le gouvernement de la reine pouvait avoir de notre appui eût donné en

apparence, aux représentations que nous lui aurions fait entendre, un

tout autre caractère que celui de simples conseils. Je ne vous cacherai

pas que cette considération a pu seule nous empêcher d'exprimer, dans le

temps, le regret que nous a fait éprouver un acte dont les ennemis de M.

de Zéa se sont fait depuis une arme si puissante contre lui, le fameux

manifeste du 4 octobre. Nous eussions craint d'ailleurs, parles plus

légers témoignages d'improbation, d'encourager les adversaires, de

diminuer les moyens de succès d'un ministre auquel nous n'ayons pas

cessé d'accorder la plus profonde estime; et, bien détermines à ne pas

lui susciter d'obstacles, nous n'avons pas hésité à subir pour notre

compte les conséquences fâcheuses de l'attitude passive et expectante à

laquelle nous nous étions résignés. Nous avons laissé s'accréditer, en

France comme en Espagne, l'opinion que non-seulement le gouvernement

du Roi appuyait de tout son crédit auprès de la régente le maintien

au pouvoir de M. de Zéa, mais encore qu'il attachait à cet appui

la condition d'écarter toute institution constitutionnelle, toute

innovation libérale. Je vous le répète, nous ne voulions ni nous

immiscer gratuitement dans les affaires intérieures de l'Espagne, ni

mettre obstacle à la réalisation d'un système dans lequel un homme

tel que M. de Zéa déclarait voir le seul moyen de salut pour le pays.

Cependant les événements ont marché, et ils sont de nature à faire

craindre que M. de Zéa n'ait pas complètement apprécié les nécessités de

la situation actuelle de l'Espagne. Si, jusqu'à présent, il a réussi

à tenir le gouvernement isolé de tous les partis et de toutes les

opinions, nous croyons que la régence a plutôt puisé dans cet isolement

un principe de faiblesse qu'un principe d'indépendance véritable. Les

choix qu'elle a dû faire, les mesures qu'elle a successivement décrétées

et qui l'eussent popularisée si l'ensemble de sa marche eût permis d'y

voir le résultat d'un système, n'ont eu d'autre effet que celui de

donner, à tort, sans doute, une apparence d'inconséquence, et de livrer

aux ennemis du ministère d'importantes positions d'où ils peuvent

désormais diriger leurs attaques avec plus d'efficacité. Le parti qui

appelle des réformes, convaincu que celles qu'il a obtenues ne lui

ont été accordées qu'à contre-coeur, à titre de concessions, et qu'on

saisirait la première occasion de les lui reprendre, loin d'y trouver un

motif de se rallier aux premiers dépositaires du pouvoir, n'en aspire

qu'avec plus d'ardeur à les renverser parce qu'il croit y voir un indice

de leur faiblesse. Plusieurs même des hommes qu'on a appelés aux emplois

les plus importants, aux commandements des provinces, convaincus qu'ils

ne doivent leur nomination qu'à l'empire irrésistible de l'opinion

publique, secondent plus ou moins les efforts de l'opposition.

L'autorité royale s'affaiblit ainsi progressivement; les mesures qui

devraient la fortifier tournent à sa ruine, parce qu'elle se trouve

placée dans une situation fausse; l'anarchie règne dans tous les

esprits; elle commence à passer dans les actes et le pouvoir se

désarmant peu à peu, sans apaiser les mécontentements et les exigences

dont il est assailli, arrivera peut-être au point de ne pouvoir plus

refuser à la force les concessions qu'il juge incompatibles avec sa

sûreté. Une catastrophe semble imminente. Il est impossible qu'un esprit

aussi éclairé que M. de Zéa se fasse illusion à cet égard, et quelque

convaincu qu'il pût être, à une autre époque, de la bonté du système

auquel il avait attaché son nom, et des dangers de toute combinaison

fondée sur d'autres principes, nous comprendrions difficilement qu'il

persistât à vouloir soutenir seul une lutte aussi disproportionnée, une

lutte que son courage peut-être prolongerait encore, mais où il finirait

par succomber, et où peut-être (cette considération doit surtout toucher

un coeur comme le sien), il ne succomberait pas seul. Nous ne prétendons

pas nier qu'une transaction, au point où en sont les choses, ne présente

pas aussi de grands obstacles, qu'elle ne puisse même enfanter des

dangers réels; mais, dans cette voie les dangers ne sont que possibles;

ailleurs ils sont certains: il faut opter. Dans un tel état de choses,

M. de Zéa doit nécessairement s'être tracé un plan de conduite; il ne

peut avoir, dans sa pensée, abandonné les destinées de son pays aux

hasards ou pour mieux dire aux chances trop certaines d'un combat

désespéré. Les intérêts de l'Espagne sont aujourd'hui trop étroitement

unis à ceux de la France pour que nous puissions rester indifférents à

l'avenir qui se prépare pour ce pays, et nous nous rendrions coupables

envers la France elle-même, si nous ne faisions tous nos efforts pour

détourner les malheurs qui menacent nos voisins. C'est au nom de ces

intérêts communs, au nom de la bienveillance que le Roi a constamment

éprouvée pour son auguste nièce, que vous devez, Monsieur le comte,

inviter M. de Zéa à vous faire connaître ses vues et ses projets. Des

explications franches et complètes, telles qu'on peut les attendre d'un

homme aussi connu par sa droiture et sa fermeté, nous sont absolument

nécessaires. Elles peuvent seules fixer nos incertitudes, et nous

indiquer la marche que nous avons à suivre par rapport à l'Espagne. Je

les attends avec impatience.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 4) · 第 19 / 76 题