Monsieur le duc,
Je m'empresse de vous faire connaître les premiers résultats de la
mission dont le gouvernement du Roi m'a chargé, et les renseignements
que j'ai été à portée de recueillir depuis que je suis ici.
Je suis arrivé à Madrid le 10 au matin. J'ai été retardé quelques heures
à Vittoria où venait d'éclater une insurrection populaire en faveur de
don Carlos. Les volontaires royalistes occupaient militairement cette
ville, et ils ont mis en délibération s'ils me laisseraient passer. La
crainte d'indisposer la France, dont ils ne connaissent pas encore les
résolutions, les a décidés sans doute à me permettre de continuer ma
route. J'avais appris à Bayonne la révolte de Bilbao et les mauvaises
dispositions des provinces basques. Ces dispositions sont, en général,
partagées par tous les pays qui bordent notre frontière. Sans douane,
presque sans impôts, affranchis des garnisons, excepté sur quelques
points militaires, jouissant de privilèges nombreux, auxquels ils
tiennent extrêmement, ces pays sont opposés par intérêt à toute
innovation.
L'absence de lumières et le défaut de commerce, excepté sur la côte de
Catalogne, fortifient leur éloignement pour tout ce qui peut changer
leur situation. Depuis Vittoria, je n'ai trouvé que des pays tranquilles
et qui le sont demeurés jusqu'à présent.
Je me suis rendu, en arrivant, chez M. le comte de Rayneval.
L'incertitude dans laquelle il avait été laissé sur le parti que la
France se proposait de prendre, relativement à la succession d'Espagne,
lui avait interdit toute démarche depuis la mort du roi Ferdinand. Je
lui ai fait connaître les résolutions du gouvernement du Roi, et j'ai
été heureux de trouver qu'elles étaient d'accord avec ses propres vues.
La dépêche que vous avez reçue de lui, Monsieur le duc, immédiatement
après mon départ, vous aura appris que, dans les divers partis à prendre
en cette grave conjoncture, M. de Rayneval s'arrêtait surtout à celui
qui a été adopté par le Gouvernement. Je lui ai exposé les motifs qui
avaient décidé le Roi et son conseil à sacrifier la loi salique à celle
qui réglait auparavant la succession de la monarchie d'Espagne: la
France a toujours eu et aura toujours le plus grand intérêt à assurer
ses derrières en Europe, en faisant entrer et en maintenant l'Espagne
dans son système. Elle ne peut faire face au Nord qu'en s'appuyant avec
sécurité sur les Pyrénées. L'intervention de Louis XIV et celle de
Napoléon dans la Péninsule étaient le résultat de ce besoin permanent
de la France. La loi salique représentait, sous l'ancienne monarchie,
l'alliance des deux pays que la dynastie de Napoléon était destinée à
représenter sous l'empire. Aujourd'hui, l'intérêt est le même, et dans
la concurrence des deux dynasties, dont l'une se fondait sur un système
contraire au nôtre, entrait dans l'alliance du Nord, faisait de la
Péninsule le quartier général des mécontents et des conspirateurs de
France, et dont l'autre s'appuie sur notre alliance, repousse nos
adversaires, et est appelée à suivre inévitablement nos directions,
le gouvernement du Roi devait se déclarer pour cette dernière. La
succession féminine est devenue pour la France, dans les circonstances
actuelles, ce qu'avait été pour elle, dans d'autres temps et une autre
situation, la loi salique. Ces raisons avaient frappé le comte de
Rayneval qui a applaudi à la résolution du gouvernement.
Le but étant bien fixé, restait la marche à suivre qui était également
tracée par votre dépêche et par les instructions orales que vous m'aviez
données. Avouer, soutenir, diriger ce gouvernement, voilà en résumé la
politique de la France et les devoirs imposés à son ambassadeur. M. de
Rayneval a trouvé le plan aussi bon qu'utile.
Pour remplir la première partie des intentions du gouvernement, il s'est
empressé d'aller le jour même de mon arrivée chez M. de Zéa et chez la
reine. Il leur a annoncé que la France reconnaissait la jeune reine, et
lui offrait son appui. Cette nouvelle a été reçue avec beaucoup de joie,
d'émotion et de gratitude. M. de Rayneval devant vous rendre compte,
Monsieur le duc, dans sa dépêche d'aujourd'hui, de sa conférence avec
la reine, je n'entrerai dans aucun détail à cet égard. Le gouvernement
espagnol s'est hâté de la faire connaître par la _Gazette de Madrid_ qui
vous parviendra avec nos dépêches, espérant trouver, dans la publicité
qu'il lui donnait, un moyen, une force. Il ne paraît pas repousser
l'idée de recourir à l'assistance de la France, si les circonstances
l'exigent, et c'est une éventualité à laquelle les esprits se préparent.
Il importe que le gouvernement français se prépare lui-même, arrête bien
ses résolutions à ce sujet et dispose ses moyens. Voyons maintenant,
autant que je puis en juger, quelle est la situation du gouvernement que
la France a l'intérêt et la volonté de soutenir.
Ce gouvernement a pour lui le fait qui est puissant dans tout pays
et qui semble l'être encore davantage chez une nation habituée à
l'obéissance et lente dans ses déterminations. Il a une administration
composée des partisans de la reine, des capitaines généraux dévoués, des
finances en assez bon état, une armée bien commandée, mieux disciplinée
qu'elle ne l'a été de longtemps, dans laquelle il n'y a eu aucune
défection, et dont la fidélité et le concours lui paraissent assurés. Il
a également le parti libéral qui n'a d'espoir que dans le triomphe de
cette cause, qui domine sur le littoral, dans la plupart des villes
commerçantes, mais qui n'est pas nombreux dans l'intérieur du pays. Il
a enfin, en sa faveur, le peu de capacité de don Carlos et la crainte
qu'inspirent sa femme, ses alentours et le tribunal de l'inquisition.
Mais il a contre lui le clergé qui forme une organisation compacte,
qui continue à exercer une grande influence sur les masses et qui, à
très-peu d'exceptions près, est favorable à don Carlos; le corps des
volontaires royalistes qui, moins bien organisé et moins bien armé que
les troupes régulières, est beaucoup plus considérable qu'elles, et se
trouve répandu sur toute la surface du pays; l'esprit démocratique des
localités qui est l'opposé de l'esprit libéral, et qui fait redouter
les améliorations comme des dépossessions de privilèges; l'esprit de
popularité dont jouit l'infant don Carlos qui, aux yeux d'un peuple qui
a toute la nationalité de l'isolement, représente le pays, tandis que la
reine a contre elle sa qualité d'étrangère.
Ayant en face des adversaires aussi forts, le gouvernement et le
parti de la reine auraient le plus grand besoin de rester amis.
Malheureusement il y a déjà de la désunion parmi eux. Le conseil de
régence est composé dans un sens plus libéral que le ministère, et il y
aura, selon toute apparence, peu d'accord entre eux. La reine, qui se
conduit en ce moment d'après les conseils de M. de Zéa est, dit-on, en
froideur avec sa soeur, et M. de Zéa s'aliéna le parti libéral par son
manifeste du 4 octobre. Ce défaut d'harmonie, dans des circonstances
aussi graves, est d'un augure peu favorable. M. de Zéa gouverne seul
depuis l'avènement de la reine comme il gouvernait seul pendant les six
derniers mois du règne de Ferdinand. Il a des qualités supérieures, du
caractère, au jugement de tout le monde. Il est doué d'un courage, d'une
fermeté et d'une activité rares. Mais il manque peut-être de la prudence
et de l'adresse nécessaires dans une situation aussi compliquée. Il
paraît compter uniquement sur l'autorité. On lui reproche généralement
d'avoir indisposé les libéraux sans nécessité, sinon en ne leur
accordant rien dans le présent, du moins en ne leur laissant rien
espérer dans l'avenir, et d'avoir compromis la reine, en lui faisant
abandonner ceux qui s'étaient déclarés pour elle. En agissant ainsi, il
paraît avoir eu pour but d'empêcher le parti royaliste de se soulever,
en le rassurant sur le maintien de l'autorité absolue et des privilèges
particuliers. Il a pensé que le parti absolutiste, rassuré sur ses
intérêts et ses opinions, combattrait avec moins d'ardeur pour la cause
de don Carlos qui deviendrait moins personnelle et moins politique. Se
serait-il trompé? C'est là ce que le temps montrera bientôt, et ce
que feraient craindre les mouvements insurrectionnels de Bilbao, de
Vittoria, de Talaveira et celui de Logroño sur l'Èbre. Quoi qu'il en
soit, on s'accorde à le regarder comme le seul homme capable, par sa
fermeté, de fonder l'autorité de la reine, sauf à en perdre le maniement
lorsqu'il l'aura affermie. Le parti libéral n'a personne qui l'égale
en vigueur pour faire face aux difficultés présentes, et qui pût le
remplacer utilement dans l'intérêt de la reine et dans celui de la
France.
Comme la vigueur du premier ministre et l'appui des libéraux sont
également nécessaires à la cause de la reine, j'ai cru qu'il convenait
de parler à M. de Zéa de conciliation, dans l'entrevue que j'eus hier
avec lui. M. de Zéa m'a fait sa profession de foi à l'égard des partis,
telle qu'il l'a faite, à plusieurs reprises, à M. de Rayneval: il a
parlé avec une profonde animosité contre les carlistes; il a dit qu'ils
avaient la bannière de la révolte, mais qu'il aurait le bras assez long
et assez fort pour la saisir et la renverser; qu'on verrait alors s'il
les craignait et s'il les ménageait; qu'il connaissait son pays et qu'il
savait quelle était sur lui la puissance du bon droit et de la fermeté;
que seul en 1824, malgré l'exigence du clergé et contre l'avis de tous
ses collègues, il avait osé attaquer de front l'inquisition, et qu'il
l'avait terrassée: qu'il s'en faisait une gloire, et qu'il se rendait
aujourd'hui la justice d'avoir fait plus que personne pour assurer le
trône à la jeune reine en écartant les obstacles que devait rencontrer
son avènement (la princesse de Beira et l'infant don Carlos), en lui
donnant des appuis (par le serment des cortès et par l'organisation
d'une administration et d'une armée fidèle); que la cause à laquelle il
était dévoué était la cause de la nation et du bon droit; que la régente
était décidée à transmettre à sa fille le dépôt de l'autorité royale
intact comme elle l'avait reçu; que l'Espagne n'était pas assez
avancée pour supporter une autre forme d'autorité; que la reine et son
gouvernement étaient cependant bien loin d'être amis des superstitions
de l'obscurantisme; qu'ils les repoussaient et qu'ils songeaient au
contraire à éclairer et à améliorer leur pays; que c'était leur pensée
constante, et qu'on le verrait lorsqu'on aurait dissipé les troubles, et
qu'on administrerait après avoir combattu. Quant aux libéraux, il
m'a dit qu'il ne demandait pas mieux que de s'entendre avec ceux qui
n'étaient pas animés de l'esprit de faction; qu'il y en avait beaucoup
de raisonnables qui s'associeraient à lui pour défendre les droits de la
reine, et qui étaient employés avec empressement; qu'il ouvrait les bras
à tous ceux qui se présentaient avec bonne volonté. En développant son
système et ses intentions que je résume, il a répété plusieurs fois
qu'il se flattait de ne le céder à aucun Espagnol en conviction et en
dévouement, mais qu'il pouvait se tromper, et qu'il était disposé à
recueillir les conseils de ceux surtout qui donnaient les preuves d'un
intérêt si amical à son autorité et à sa souveraine.
Quoiqu'il soit difficile d'agir sur un esprit aussi arrêté que le sien,
j'ai cru devoir lui donner les raisons qui rendaient désirable l'union
des partisans divers de la reine. M. Villiers, qui l'avait vu avant moi,
m'a dit qu'il lui avait parlé dans le même sens, et qu'il est possible
que le langage tenu en commun par ceux qui s'intéressent au gouvernement
de la reine conduise M. de Zéa à affaiblir, par ses choix et ses actes,
l'impression qu'a causée son manifeste. Il m'a chargé de faire part à
mon gouvernement de ses bonnes intentions et de toute la reconnaissance
de la régente. Cette princesse, à qui j'ai eu l'honneur d'être présenté
aujourd'hui par M. de Rayneval, et de remettre la lettre dont m'avait
chargé la reine sa tante, a témoigné les mêmes sentiments pour Leurs
Majestés, et a été touchée de ceux que je lui ai exprimés en leur nom.
Elle m'a gracieusement accueilli, ce qu'ont fait aussi les deux infantes
auxquelles j'ai remis également les lettres et fait les compliments de
la reine. Il n'a été et ne saurait être question d'affaires dans ces
audiences de cour qui peuvent se renouveler pour l'ambassadeur, mais qui
ne le peuvent pas pour moi.
La situation de l'Espagne est beaucoup moins rassurante aujourd'hui que
celle du Portugal, dont je m'abstiens, Monsieur le duc, de vous parler,
parce que M. de Rayneval doit le faire dans sa dépêche. On ne peut rien
conjecturer encore sur la manière dont on en sortira. On ignore jusqu'où
pourra s'étendre l'insurrection carliste, et si la rigueur du premier
ministre qui envoie des troupes pour la comprimer dans le nord de
la Péninsule, où elle a déjà intercepté la principale route de
communication avec le continent, sera secondée par des forces qui
lui permettent de triompher d'elle. La présence de don Carlos sur le
territoire espagnol pourrait lui donner un accroissement immense. On ne
sait pas où se trouve ce prince, depuis qu'il a quitté Santarem pour se
rapprocher de l'Espagne en qualité de _Prétendant_ au trône.
Le bruit s'est répandu que les Basques soulevés avaient député vers lui
pour qu'il se rendit au milieu d'eux. Du reste, on apprendra bientôt ce
qu'il est devenu, et on pourra apprécier aussi la force respective des
deux partis. En attendant, la France doit se mettre promptement en
mesure de soutenir ses intérêts et les résolutions que le gouvernement
du Roi jugera à propos de prendre.
Je crois que ma présence ici, aujourd'hui que l'impulsion est donnée et
reçue, sera moins utile qu'elle ne pourra l'être à Paris, où je
verserai des informations que je vais prendre, et que des dépêches ne
communiquent jamais suffisamment.
Le gouvernement a ici un homme habile, plein de ressources d'esprit, de
pénétration, ce qui est nécessaire dans un pays d'intrigues, possédant
beaucoup d'expérience, connaissant de longue main la Péninsule, bien vu,
bien informé, s'entendant parfaitement avec M. Villiers sur tous les
points, et ayant embrassé avec empressement le plan adopté par le
conseil, plan à l'exécution duquel il veut se consacrer, et qu'il tient
à faire réussir.
Je termine ma trop longue lettre, Monsieur le duc, en vous priant
d'agréer l'assurance de ma haute considération et de mon respectueux
attachement.
_Signé_ MIGNET.