Madrid, le 12 octobre 1833

Monsieur le duc,

Je m'empresse de vous faire connaître les premiers résultats de la

mission dont le gouvernement du Roi m'a chargé, et les renseignements

que j'ai été à portée de recueillir depuis que je suis ici.

Je suis arrivé à Madrid le 10 au matin. J'ai été retardé quelques heures

à Vittoria où venait d'éclater une insurrection populaire en faveur de

don Carlos. Les volontaires royalistes occupaient militairement cette

ville, et ils ont mis en délibération s'ils me laisseraient passer. La

crainte d'indisposer la France, dont ils ne connaissent pas encore les

résolutions, les a décidés sans doute à me permettre de continuer ma

route. J'avais appris à Bayonne la révolte de Bilbao et les mauvaises

dispositions des provinces basques. Ces dispositions sont, en général,

partagées par tous les pays qui bordent notre frontière. Sans douane,

presque sans impôts, affranchis des garnisons, excepté sur quelques

points militaires, jouissant de privilèges nombreux, auxquels ils

tiennent extrêmement, ces pays sont opposés par intérêt à toute

innovation.

L'absence de lumières et le défaut de commerce, excepté sur la côte de

Catalogne, fortifient leur éloignement pour tout ce qui peut changer

leur situation. Depuis Vittoria, je n'ai trouvé que des pays tranquilles

et qui le sont demeurés jusqu'à présent.

Je me suis rendu, en arrivant, chez M. le comte de Rayneval.

L'incertitude dans laquelle il avait été laissé sur le parti que la

France se proposait de prendre, relativement à la succession d'Espagne,

lui avait interdit toute démarche depuis la mort du roi Ferdinand. Je

lui ai fait connaître les résolutions du gouvernement du Roi, et j'ai

été heureux de trouver qu'elles étaient d'accord avec ses propres vues.

La dépêche que vous avez reçue de lui, Monsieur le duc, immédiatement

après mon départ, vous aura appris que, dans les divers partis à prendre

en cette grave conjoncture, M. de Rayneval s'arrêtait surtout à celui

qui a été adopté par le Gouvernement. Je lui ai exposé les motifs qui

avaient décidé le Roi et son conseil à sacrifier la loi salique à celle

qui réglait auparavant la succession de la monarchie d'Espagne: la

France a toujours eu et aura toujours le plus grand intérêt à assurer

ses derrières en Europe, en faisant entrer et en maintenant l'Espagne

dans son système. Elle ne peut faire face au Nord qu'en s'appuyant avec

sécurité sur les Pyrénées. L'intervention de Louis XIV et celle de

Napoléon dans la Péninsule étaient le résultat de ce besoin permanent

de la France. La loi salique représentait, sous l'ancienne monarchie,

l'alliance des deux pays que la dynastie de Napoléon était destinée à

représenter sous l'empire. Aujourd'hui, l'intérêt est le même, et dans

la concurrence des deux dynasties, dont l'une se fondait sur un système

contraire au nôtre, entrait dans l'alliance du Nord, faisait de la

Péninsule le quartier général des mécontents et des conspirateurs de

France, et dont l'autre s'appuie sur notre alliance, repousse nos

adversaires, et est appelée à suivre inévitablement nos directions,

le gouvernement du Roi devait se déclarer pour cette dernière. La

succession féminine est devenue pour la France, dans les circonstances

actuelles, ce qu'avait été pour elle, dans d'autres temps et une autre

situation, la loi salique. Ces raisons avaient frappé le comte de

Rayneval qui a applaudi à la résolution du gouvernement.

Le but étant bien fixé, restait la marche à suivre qui était également

tracée par votre dépêche et par les instructions orales que vous m'aviez

données. Avouer, soutenir, diriger ce gouvernement, voilà en résumé la

politique de la France et les devoirs imposés à son ambassadeur. M. de

Rayneval a trouvé le plan aussi bon qu'utile.

Pour remplir la première partie des intentions du gouvernement, il s'est

empressé d'aller le jour même de mon arrivée chez M. de Zéa et chez la

reine. Il leur a annoncé que la France reconnaissait la jeune reine, et

lui offrait son appui. Cette nouvelle a été reçue avec beaucoup de joie,

d'émotion et de gratitude. M. de Rayneval devant vous rendre compte,

Monsieur le duc, dans sa dépêche d'aujourd'hui, de sa conférence avec

la reine, je n'entrerai dans aucun détail à cet égard. Le gouvernement

espagnol s'est hâté de la faire connaître par la _Gazette de Madrid_ qui

vous parviendra avec nos dépêches, espérant trouver, dans la publicité

qu'il lui donnait, un moyen, une force. Il ne paraît pas repousser

l'idée de recourir à l'assistance de la France, si les circonstances

l'exigent, et c'est une éventualité à laquelle les esprits se préparent.

Il importe que le gouvernement français se prépare lui-même, arrête bien

ses résolutions à ce sujet et dispose ses moyens. Voyons maintenant,

autant que je puis en juger, quelle est la situation du gouvernement que

la France a l'intérêt et la volonté de soutenir.

Ce gouvernement a pour lui le fait qui est puissant dans tout pays

et qui semble l'être encore davantage chez une nation habituée à

l'obéissance et lente dans ses déterminations. Il a une administration

composée des partisans de la reine, des capitaines généraux dévoués, des

finances en assez bon état, une armée bien commandée, mieux disciplinée

qu'elle ne l'a été de longtemps, dans laquelle il n'y a eu aucune

défection, et dont la fidélité et le concours lui paraissent assurés. Il

a également le parti libéral qui n'a d'espoir que dans le triomphe de

cette cause, qui domine sur le littoral, dans la plupart des villes

commerçantes, mais qui n'est pas nombreux dans l'intérieur du pays. Il

a enfin, en sa faveur, le peu de capacité de don Carlos et la crainte

qu'inspirent sa femme, ses alentours et le tribunal de l'inquisition.

Mais il a contre lui le clergé qui forme une organisation compacte,

qui continue à exercer une grande influence sur les masses et qui, à

très-peu d'exceptions près, est favorable à don Carlos; le corps des

volontaires royalistes qui, moins bien organisé et moins bien armé que

les troupes régulières, est beaucoup plus considérable qu'elles, et se

trouve répandu sur toute la surface du pays; l'esprit démocratique des

localités qui est l'opposé de l'esprit libéral, et qui fait redouter

les améliorations comme des dépossessions de privilèges; l'esprit de

popularité dont jouit l'infant don Carlos qui, aux yeux d'un peuple qui

a toute la nationalité de l'isolement, représente le pays, tandis que la

reine a contre elle sa qualité d'étrangère.

Ayant en face des adversaires aussi forts, le gouvernement et le

parti de la reine auraient le plus grand besoin de rester amis.

Malheureusement il y a déjà de la désunion parmi eux. Le conseil de

régence est composé dans un sens plus libéral que le ministère, et il y

aura, selon toute apparence, peu d'accord entre eux. La reine, qui se

conduit en ce moment d'après les conseils de M. de Zéa est, dit-on, en

froideur avec sa soeur, et M. de Zéa s'aliéna le parti libéral par son

manifeste du 4 octobre. Ce défaut d'harmonie, dans des circonstances

aussi graves, est d'un augure peu favorable. M. de Zéa gouverne seul

depuis l'avènement de la reine comme il gouvernait seul pendant les six

derniers mois du règne de Ferdinand. Il a des qualités supérieures, du

caractère, au jugement de tout le monde. Il est doué d'un courage, d'une

fermeté et d'une activité rares. Mais il manque peut-être de la prudence

et de l'adresse nécessaires dans une situation aussi compliquée. Il

paraît compter uniquement sur l'autorité. On lui reproche généralement

d'avoir indisposé les libéraux sans nécessité, sinon en ne leur

accordant rien dans le présent, du moins en ne leur laissant rien

espérer dans l'avenir, et d'avoir compromis la reine, en lui faisant

abandonner ceux qui s'étaient déclarés pour elle. En agissant ainsi, il

paraît avoir eu pour but d'empêcher le parti royaliste de se soulever,

en le rassurant sur le maintien de l'autorité absolue et des privilèges

particuliers. Il a pensé que le parti absolutiste, rassuré sur ses

intérêts et ses opinions, combattrait avec moins d'ardeur pour la cause

de don Carlos qui deviendrait moins personnelle et moins politique. Se

serait-il trompé? C'est là ce que le temps montrera bientôt, et ce

que feraient craindre les mouvements insurrectionnels de Bilbao, de

Vittoria, de Talaveira et celui de Logroño sur l'Èbre. Quoi qu'il en

soit, on s'accorde à le regarder comme le seul homme capable, par sa

fermeté, de fonder l'autorité de la reine, sauf à en perdre le maniement

lorsqu'il l'aura affermie. Le parti libéral n'a personne qui l'égale

en vigueur pour faire face aux difficultés présentes, et qui pût le

remplacer utilement dans l'intérêt de la reine et dans celui de la

France.

Comme la vigueur du premier ministre et l'appui des libéraux sont

également nécessaires à la cause de la reine, j'ai cru qu'il convenait

de parler à M. de Zéa de conciliation, dans l'entrevue que j'eus hier

avec lui. M. de Zéa m'a fait sa profession de foi à l'égard des partis,

telle qu'il l'a faite, à plusieurs reprises, à M. de Rayneval: il a

parlé avec une profonde animosité contre les carlistes; il a dit qu'ils

avaient la bannière de la révolte, mais qu'il aurait le bras assez long

et assez fort pour la saisir et la renverser; qu'on verrait alors s'il

les craignait et s'il les ménageait; qu'il connaissait son pays et qu'il

savait quelle était sur lui la puissance du bon droit et de la fermeté;

que seul en 1824, malgré l'exigence du clergé et contre l'avis de tous

ses collègues, il avait osé attaquer de front l'inquisition, et qu'il

l'avait terrassée: qu'il s'en faisait une gloire, et qu'il se rendait

aujourd'hui la justice d'avoir fait plus que personne pour assurer le

trône à la jeune reine en écartant les obstacles que devait rencontrer

son avènement (la princesse de Beira et l'infant don Carlos), en lui

donnant des appuis (par le serment des cortès et par l'organisation

d'une administration et d'une armée fidèle); que la cause à laquelle il

était dévoué était la cause de la nation et du bon droit; que la régente

était décidée à transmettre à sa fille le dépôt de l'autorité royale

intact comme elle l'avait reçu; que l'Espagne n'était pas assez

avancée pour supporter une autre forme d'autorité; que la reine et son

gouvernement étaient cependant bien loin d'être amis des superstitions

de l'obscurantisme; qu'ils les repoussaient et qu'ils songeaient au

contraire à éclairer et à améliorer leur pays; que c'était leur pensée

constante, et qu'on le verrait lorsqu'on aurait dissipé les troubles, et

qu'on administrerait après avoir combattu. Quant aux libéraux, il

m'a dit qu'il ne demandait pas mieux que de s'entendre avec ceux qui

n'étaient pas animés de l'esprit de faction; qu'il y en avait beaucoup

de raisonnables qui s'associeraient à lui pour défendre les droits de la

reine, et qui étaient employés avec empressement; qu'il ouvrait les bras

à tous ceux qui se présentaient avec bonne volonté. En développant son

système et ses intentions que je résume, il a répété plusieurs fois

qu'il se flattait de ne le céder à aucun Espagnol en conviction et en

dévouement, mais qu'il pouvait se tromper, et qu'il était disposé à

recueillir les conseils de ceux surtout qui donnaient les preuves d'un

intérêt si amical à son autorité et à sa souveraine.

Quoiqu'il soit difficile d'agir sur un esprit aussi arrêté que le sien,

j'ai cru devoir lui donner les raisons qui rendaient désirable l'union

des partisans divers de la reine. M. Villiers, qui l'avait vu avant moi,

m'a dit qu'il lui avait parlé dans le même sens, et qu'il est possible

que le langage tenu en commun par ceux qui s'intéressent au gouvernement

de la reine conduise M. de Zéa à affaiblir, par ses choix et ses actes,

l'impression qu'a causée son manifeste. Il m'a chargé de faire part à

mon gouvernement de ses bonnes intentions et de toute la reconnaissance

de la régente. Cette princesse, à qui j'ai eu l'honneur d'être présenté

aujourd'hui par M. de Rayneval, et de remettre la lettre dont m'avait

chargé la reine sa tante, a témoigné les mêmes sentiments pour Leurs

Majestés, et a été touchée de ceux que je lui ai exprimés en leur nom.

Elle m'a gracieusement accueilli, ce qu'ont fait aussi les deux infantes

auxquelles j'ai remis également les lettres et fait les compliments de

la reine. Il n'a été et ne saurait être question d'affaires dans ces

audiences de cour qui peuvent se renouveler pour l'ambassadeur, mais qui

ne le peuvent pas pour moi.

La situation de l'Espagne est beaucoup moins rassurante aujourd'hui que

celle du Portugal, dont je m'abstiens, Monsieur le duc, de vous parler,

parce que M. de Rayneval doit le faire dans sa dépêche. On ne peut rien

conjecturer encore sur la manière dont on en sortira. On ignore jusqu'où

pourra s'étendre l'insurrection carliste, et si la rigueur du premier

ministre qui envoie des troupes pour la comprimer dans le nord de

la Péninsule, où elle a déjà intercepté la principale route de

communication avec le continent, sera secondée par des forces qui

lui permettent de triompher d'elle. La présence de don Carlos sur le

territoire espagnol pourrait lui donner un accroissement immense. On ne

sait pas où se trouve ce prince, depuis qu'il a quitté Santarem pour se

rapprocher de l'Espagne en qualité de _Prétendant_ au trône.

Le bruit s'est répandu que les Basques soulevés avaient député vers lui

pour qu'il se rendit au milieu d'eux. Du reste, on apprendra bientôt ce

qu'il est devenu, et on pourra apprécier aussi la force respective des

deux partis. En attendant, la France doit se mettre promptement en

mesure de soutenir ses intérêts et les résolutions que le gouvernement

du Roi jugera à propos de prendre.

Je crois que ma présence ici, aujourd'hui que l'impulsion est donnée et

reçue, sera moins utile qu'elle ne pourra l'être à Paris, où je

verserai des informations que je vais prendre, et que des dépêches ne

communiquent jamais suffisamment.

Le gouvernement a ici un homme habile, plein de ressources d'esprit, de

pénétration, ce qui est nécessaire dans un pays d'intrigues, possédant

beaucoup d'expérience, connaissant de longue main la Péninsule, bien vu,

bien informé, s'entendant parfaitement avec M. Villiers sur tous les

points, et ayant embrassé avec empressement le plan adopté par le

conseil, plan à l'exécution duquel il veut se consacrer, et qu'il tient

à faire réussir.

Je termine ma trop longue lettre, Monsieur le duc, en vous priant

d'agréer l'assurance de ma haute considération et de mon respectueux

attachement.

_Signé_ MIGNET.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 4) · 第 17 / 76 题