MON ALLIANCE ET MA RUPTURE AVEC M. MOLÉ. (1836-1837.)

Mes relations avec le comte Molé.--Formation du Cabinet du 6 septembre

1836.--Sentiments divers de mes amis politiques.--Par quels motifs et à

quelles conditions j'entre dans le cabinet.--Ses premiers actes.--État

des affaires en Algérie.--Expédition de Constantine.--Le maréchal

Clausel.--Le commandant Changarnier.--Le général Trézel.--Mauvais succès

de l'expédition.--Retraite de l'armée.--Conspiration de Strasbourg.--Le

prince Louis Bonaparte.--Son échec et son embarquement à

Lorient.--Par quels motifs le cabinet ne le traduisit pas devant

les tribunaux.--Ouverture de la session des Chambres.--Tentative

d'assassinat sur le roi Louis-Philippe.--Débat de l'adresse.--Procès du

complot de Strasbourg devant la Cour d'assises de Calmar.--Acquittement

des accusés.--Projets de loi présentés aux Chambres.--Sur la disjonction

de certaines poursuites criminelles, le lieu de déportation et la

non-révélation des complots contre la vie du Roi.--Sur la dotation de M.

le duc de Nemours.--Pressentiments du roi Louis-Philippe sur l'avenir de

sa famille.--Le projet de loi sur la disjonction est rejeté à la Chambre

des députés.--Le cabinet se dissout.--Tentatives diverses pour en

former un nouveau.--Le Roi m'appelle.--Mes propositions et mes

démarches.--Elles échouent.--Je me retire avec MM. Duchâtel, Gasparin et

Persil.--M. Molé forme le cabinet du 15 avril 1837.

Bien avant que la crise éclatât, j'avais quitté Paris pour aller, avec

ma mère et mes enfants, passer quelques semaines en Normandie, d'abord

à Lisieux, puis chez le duc de Broglie. Je voulais être absolument

étranger à la chute du cabinet de M. Thiers, et ne me trouver engagé

d'avance dans aucune des combinaisons tentées pour lui chercher des

successeurs. J'avais à coeur de conserver, dans cet avenir, toute ma

liberté. Le public, que la chute du cabinet du 11 octobre 1832 avait

surpris, trouvait celle du cabinet du 22 février 1836 bien prompte,

et se montrait ennuyé des crises ministérielles; par égard pour son

sentiment comme par mon propre goût, il me convenait de me tenir à

l'écart.

On essaya de m'en faire sortir. Je reçus, de la part du comte Molé, une

invitation à l'aller voir pour causer avec lui. Je m'y refusai, et il me

comprit, car il m'écrivit d'Acosta, le 18 août: «J'arrive et trouve ici

la réponse que vous m'avez faite. Je serais désolé de vous causer le

moindre dérangement; je me hâte de vous le dire. Je serai moi-même fort

errant autour de Paris jusqu'à ce que la session m'y rappelle. Vous

savez sans doute que toutes les démissions ont été hier données et

acceptées. La dépêche télégraphique annonçant les événements de

Saint-Ildefonse a tout changé ou ajourné.»

Il y avait bien des raisons et bien des chances pour que M. Molé

succédât à M. Thiers. Il avait été en 1830, avec faveur auprès du public

comme auprès du Roi, ministre des affaires étrangères; depuis que les

affaires d'Espagne agitaient les esprits, il s'était hautement prononcé

contre l'intervention. Son nom, sa position sociale, son expérience

dans les grandes fonctions du gouvernement sous l'Empire et sous la

Restauration, son mérite personnel, la prudence et l'agrément de sa

conversation, ses manières dignes et douces le rendaient considérable

dans le parti de l'ordre et semblaient le désigner pour la conduite

des affaires étrangères. Il était ambitieux et il en avait le droit:

«Personne, me disait souvent M. Bertin de Veaux, qui le connaissait bien

et qui s'y connaissait, personne ne surpasse M. Molé dans la grande

intrigue politique; il y est plein d'activité, de longue prévoyance,

de sollicitude habile, de soins discrets pour les personnes, de

savoir-faire avec convenance et sans bruit. Il y a plaisir à s'en mêler

avec lui.» Et il ajoutait en riant: «Plus de plaisir que de sûreté.» On

reprochait, en effet, à M. Molé de se préoccuper trop exclusivement de

lui-même et de son succès, et d'oublier trop aisément ses associés et ce

qu'ils devaient attendre de lui.

Je n'avais avec lui point d'ancienne intimité. Avant la Restauration,

pendant qu'il était grand-juge, ministre de la justice et en faveur

auprès de l'empereur Napoléon, je l'avais rencontré quelquefois dans le

monde, entre autres chez madame de la Briche, sa belle-mère, et chez

madame de Rémusat; mais il était froid et silencieux; j'étais jeune et

de l'opposition libérale; nous nous voyions sans nous connaître. Sous la

Restauration, et lorsqu'il entra, comme ministre de la marine, dans le

cabinet du duc de Richelieu, nous eûmes de plus fréquents rapports, mais

sans habitudes familières; j'étais lié avec M. Decazes qui crut avoir à

se plaindre de lui, et leur mésintelligence se fit ressentir entre leurs

amis. La révolution de 1830 nous rapprocha, M. Molé et moi, et, soit

dans le premier cabinet du gouvernement de Juillet, soit pendant

l'administration de M. Casimir Périer, nous pensâmes et agîmes presque

toujours ensemble, toutefois sans aucun lien étroit et personnel. Tant

que dura le cabinet du 11 octobre 1832, M. Molé fut habituellement,

comme le voulaient sa position, et son caractère, dans les rangs du

parti de l'ordre; il se sépara cependant du ministère dans quelques

circonstances qui nous semblaient exiger une fermeté inébranlable, entre

autres dans le cours du grand procès suivi devant la cour des pairs

contre les insurgés d'avril 1834. Il avait aussi, quant à nos relations

au dehors, sinon une autre politique, du moins une tendance politique

différente de celle du cabinet, et particulièrement du duc de Broglie;

il tenait moins étroitement à l'alliance anglaise, et semblait plus

disposé à rechercher l'amitié des cours du continent. De ces diverses

causes il était résulté entre lui et nous une certaine froideur.

Mais, en 1835, après l'attentat de Fieschi, et surtout en 1836, après la

chute du cabinet du 11 octobre 1832, des relations plus habituelles et

plus bienveillantes se formèrent entre M. Molé et moi. Il mit du soin

à les cultiver. Nous nous rencontrions souvent chez la comtesse de

Castellane, l'une des personnes les plus propres à attirer et à

rapprocher les hommes qu'elle avait quelque dessein d'unir, comme elle

eût été propre à les brouiller si cela lui eût convenu: vive avec charme

et douceur, d'un esprit original, facile et abondant, sans qu'on y vît

aucune autre prétention que celle de plaire et d'amuser, pleine d'art

avec abandon, séduisante en se montrant elle-même intéressée et charmée,

comprenant et goûtant toutes choses, la littérature, les arts, la

politique, et n'ayant l'air de s'en soucier que pour l'agrément de la

conversation ou le plaisir de ceux qu'elle voulait gagner à son salon

ou à ses vues. Ses habitués n'étaient pas nombreux, quelques hommes

du monde, quelques gens d'esprit, quelques étrangers, diplomates ou

voyageurs. On causait librement chez elle. Elle savait avoir, pour ceux

à qui elle avait quelque raison de vouloir plaire, des distinctions

fines, gracieuses et affectueuses; elle en eut pour moi, avec le

dessein, point empressé ni incommode, d'établir, entre M. Molé et moi,

des habitudes de bonne intelligence et d'accord. Elle y réussit sans

peine, car il n'y avait entre nous, à cette époque et sur les questions

à l'ordre du jour, point de dissidence; nous assistions ensemble à

la vie et aux actes du cabinet de M. Thiers, en les jugeant presque

toujours de la même manière et en formant les mêmes conjectures sur

l'avenir.

J'étais à Broglie lorsque la retraite de M. Thiers fut certaine et sa

démission publiée le 26 août dans le _Moniteur_. Je reçus aussitôt deux

lettres datées de ce même jour, l'une de M. Bertin de Veaux, l'autre de

M. Molé: «Mon cher ami, m'écrivait M. Bertin de Veaux, je vous ai fait

dire plusieurs fois par votre fils, et une fois par votre ami, M. le

duc de Broglie, de ne pas venir à Paris: la destinée de M. Thiers était

alors incertaine, et je ne voulais pas que M. Thiers, ni personne

autre, put dire que vous étiez venu pour le précipiter dans sa chute.

Aujourd'hui le _Moniteur_ a parlé; il faut donc changer de conduite;

votre présence maintenant est utile; elle est même nécessaire, car

dans des circonstances aussi critiques, les minutes sont précieuses.

Hâtez-vous donc de revenir. Soyez sûr que je soigne votre considération

comme la mienne, et que je ne vous conseille que ce que je ferais pour

moi-même.» M. Molé me disait: «Vous comprendrez maintenant les raisons

qui m'avaient fait désirer de vous voir. J'ai reçu cette nuit, à Acosta,

une lettre du Roi qui me pressait de me rendre près de lui. Je le quitte

et je lui ai dit mon désir de m'entendre avec vous avant d'aller plus

avant. Les moments sont précieux. J'espère que vous le penserez comme

moi.»

A ne considérer que les choses mêmes, ma situation était simple. C'était

sur la question d'Espagne et pour écarter l'intervention que se formait

le nouveau cabinet, et j'étais opposé à l'intervention. Il s'agissait de

faire retour, au dedans comme au dehors, vers la politique du cabinet du

11 octobre 1832, principes et personnes. Le Roi réclamait mon concours

dans une circonstance grave pour lui-même comme pour le pays, et dans

laquelle j'approuvais sa résistance au cabinet précédent. Il avait

besoin, disait-il, dans la Chambre des députés, ou de M. Thiers ou de

moi, et le public, comme les Chambres, se montraient, à cet égard, de

son avis. On ne me demandait aucune concession, on ne me faisait aucune

objection qui pût être, pour moi, un motif de refus. Parmi mes amis

politiques, les sentiments étaient divers. Plusieurs regrettaient que

je rentrasse si tôt dans les affaires; j'en étais sorti trop récemment;

l'expérience du mal attaché à la déviation de la politique de résistance

n'avait été ni assez complète ni assez longue; la réaction qui nous

ramenait vers cette politique ne faisait que commencer; pendant ma

retraite, ma situation avait grandi en se calmant; elle grandirait et

se calmerait encore si je restais encore quelque temps en dehors du

pouvoir, et je le reprendrais plus tard avec toute l'autorité dont

j'aurais besoin. C'était là, entre autres, l'avis de M. Duvergier de

Hauranne qui me donna, à cette époque, des marques de sagacité, de

fidélité, et j'ajoute de modération que rien de ce qui est survenu

depuis entre lui et moi ne doit ni ne peut m'empêcher de reconnaître.

D'autres, et je dirai la plupart, trouvaient, au contraire, mon retour

aussi naturel que nécessaire; je ne l'avais point cherché; j'étais

complètement étranger à la chute de M. Thiers; je n'avais pas ouvert la

bouche sur la question devant laquelle il tombait. Ils n'admettaient pas

que je pusse me refuser au voeu du Roi quand j'étais de son avis, et à

l'occasion de rendre à mon parti politique son influence et son rang. A

cette opinion quelques-uns ajoutaient qu'en rentrant dans les affaires,

je devais en demander nettement la direction: «Je ne crois pas me

tromper, m'écrivait de Nîmes le premier président de la cour royale, M.

de Daunant, l'un de mes plus anciens et plus judicieux amis, en vous

disant qu'on s'attend généralement à vous voir chef du nouveau cabinet;

les graves difficultés qui existaient déjà auront sans doute été

augmentées par la politique incertaine suivie depuis six mois; un

essai un peu plus long aurait peut-être achevé de la discréditer, mais

j'espère que cet essai malheureux et la confiance que vous inspirez vous

rallieront les hommes honnêtes et courageux.» Le duc de Broglie, avec

sa générosité simple et fière, m'exprimait plus vivement encore la même

idée: «Le ministère nouveau, m'écrivait-il, doit vous accepter pour

chef, non-seulement de fait, mais de nom; quoi qu'il en soit, vous en

aurez la responsabilité; il faut que vous en ayez la direction. Un

ministère qui a deux présidents, l'un de nom, l'autre de fait, n'en a

réellement point. C'est là un dissolvant inévitable et prochain.» A

peu près tous enfin s'accordaient à penser et à dire qu'en ramenant la

politique un moment altérée, le nouveau cabinet devait la présenter sous

un nouvel aspect; M. Duchâtel m'écrivait le 23 août de La Rochelle, où

il présidait le conseil général: «S'il survient une crise, vous devez

user de votre liberté. Je ne puis vous écrire avec détail, mais mon avis

est qu'il faut deux choses: 1° ne pas ressusciter le passé et faire du

neuf; 2° se distinguer en tout de ce qu'on remplace.» Le duc de Broglie

était encore plus explicite: «Le nouveau ministère doit être vraiment

nouveau; il doit être le produit de combinaisons nouvelles et qui

surprennent le public; s'il se présentait comme une résurrection, comme

une contre-épreuve affaiblie et pâle du ministère qui s'est dissous il y

a six mois, comme ce ministère-là, moins des hommes aussi importants que

Thiers et Humann, cela lui serait mortel; il n'en aurait pas pour un

mois.»

De là précisément venait mon déplaisir. Faire un cabinet nouveau,

c'était me séparer du duc de Broglie; j'étais sorti naguère du pouvoir

avec lui, M. Duchâtel et M. Persil; y rentrer avec deux seulement de mes

compagnons, sans le plus intime des trois, et en prenant moi-même sa

place comme président du conseil, il y avait là, quels que fussent les

motifs politiques qui pouvaient m'y décider et les conseils du duc de

Broglie lui-même, une apparence d'abandon et d'infidélité dont j'étais

peiné et froissé.

Le roi Louis-Philippe fit, dans cette circonstance, une faute trop

commune de la part des princes qui, pour s'épargner un embarras de

conversation et d'un moment, se donnent souvent des airs de légèreté,

d'indifférence et d'oubli. Si, après la retraite de M. Thiers, le

Roi eût appelé auprès de lui le duc de Broglie, non pour l'inviter à

reprendre les affaires, mais pour l'entretenir à coeur ouvert de la

situation et en discuter avec lui les convenances et les exigences, il

l'eût trouvé parfaitement désintéressé d'esprit et de coeur, n'ayant nul

désir de rentrer au pouvoir, bien plutôt décidé à s'y refuser si on le

lui demandait, et tout prêt à donner au cabinet nouveau son loyal appui.

Le Roi ne connut pas bien le duc de Broglie; il ne l'appela point, il

ne lui écrivit point, ne lui donna, à cette occasion, aucune marque de

confiant et affectueux souvenir. Le duc de Broglie fut blessé, et on

le fut autour de lui. Blessé noblement, comme il convenait à de telles

âmes; sa blessure n'influa nullement sur sa conduite; ni son dévouement

au Roi, ni notre amitié mutuelle, ni la sincérité de son concours à

notre politique commune n'en furent un moment altérés; mais il n'y en

eut pas moins là, pour le cabinet près de se former, une circonstance

déplaisante, et pour moi une peine qui influa d'une manière fâcheuse sur

mes résolutions.

Je partis pour Paris et je reçus en arrivant ce billet du Roi: «Mon cher

ancien ministre, j'apprends que vous êtes enfin arrivé à Paris. Je vous

attendais avec impatience et je vous prie de venir me voir le plus tôt

que vous pourrez. Je voudrais que ce fût ce soir, si mon billet vous

parvient encore à temps. Si vous trouvez qu'il est trop tard pour venir

à Neuilly ce soir, je vous propose d'y venir demain matin à dix heures,

ou chez moi aux Tuileries, à midi. Vous connaissez tous mes sentiments

pour vous.» Je vis le Roi; je m'entretins avec M. Molé et M. Duchâtel;

je recueillis les impressions et les avis de ceux de mes amis qui se

trouvaient alors à Paris, et je m'arrêtai à demander que mes deux

collègues dans le cabinet du 11 octobre 1832, M. Duchâtel et M. Persil,

rentrassent dans le nouveau cabinet, l'un comme ministre des finances,

l'autre comme garde des sceaux, que M. de Gasparin fût appelé au

ministère de l'intérieur où il occupait déjà les fonctions de

sous-secrétaire d'État, et que M. de Rémusat le remplaçât dans ce poste.

J'assurais ainsi à mes amis politiques la moitié des sièges et deux des

départements les plus importants dans le cabinet. Pour moi-même, je

ne voulais que rentrer au ministère de l'instruction publique, et

j'acceptai, dans ces termes, l'alliance avec M. Molé comme ministre des

affaires étrangères et président du conseil.

C'étaient là des arrangements dictés par mes sentiments personnels

plutôt que par l'utilité et la prévoyance politiques. En consentant à

rentrer dans les affaires sans le duc de Broglie, j'avais à coeur de

n'y trouver pour moi-même aucun accroissement de situation, aucune

satisfaction d'ambition ou d'amour-propre; et je me flattais que, dans

un conseil ainsi formé, ayant au ministère de l'intérieur deux de mes

plus sûrs amis, j'exercerais sur le gouvernement général du pays, bien

que confiné dans mon modeste département, toute l'influence dont la

politique que je représentais pourrait avoir besoin. Je me trompais; on

ne gouverne pas efficacement par des combinaisons factices et des moyens

indirects. Si j'avais mis de côté mes affections et consulté uniquement

la politique, j'avais à choisir entre deux conduites. Je pouvais me

refuser à entrer dans un cabinet que non-seulement je ne formais pas

moi-même, mais où manquaient plusieurs des principaux éléments qui

avaient donné au cabinet du 11 octobre 1832 sa force et son autorité. Je

me serais proposé alors pour but de reconstituer un jour ce cabinet, ou

un cabinet équivalent, et je serais resté jusque-là dans cette position

d'observation et d'attente qui donne aux difficultés entre les personnes

le temps de s'effacer et aux rapprochements celui de s'accomplir sous

la pression de la nécessité. C'eût été là peut-être la conduite la plus

efficace comme la plus prudente. En me décidant à entrer dans le cabinet

de M. Molé, j'aurais dû surmonter mes sentiments et mes embarras

intimes, occuper moi-même le ministère de l'intérieur, m'assurer ainsi

directement le pouvoir dont la responsabilité allait évidemment peser

sur moi, et porter mes deux amis, M. de Rémusat et M. de Gasparin,

l'un au ministère de l'instruction publique, l'autre à celui de

l'agriculture, du commerce et des travaux publics, deux départements

pour lesquels ils étaient, l'un et l'autre, très-bien qualifiés. C'eût

été là une combinaison plus naturelle et plus forte que celle à laquelle

je donnai mon adhésion. Mais je cédai à mes impressions personnelles,

à l'insistance du Roi, à l'urgence de la situation, et aussi à une

disposition de ma nature qui est d'avoir trop de facilité à accepter ce

qui coupe court aux difficultés du moment, trop peu d'exigence quant aux

moyens et trop de confiance dans le succès.

Après mon acceptation et la nomination officielle des principaux

ministres, le cabinet resta encore quelques jours incomplet; deux

départements, la guerre et le commerce, n'étaient pas pourvus et ne le

furent pas sans quelque difficulté. Le maréchal Soult ne voulut pas

rentrer à la guerre sous la présidence de M. Molé. Plusieurs personnes

désiraient, non sans raison, que le comte de Montalivet demeurât,

comme ministre du commerce, membre du cabinet; seul, dans le cabinet

précédent, il s'était opposé à l'intervention en Espagne; il avait du

courage, de l'activité, du savoir-faire, assez d'influence dans les

Chambres; mais il ne lui convint pas d'accepter un département inférieur

en importance à celui qu'il quittait et dans lequel son sous-secrétaire

d'État, M. de Gasparin, venait le remplacer. Le Roi, d'ailleurs, aimait

mieux garder M. de Montalivet auprès de lui et le tenir en réserve pour

le faire entrer, au besoin, dans les ministères éventuels dont il aurait

à redouter les tendances. Le général Bernard et M. Martin du Nord furent

nommés à la guerre et au commerce; hommes de mérite l'un et l'autre,

capables et utiles, mais que le public n'appelait pas et qu'il

s'impatienta d'attendre quinze jours.

Les premières mesures du cabinet furent bien accueillies. La nomination

de M. Gabriel Delessert, comme préfet de police, obtint dans Paris une

approbation générale. Il avait déployé dans les émeutes un rare courage

et un infatigable dévouement à l'ordre. Sa famille et lui-même ne se

décidèrent qu'à grand-peine, et par pur zèle pour le bien public, à

accepter ces délicates fonctions. On lui sut gré et de l'acceptation

et de la résistance. Peu après la formation du cabinet et sur sa

proposition, le Roi fit grâce à soixante-deux condamnés pour crimes ou

délits politiques. Les ministres de Charles X, détenus à Ham, MM. de

Chantelauze et de Peyronnet d'abord, le prince de Polignac et M. Guernon

de Ranville quelques jours plus tard, furent mis en liberté sans aucune

de ces exigences qui donnent aux passions de parti une satisfaction

aussi inutile que grossière, et sous la seule condition, pour trois

d'entre eux, de s'établir, sur leur parole, dans des résidences choisies

par eux-mêmes, pour le prince de Polignac de quitter la France, banni

pour vingt ans. Les rapports de M. Molé avec les cabinets étrangers

et leurs représentants à Paris commençaient sous des auspices de

bon vouloir et de confiance réciproques. Je repris mes travaux pour

l'expansion et le perfectionnement de l'instruction publique à tous ses

degrés. Les écoles primaires reçurent de nombreux encouragements. Une

chaire de pathologie et de thérapeutique générales fut créée dans la

faculté de médecine de Montpellier. En présidant à la rentrée des cours

de la grande École normale à Paris, je m'appliquai à bien déterminer le

caractère de l'enseignement public institué par l'État, et j'affirmai

qu'à tous les degrés, comme cela était déjà fait pour l'instruction

primaire, il devait et pouvait se concilier avec les droits de la

liberté[18]. Je me mis à l'oeuvre pour parvenir, en matière de

librairie, à l'abolition de la contrefaçon, soit par des mesures

législatives, soit par des négociations avec les puissances étrangères.

M. Duchâtel proposa et fit adopter, sur le placement des fonds des

caisses d'épargne et sur la création d'un fonds extraordinaire pour les

travaux publics, des projets de loi dont la discussion d'abord et

plus tard l'expérience ont mis en lumière l'utilité politique et

l'opportunité financière. Mes divers collègues poursuivaient avec le

même soin les améliorations légales et libérales que réclamaient ou

pouvaient admettre leurs départements. Le public et les Chambres, près

de se réunir, suivaient, avec une attente bienveillante, ces premiers

pas d'une administration régulière et éclairée. Mais deux événements,

l'un et l'autre inattendus, le mauvais succès de l'expédition de

Constantine et le complot de Strasbourg, vinrent bientôt altérer

gravement une situation peu forte encore, et rejetèrent brusquement le

nouveau cabinet dans les grandes luttes et les grands périls.

[Note 18: _Pièces historiques_, n° IX.]

Le cabinet précédent avait résolu et préparé l'expédition de

Constantine. Le maréchal Clausel a affirmé que M. Thiers avait adopté

ses plans d'expédition et de conquête sur tous les points importants

de l'Algérie, et lui avait promis tous les moyens d'exécution qu'ils

exigeaient. Des documents authentiques indiquent que le ministre de la

guerre, le maréchal Maison, s'était associé à cette approbation et à ces

promesses, en laissant pourtant, quant à l'expédition de Constantine,

quelque vague «sur l'époque où il conviendrait de l'entreprendre et sur

les nouveaux ordres que le maréchal Clausel devrait attendre avant

de s'y engager.» Quand le cabinet du 22 février 1836 tomba, après sa

retraite officiellement annoncée, le 30 août, le maréchal Maison écrivit

au maréchal Clausel «que les dispositions ordonnées étaient, dans leur

ensemble, conformes aux entretiens et aux communications verbales avec

plusieurs des ministres du Roi, mais qu'elles n'avaient été l'objet

d'aucune délibération du conseil et n'avaient point reçu la sanction

définitive du gouvernement; que c'était au nouveau cabinet à accorder

ou à refuser cette sanction, et que jusque-là il importait de ne rien

engager, de ne rien compromettre, de se renfermer dans les limites de

l'occupation actuelle, dans celles de l'effectif disponible, et dans

celles des crédits législatifs, ou du moins des dépenses prescrites ou

approuvées.» Le ministre de la guerre expirant ne songeait plus qu'à

se décharger de la responsabilité de l'expédition projetée, et à en

reporter le poids sur ses successeurs.

Le maréchal Clausel fut et avait quelque droit d'être surpris, blessé et

embarrassé. Ardent à se croire et se croyant en effet autorisé, il

avait agi. Dès le 2 août 1836, il avait donné au général Rapatel, son

remplaçant intérimaire en Algérie, et en les communiquant au ministre de

la guerre, toutes les instructions pour l'exécution de ce qu'il appelait

«le système de domination absolue de l'ex-régence, définitivement

adopté, sur ma proposition, par le gouvernement.» Il avait réglé la

distribution des troupes sur tout le territoire de l'Algérie, mis en

mouvement celles qui devaient occuper la province de Constantine,

prescrit, pour le matériel comme pour le personnel, les mesures qui

pouvaient être prises sur les lieux mêmes, et annoncé celles qu'avait

déjà ordonnées ou qu'allait ordonner de Paris le ministre de la guerre.

Tous ces préparatifs, tous ces ordres étaient connus dans toute

l'Algérie, des Arabes comme de notre armée, à Constantine comme à Alger;

et le maréchal Clausel terminait ses instructions au général Rapatel en

disant: «C'est au plus tard au 15 octobre que je me rendrai à Bone pour

y prendre en personne la direction des opérations militaires contre

Constantine.» Inquiété, mais point arrêté dans son dessein par la lettre

évasive et suspensive que lui adressa le 30 août le maréchal Maison, il

lui répondit sur-le-champ: «Veuillez vous rappeler que vous et M. le

président du conseil m'avez pressé de partir pour l'Afrique, que j'ai

pris congé de vous huit jours avant mon départ, que vous ne m'avez plus

parlé du conseil dans lequel on devait discuter le plan des opérations à

exécuter en Afrique. Vous verrez, en vous rappelant cette circonstance,

que je ne mérite aucun reproche.» Dès que le maréchal Clausel connut la

formation du cabinet du 6 septembre, il lui adressa dépêche sur dépêche,

instances sur instances pour réclamer l'autorisation d'entrer en

campagne: «Constantine, écrivait-il le 24 septembre, est un admirable

champ pour la colonisation... C'est là qu'il faut frapper, qu'il

faut nous asseoir. Tout est prêt; tarderons-nous seuls à l'être?

N'agirons-nous pas quand le temps et les faits nous pressent?»

Héritier ainsi d'une situation déjà faite et très-urgente, le cabinet

prit à la fois deux résolutions: l'une, de retirer le gouvernement

général de l'Algérie des voies dans lesquelles le maréchal Clausel

l'avait engagé, et, aussitôt que les convenances le permettraient,

des mains du maréchal lui-même; l'autre, de l'autoriser à accomplir

l'expédition de Constantine en lui maintenant les moyens que le

précédent cabinet lui avait promis. Ces deux résolutions furent, l'une

clairement indiquée, l'autre formellement déclarée au maréchal le 27

septembre, par le nouveau ministre de la guerre, le général Bernard, en

ces termes: «Il a paru au gouvernement du Roi qu'un plan aussi vaste que

celui qui est exposé dans votre lettre du 2 août au général Rapatel ne

pouvait se réaliser sans un accroissement de dépenses qu'il ne lui est

point permis de faire, au moins quant à présent. Il lui a paru aussi que

les hautes conceptions qui lui étaient soumises exigeaient de sa part

une attention sérieuse et qu'elles devaient être le sujet de mûres

réflexions. Par ces motifs, il aurait désiré qu'il n'eût pas encore été

question de l'expédition de Constantine; mais le gouvernement de Sa

Majesté a été frappé des conséquences que pourrait avoir, dans un

pays comme l'Afrique et avec l'esprit des populations indigènes,

l'ajournement d'une expédition annoncée, surtout quand l'espoir de cette

expédition a déjà rallié plusieurs tribus à notre cause... C'est donc

parce que l'expédition de Constantine a été annoncée, et par ce seul

motif, que le gouvernement du Roi l'autorise aujourd'hui; mais il ne

l'autorise que comme une opération nécessitée par les événements,

comme une opération toute spéciale, et sans que cela puisse tirer à

conséquence pour l'exécution du plan général d'occupation que vous avez

présenté... Il doit être bien entendu, monsieur le maréchal, que cette

expédition doit se faire avec les moyens (personnel et matériel) qui

sont actuellement à votre disposition. Vous remarquerez, au reste, que

ces moyens sont supérieurs à la répartition projetée dans votre plan

général d'occupation, et au moins égaux à ceux qui sont mentionnés dans

votre instruction au général Rapatel, du 2 août dernier.»

Même avant d'avoir reçu cette lettre, le maréchal Clausel ne se

méprenait pas sur sa situation; il savait fort bien que le nouveau

cabinet était contraire au plan général de conduite en Algérie que, sous

le cabinet précédent, il avait fait adopter. Il ne rencontrait pas non

plus, sur les lieux mêmes, toutes les facilités qu'il avait espérées.

Depuis six mois déjà, et dans la perspective d'une conquête qu'il tenait

pour assurée, il avait nommé bey de Constantine le chef d'escadron de

spahis Youssouf, qui se faisait fort d'amener, par ses intelligences

dans cette province, la chute du bey turc Achmet et la reddition presque

spontanée de la place. En attendant l'expédition, le maréchal avait

envoyé Youssouf à Bone pour en préparer les moyens locaux; mais Youssouf

n'y réussissait que très-imparfaitement; soit pour la levée des

auxiliaires indigènes, soit pour le rassemblement des mulets destinés

aux transports, soit pour les chances de capitulation, les résultats

restaient fort au-dessous des promesses. Le maréchal envoya à Paris

son aide de camp, M. de Rancé, pour demander de nouveaux renforts. Le

général Bernard répondit que l'expédition de Constantine étant la seule

qu'autorisât le cabinet, et les provinces d'Alger et d'Oran devant

rester sur la défensive, c'était de là qu'on pouvait et devait faire

venir à Bone les renforts qu'on croyait nécessaires. Alors s'engagea,

entre le ministre de la guerre et le maréchal Clausel, une controverse

dominée, de part et d'autre, par l'arrière-pensée tacite du plan général

de conquête et d'occupation dont ne voulait pas le ministre et que le

maréchal ne cessait de poursuivre: au dire de M. de Rancé, ce n'était

plus seulement 30,000, mais 45,000 hommes qu'il fallait pour suffire

aux nécessités soit de l'expédition de Constantine, soit des autres

provinces de l'Algérie. Après un mois de correspondance un peu confuse,

le général Bernard fit observer au maréchal qu'il avait à Bone 11,478

hommes à l'effectif, ce qui donnait 10,602 hommes présents, c'est-à-dire

les forces qu'il avait d'abord demandées pour l'expédition; il lui

envoya, de plus, les fonds nécessaires pour solder pendant six semaines

4,000 auxiliaires indigènes, et il finissait en lui disant: «Maintenant,

monsieur le maréchal, ou les moyens dont vous disposez ont été jugés

par vous-même suffisants, ainsi que vos instructions au général Rapatel

l'ont fait penser au gouvernement du Roi, ou bien, à votre propre

jugement, ils ne le sont pas. Dans le premier cas, vous n'avez aucun

motif pour demander des renforts. Dans le second, comme vous n'êtes

qu'autorisé à faire l'expédition, vous pouvez vous dispenser de

la faire. Il dépend donc de vous seul de prendre à cet égard une

détermination, selon que vous trouverez les moyens à votre disposition

suffisants ou insuffisants.»

Pour donner au maréchal Clausel une haute marque de confiance, au moment

où on le laissait chargé de résoudre lui-même la question qu'il avait

provoquée, M. le duc de Nemours alla s'embarquer à Toulon pour prendre

part à l'expédition de Constantine, comme, l'année précédente, M. le duc

d'Orléans avait pris part à l'expédition de Mascara. Et pour faire acte

de prévoyance en même temps que de confiance, le général Damrémont,

officier d'un mérite reconnu, qui commandait à Marseille, reçut

confidentiellement ordre d'aller faire un voyage à Alger, et de se tenir

prêt à prendre le gouvernement de l'Algérie, si, comme le bruit en avait

couru, le maréchal Clausel donnait sa démission.

Le maréchal, qui, je crois, n'avait jamais hésité, se décida

sur-le-champ; arrivé à Bone dans les derniers jours d'octobre, il

écrivit le 1er novembre au général Rapatel qu'il avait laissé commandant

à Alger: «Envoyez-moi, par le retour de la frégate à vapeur, celui des

bataillons du 2e léger qui est commandé par Changarnier, cet officier

que j'ai remarqué, et dont j'ai fait, il y a quelques mois, un chef

de bataillon.» Le général Rapatel fit ce qui lui était commandé; le

commandant Changarnier arriva à Bone avec son bataillon; et, le 13

novembre 1836, le maréchal Clausel, emmenant 7,000 hommes de toutes

armes avec 2,000 auxiliaires indigènes, et laissant à Bone 2,000 hommes

déjà atteints des fièvres d'automne, se mit en marche sur Constantine.

Quelques jours avant son départ, le temps était affreux, la pluie

tombait à flots, les plaines étaient inondées, la neige couvrait les

montagnes: «Ce ne sont pas les longues pluies d'hiver, mais seulement

les pluies de culture, et celles-ci durent peu,» disaient les hommes

ardents à l'espérance: «J'ai confiance dans les troupes, écrivait le

maréchal; j'espère leur en inspirer; j'espère aussi en mon étoile, et

je pars pour Constantine, où je serai bientôt.» Quelques esprits plus

exigeants, dans l'administration militaire surtout, ne partageaient pas

cette confiance et se montraient pleins de doute sur la facilité de

l'entreprise, l'opportunité du moment, la portée des moyens. Mais la

plupart des assistants croyaient aller à une expédition d'un succès

assuré et presque à une partie de plaisir; on comptait sur les

affirmations et les promesses de Youssouf; on le regardait, on le

traitait déjà comme un bey puissant; quelques officiers se plaignaient

seulement de la perspective qu'il n'y aurait point de coups de fusil à

échanger. Le soleil avait reparu et semblait confirmer, par son éclat,

ces joyeuses idées. On partit, l'avant-garde le 9 novembre, le maréchal

Clausel le 13. On avait à peine marché vingt-quatre heures, la pluie

recommença; les ruisseaux devinrent des torrents; les soldats avançaient

péniblement; plusieurs restaient en arrière; quelques-uns des

auxiliaires arabes s'enfuirent, enlevant une petite mais précieuse

partie des approvisionnements très-limités de l'expédition. Le beau

temps revint; pendant cinq jours, l'armée chemina sans souffrance et

sans résistance; mais le 19 novembre, quand elle arriva sur les plateaux

élevés voisins de Constantine, la pluie, la neige, la grêle, le froid

éclatèrent avec violence; les soldats ne trouvaient pas, sur ce sol

fertile mais dénudé, un morceau de bois pour faire cuire leurs vivres et

sécher leurs vêtements. A chaque passage de torrent, à chaque bivouac,

on laissait, et en grand nombre, des hommes morts de froid ou de fatigue

et des vivres gâtés ou perdus: «Nous fûmes exposés là, dit le maréchal

Clausel dans son rapport, à toutes les rigueurs d'un hiver de

Saint-Pétersbourg, en même temps que les terres entièrement défoncées

représentaient aux vieux officiers les boues de Varsovie.» Le 21

novembre enfin, l'armée arriva devant Constantine. On reconnut

sur-le-champ combien la place était forte, et combien peu elle songeait

à se rendre. Le drapeau rouge des Arabes flottait sur la principale

batterie. Dès que nos troupes furent à portée, une vive canonnade partit

des remparts. Achmet-Bey, à la tête d'une nombreuse cavalerie, tenait la

campagne et vint assaillir la brigade d'avant-garde qui, sous les ordres

du général de Rigny, avait occupé les mamelons de Coudiat-Ati, en vue

de la porte Bab-el-Oued. Un chef kabyle, hardi et renommé, Ben-Aïssa,

commandait dans la ville en qualité de lieutenant du bey; il fit une

sortie avec la garnison turque, et vint de son côté attaquer la même

brigade. Les cavaliers arabes et les fantassins turcs furent vaillamment

repousses, mais sans autre résultat; nos forces ne pouvaient suffire à

cerner la place; aucune chance de capitulation ne se laissait entrevoir;

nos munitions de guerre et nos vivres s'épuisaient rapidement. Le

maréchal résolut de tenter, contre les deux portes devant lesquelles

campaient les deux divisions de sa petite armée, un vigoureux assaut,

unique chance, s'il y en avait une, d'emporter la place en y pénétrant.

Le Rummel et le ravin au fond duquel il coule séparaient les deux

divisions; le 23 novembre, à trois heures après-midi, un soldat traversa

la rivière à la nage, portant, dans un morceau de toile cirée roulé

autour de sa tête, ce billet du maréchal: «Général de Rigny, à minuit

j'attaquerai la porte d'El-Kantara; attaquez à la même heure la porte de

Coudiat-Ali.» Les deux attaques, dirigées l'une par le maréchal

lui-même et le général Trézel, l'autre par le général de Rigny et le

lieutenant-colonel Duvivier, furent poussées avec une ardente vigueur,

mais sans succès; dans l'une, le général Trézel, «qui se tenait, dit le

rapport du maréchal, au plus fort du feu pour disposer et encourager

les troupes,» tomba le cou traversé d'une balle; dans l'autre, le

lieutenant-colonel Duvivier fut un moment sur le point de pénétrer dans

la place, mais tous ceux qui l'entouraient, officiers et soldats, furent

frappés et contraints de se replier. «A trois heures de la nuit la lutte

avait cessé, dit l'un des braves qui y assistaient; tout était rentré

dans le silence, quand le signal accoutumé de la dernière prière

nocturne partit du minaret de la principale mosquée de Constantine.

Des versets du _Koran_, lancés dans les airs, furent répétés sur les

remparts par des milliers de voix fermes, calmes, assurées. Nos soldats

ne refusèrent pas leur estime à de tels ennemis.»

Au même moment, sur les ordres du maréchal et dans l'obscurité de là

nuit, les deux divisions de l'armée se mettaient en mouvement pour

se réunir en une seule colonne, et commencer une retraite devenue

évidemment nécessaire. Les corps se formaient précipitamment; les

ambulances étaient chargées en hâte de blessés enlevés à l'instant

même du sol sur lequel ils venaient de combattre et à peine pansés.

Le rassemblement de toutes les troupes au point fixé par le maréchal

n'était pas encore accompli quand le soleil se leva. La garnison de

Constantine, avertie par les sentinelles des remparts, sortit par

détachements de plus en plus nombreux et ardents à porter de tous côtés

leurs attaques. Au milieu de cette agitation disciplinée, le commandant

Changarnier, qui couvrait avec son bataillon la marche de la division

commandée par le général de Rigny vers le point de concentration indiqué

par le maréchal, aperçut trente ou quarante soldats courant à travers

les Arabes pour tâcher de rejoindre la colonne française. C'était un

poste qu'on avait oublié. Faisant sur-le-champ face en arrière, le

commandant Changarnier mena au pas de charge son bataillon au secours

de ces soldats éperdus, et les recueillit presque tous, non sans perdre

quelques-uns des siens. Puis, s'arrêtant de distance en distance à la

faveur des plis du terrain, il contint à plusieurs reprises les Arabes

acharnés à la poursuite, et donna ainsi aux divers corps le temps de

se rejoindre et de s'organiser, selon les instructions du maréchal, en

colonne de retraite. Vers onze heures, la marche d'ensemble commençait;

le bataillon du 2° léger continuait à la couvrir; on aperçut toute la

cavalerie arabe d'Achmet-Bey se disposant à faire une charge générale.

Dès qu'il la vit approcher, le commandant Changarnier forma son

bataillon en carré, en s'écriant: «Soldats, regardez ces gens-là, ils

sont six mille et vous êtes trois cents; vous voyez bien que la partie

est égale!» Puis quand la nuée des cavaliers arabes fut à vingt pas, il

commanda un feu de deux rangs à bout portant, et au cri de: «_Vive le

Roi!_» sa troupe joncha le sol d'hommes et de chevaux. Les Arabes se

replièrent en grande hâte. La garnison turque, qui était sortie de

Constantine sans prendre le temps de se pourvoir de vivres, y retourna

pour faire son premier repas. La colonne française continua sa marche en

bon ordre; et à la fin de ce jour, 24 novembre, quand le bataillon du 2e

léger alla prendre sa place au bivouac, il fut accueilli par les longs

applaudissements de toutes les troupes, et le maréchal Clausel vint

porter lui-même au commandant Changarnier ses cordiales félicitations.

Le lendemain, 25 novembre, on se remit en route, et, pendant cinq jours,

la retraite s'opéra, incessamment harcelée par les Kabyles, troublée par

la pénurie de vivres, attristée par des incidents fâcheux et des pertes

déplorables, mais dirigée par le maréchal Clausel avec cette activité

forte et cette fermeté d'âme qui inspirent aux troupes la confiance

dans leur chef, la résignation dans les souffrances et l'ardeur dans

le péril. Le 1er décembre, la petite armée était de retour à Bone; le

maréchal Clausel et le duc de Nemours en repartirent le 6 pour Alger; et

le 22, le jeune prince rentra à Paris, estimé de tous dans l'armée

pour le courage tranquille qu'il avait montré dans son modeste rôle de

volontaire, et faisant au Roi son père, avec une réserve scrupuleuse,

le récit des fautes, des maux et des actes héroïques auxquels il venait

d'assister.

Je ne me refuserai pas la satisfaction de rendre ici un hommage

particulier à l'un des chefs de cette expédition, le général Trézel, mon

ami, et devenu, en 1847, mon collègue comme ministre de la guerre. Ce

vaillant homme, aussi vertueux que vaillant, avait longtemps servi en

Algérie, et là comme ailleurs il avait conquis un juste renom de vertu

comme de valeur; mais après l'échec qu'il essuya, le 28 juin 1835, à la

Macta, contre Abd-el-Kader, il engagea lui-même le ministre de la

guerre à le rappeler, «car, disait-il avec une candeur admirable, je ne

pourrais plus me promettre la confiance des troupes, et je me soumettrai

sans murmure au blâme et à toute la sévérité que le gouvernement du

Roi jugera nécessaires à mon égard, espérant qu'il ne refusera pas de

récompenser les braves qui se sont distingués dans ces deux combats.»

Pourtant ce revers, si noblement avoué, lui pesait cruellement, et il

avait à coeur de retrouver, en servant de nouveau en Algérie, la

chance de le réparer. Appelé en 1836 au commandement de Bone, il fit

naturellement partie de l'expédition de Constantine, et il commandait,

sous le maréchal Clausel, la seconde division de cette petite armée.

Arrivé devant Constantine, il fut promptement convaincu qu'avec si peu

de moyens d'attaque, il n'y avait, contre une résistance sérieuse,

nulle chance de succès. On parlait pourtant d'un assaut, et tout en s'y

préparant, le général Trézel disait à son jeune officier d'ordonnance,

le lieutenant de Morny, à qui il portait confiance et amitié: «Mon cher

Morny, il n'y a pas un moyen humain d'entrer dans cette ville; plusieurs

de nous seront tués sous ses murs; si je suis du nombre, ce qui est

probable, tâchez de rapporter à ma femme ce qui restera de moi; vous

trouverez dans ma poche un billet de 500 francs; c'est à peu près tout

l'argent que j'ai encore avec moi.» Dans la nuit du 23 au 24 novembre,

quand le maréchal Clausel tenta d'enfoncer les portes d'El-Kantara et de

Bab-el-Oued, le général Trézel, chargé de l'attaque contre la première,

s'approcha très-près du rempart, ayant à côté de lui M. de Morny; la

lune était claire; on tirait sur eux: «Mon cher général, lui dit le

jeune officier, si nous restons ici, nous serons infailliblement tués

tous les deux; moi, ce ne serait pas une grande perte; mais si, ce que

je ne crois pas, on devait donner l'assaut, ce serait un grand malheur

que vous n'y fussiez pas.» A ce moment, quelques hommes du génie

passèrent près d'eux, conduisant un mulet chargé de pelles et de

pioches; un soldat et le mulet furent tués; se tournant vers M. de

Morny, le général Trézel lui dit: «Je crois effectivement que vous avez

raison; mais où pouvons-nous nous mettre en attendant l'assaut?» A

l'instant même il tomba la face contre terre; en se penchant vers lui,

M. de Morny vit une tache de boue sur sa tempe, et, le croyant mort, il

s'écria avec un mouvement d'humeur: «Allons, je le lui disais bien, le

voilà tué pour n'avoir pas voulu m'écouter; quel absurde courage!» Comme

il se disposait, avec l'aide de quelques soldats, à le mettre dans une

couverture pour emporter son corps, le général revint à lui en disant:

«Eh bien! que s'est-il donc passé?--Comment, mon général, vous n'êtes

pas mort? quel bonheur!--Je n'étais qu'évanoui; je ne pouvais parler;

mais je vous ai bien entendu grogner et dire que j'étais mort. Je

n'avais qu'une inquiétude, c'était d'être laissé là.» On le transporta

à l'ambulance; il avait eu le cou traversé d'une balle; mais la balle,

très-petite, avait passé entre les vertèbres, le gosier et la carotide;

une balle de munition l'eût tué. Il fit la retraite dans la calèche du

maréchal Clausel, aussi calme et aussi peu préoccupé de lui-même

qu'il l'avait été sous le rempart de Constantine. Je prends plaisir

à recueillir les souvenirs de ce modeste et intègre serviteur de la

France. C'était un coeur indomptable dans un corps chétif et de pauvre

apparence. A la simplicité à la fois mâle et timide du soldat plus

exercé à obéir ou à commander qu'à discuter, il joignait le patriotisme

respectueux du citoyen dévoué à l'ordre et aux lois. Il avait

quelques-uns des préjugés, mais aucune des faiblesses de son temps. Sa

fermeté n'était pas toujours exempte de prévention ni d'entêtement; mais

quand il se trompait, aucune vue personnelle, aucun sentiment d'une

pureté douteuse ne se mêlait à son erreur. Je n'ai point connu de

caractère plus désintéressé, ni de conscience plus impérieuse. Le devoir

était sa loi et le dévouement sa passion. Qu'il fallût se compromettre

ou s'abstenir, monter à l'assaut ou se retirer du monde, ni l'une ni

l'autre nécessité ne le trouvaient hésitant, et il était également prêt

à l'effort ou au sacrifice. Il n'a pas obtenu la renommée des Catinat et

des Fabert, et il n'eut pas à la guerre leur fortune ni leur génie; mais

par l'âme il était de leur race, et je ne fais que lui rendre justice

en le nommant à côté d'eux. Je reviens au maréchal Clausel et aux

conséquences de sa malheureuse campagne.

Elle fut, dans les Chambres, l'objet de longs débats. Le maréchal

Clausel y prit part, sans juste intelligence de la situation générale et

de la sienne propre. C'était un homme de guerre éminent sur le champ de

bataille, mais resté tel que l'avaient fait la Révolution et l'Empire,

patriote avec les routines de la violence et du despotisme, aimant la

grandeur de la France et toujours prêt à la servir vaillamment de son

épée, mais étranger à toute vue politique et à tout sentiment de

la responsabilité au sein de la liberté. Il avait été imprévoyant,

présomptueux, léger, trop peu préoccupé du sort des hommes qu'il

commandait, cherchant surtout son propre succès, quelque faibles qu'en

fussent les chances et quelque prix qu'il en dût coûter. En arrivant à

Bone, sous le coup de son échec, et pressé d'adoucir le mécontentement

qu'en devait ressentir le cabinet, il écrivit confidentiellement au

général Bernard, au même moment où il lui envoyait son rapport officiel:

«Je déclarerai au gouvernement, quand il voudra, comme il voudra, que

les troupes sous mon commandement étaient suffisantes pour l'expédition,

et que j'aurais fait rendre ou pris Constantine, avec une partie

de celles qui ont été mises par le mauvais temps dans un état

d'anéantissement, si cette partie avait pu être réunie aux autres.»

Quand vint le jour de la discussion publique, il ne sut se défendre

qu'en accusant le gouvernement de ne lui avoir pas donné des forces

suffisantes et de préparer l'abandon de l'Algérie: accusation absurde,

car le cabinet ne comptait dans son sein aucun des hommes qui avaient

laissé entrevoir ce désir, et j'étais au contraire l'un de ceux qui,

en toute occasion, avaient le plus fermement défendu le maintien et

l'avenir de nos possessions d'Afrique. Mais l'accusation d'indifférence

pour la grandeur nationale était le thème d'attaque populaire, et

c'était là que le maréchal Clausel cherchait son point d'appui. Au

moment de ce débat, il n'était plus, depuis deux mois, gouverneur

général de l'Algérie; bien décidés à réparer l'échec de la France devant

Constantine et à ne pas courir de nouveau le risque des fautes qui nous

l'avaient valu, nous avions, le 12 février 1837, rappelé le maréchal

Clausel, en lui donnant pour successeur le général de Damrémont dont

le bon renom militaire et le bon esprit nous promettaient, pour le

gouvernement général, de l'Algérie et pour la conduite spéciale de la

nouvelle expédition, la double garantie dont nous avions besoin[19].

[Note 19: Je place, dans les _Pièces historiques,_ n° X, une lettre que

m'écrivit de Marseille le général de Damrémont, le 10 décembre 1836,

avant que le mauvais succès de l'expédition de Constantine y fût connu,

et où il exposait dès lors ses vues sur l'Algérie.]

L'émotion fut vive en France, à la nouvelle de ce désastre, et elle

l'eût été davantage si le public n'en eût été distrait par une autre

émotion que venait de susciter un incident d'une autre nature. Au même

moment où le maréchal Clausel arrivait à Bone et se préparait à partir

pour Constantine, le prince Louis-Bonaparte entrait à Strasbourg, et

tentait de renverser, par une insurrection militaire, le Roi et la

Charte de 1830.

Le 31 octobre au soir, le ministre de l'intérieur, M. de Gasparin,

m'apporta une dépêche télégraphique qu'il venait de recevoir de

Strasbourg, datée de là veille, 30, et qui portait:

«Ce matin, vers six heures, Louis-Napoléon, fils de la duchesse de

Saint-Leu, _qui avait dans sa confidence_ le colonel d'artillerie

Vaudrey, a parcouru les rues de Strasbourg avec Une partie de.....»

La dépêche s'arrêtait là, et l'administrateur des lignes télégraphiques,

M. Alphonse Foy, y avait ajouté cette note: «Les mots soulignés laissent

des doutes. Le brumaire survenu sur la ligne ne permet ni de recevoir la

fin de la dépêche, ni d'éclairer le passage douteux.»

Nous nous rendîmes sur-le-champ aux Tuileries où, peu de moments après,

tout le cabinet se trouva réuni. Nous causions, nous conjecturions, nous

pesions les chances, nous préparions des instructions éventuelles,

nous discutions les mesures qui seraient à prendre dans les diverses

hypothèses. M. le duc d'Orléans se disposait à partir. Nous passâmes

là, auprès du Roi, presque toute la nuit, attendant des nouvelles qui

n'arrivaient pas. La Reine, Madame Adélaïde, les princes allaient et

venaient, demandant si l'on savait quelque chose de plus. On s'endormait

de lassitude; on se réveillait d'impatience. Je fus frappé de la

tristesse du Roi; non qu'il parût inquiet ou abattu; mais incertitude

sur la gravité de l'événement le préoccupait; et ces complots

répétés, ces tentatives de guerre civile républicaines, légitimistes,

bonapartistes, cette nécessité continuelle de lutter de réprimer, de

punir; lui pesaient comme un odieux fardeau. Malgré sa longue expérience

et tout ce qu'elle lui avait appris sur les passions des hommes et les

chances de la vie, il était et restait d'un naturel facile, confiant,

bienveillant, enclin à l'espérance; il se lassait d'avoir sans cesse à

se garder, à se défendre, et de rencontrer sur ses pas tant d'ennemis.

Le lendemain matin, 1er novembre, un aide de camp du général Voirol,

commandant à Strasbourg, nous apporta la fin de l'événement comme de la

dépêche télégraphique et le récit détaillé de la tentative avortée. De

la Suisse où il résidait et des eaux de Baden où il se rendait souvent,

le prince Louis entretenait en France, et particulièrement à Strasbourg,

des relations assidues. Ni parmi ses adhérents, ni en lui-même, rien

ne semblait lui promettre de grandes chances de succès; des officiers

vieillis, des femmes passionnées, mais sans situation dans le monde,

d'anciens fonctionnaires sans emploi, des mécontents épars n'étaient pas

des agents bien efficaces contre un pouvoir qui comptait déjà six ans de

durée et qui avait vaincu, au grand jour, tous ses ennemis, républicains

et légitimistes, conspirateurs et insurgés. Le prince Louis était jeune,

inconnu en France, et de l'armée et du peuple; personne ne l'avait vu;

il n'avait jamais rien fait; quelques écrits sur l'art militaire, des

_Rêveries politiques_, un _Projet de constitution_ et les éloges de

quelques journaux démocratiques n'étaient pas des titres bien puissants

à la faveur publique et au gouvernement de la France. Il avait son nom;

mais son nom même fût demeuré stérile sans une force cachée et toute

personnelle; il avait foi en lui-même et dans sa destinée. Tout en

faisant son service comme capitaine dans l'artillerie du canton de

Berne et en publiant des pamphlets dont la France s'occupait peu, il

se regardait comme l'héritier et le représentant, non-seulement d'une

dynastie, mais des deux idées qui avaient fait la force de cette

dynastie, la Révolution sans l'anarchie et la gloire des armes; sous des

formes calmes, douces et modestes, il alliait un peu confusément

une sympathie active pour les innovations et les entreprises

révolutionnaires aux goûts et aux traditions du pouvoir absolu, et

l'orgueil d'une grande race s'unissait en lui à l'instinct ambitieux

d'un grand avenir. Il se sentait prince et se croyait, avec une

confiance invincible, prédestiné à être empereur. Ce fut avec ce

sentiment et cette foi que le 30 octobre 1836, à six heures du matin,

sans autre appui qu'un colonel et un chef de bataillon gagnés d'avance à

sa cause, il traversa les rues de Strasbourg et se présenta à la caserne

du 4e régiment d'artillerie où, après deux petites allocutions

du colonel Vaudrey et de lui-même, il fut reçu aux cris de _Vive

l'Empereur!_ Quelques-uns de ses partisans et selon quelques rapports,

lui-même, se portèrent aussitôt chez le général commandant et chez le

préfet, et n'ayant pas réussi à les séduire, ils les firent assez mal

garder dans leur hôtel. En arrivant à la seconde caserne qu'il voulait

enlever, la caserne Finckmatt, occupée par le 46e régiment d'infanterie

de ligne, le prince Louis n'y trouva pas le même accueil; prévenu à

temps, le lieutenant-colonel Talandier repoussa fermement toutes les

tentatives et maintint la fidélité des soldats; le colonel Paillot

et les autres officiers du régiment arrivèrent, également loyaux et

résolus. Sur le lieu même, le prince et ceux qui l'accompagnaient furent

arrêtés. A ce bruit bientôt répandu, les mouvements d'insurrection

tentés dans divers corps et sur divers points de la ville cessèrent à

l'instant; le général et le préfet avaient recouvré leur liberté et

prenaient les mesures nécessaires. Parmi les adhérents connus du prince

Louis dans cette entreprise de quelques heures, un seul, M. de Persigny,

son confident et son ami le plus intime, réussit à s'échapper. Les

autorités de Strasbourg, en envoyant au gouvernement du Roi leurs

rapports, lui demandaient ses instructions sur le sort des prisonniers.

Nous apprîmes au même moment que, le même jour, 30 octobre, à Vendôme,

un brigadier du 1er régiment de hussards, en garnison dans cette ville,

avait réuni au cabaret quelques-uns de ses camarades, et que là on

avait résolu de sonner le boute-selle la nuit suivante, d'arrêter les

officiers, les autorités, et de proclamer la république. Averti pendant

que la réunion se tenait, le lieutenant-colonel fit arrêter aussitôt le

brigadier et ses complices. Le brigadier, après avoir tué, d'un coup de

pistolet, un maréchal des logis qui faisait son devoir en le gardant,

s'échappa, erra tout le jour aux environs de la ville, et l'esprit

troublé, le coeur abattu, revint à Vendôme, dans la nuit, se remettre

lui-même en prison. On a beaucoup dit qu'il n'y avait aucun lien

entre cette misérable échauffourée et la tentative de Strasbourg; la

vraisemblance indique, et j'ai lieu de croire qu'il en était autrement.

Quant à la conduite à tenir envers les divers prisonniers; notre

délibération ne fut pas longue. En apprenant l'issue de l'entreprise et

la captivité de son fils, la reine Hortense accourut en France sous un

nom supposé, et s'arrêtant près de Paris, à Viry, chez la duchesse

de Raguse, elle adressa de là, au Roi et à M. Molé, ses instances

maternelles. Elle n'en avait pas besoin; la résolution de ne point

traduire le prince Louis devant les tribunaux et de l'envoyer aux

États-Unis d'Amérique était déjà prise. C'était le penchant décidé du

Roi, et ce fut l'avis unanime du cabinet. Pour mon compte, je n'ai

jamais servi ni loué l'empereur Napoléon Ier; mais je respecte la

grandeur et le génie, même quand j'en déplore l'emploi, et je ne pense

pas que les titres d'un tel homme aux égards du monde descendent

tous avec lui dans le tombeau. L'héritier du nom et, selon le régime

impérial, du trône de l'empereur Napoléon, devait être traité comme de

race royale, et soumis aux seules exigences de la politique. Il fut

extrait le 10 novembre de la citadelle de Strasbourg, et amené en poste

à Paris où il passa quelques heures dans les appartements du préfet

de police, sans recevoir aucune autre visite que celle de M. Gabriel

Delessert. Reparti aussitôt pour Lorient, il y arriva dans la nuit du

13 au 14, et fut embarqué le 15 à bord de la frégate l'_Andromède_ qui

devait se rendre au Brésil en touchant à New-York. Quand la frégate fut

sur le point d'appareiller, le sous-préfet de Lorient, M. Villemain, en

rendant ses devoirs au prince Louis et avant de prendre congé de lui,

lui demanda si, en arrivant aux États-Unis, il y trouverait, pour les

premiers moments, les ressources dont il pourrait avoir besoin: «Aucune,

lui dit le prince.--Eh bien! mon prince, le Roi m'a chargé de vous

remettre quinze mille francs qui sont en or dans cette petite cassette.»

Le prince prit la cassette; le sous-préfet revint à terre, et la frégate

fit voile.

Vingt-quatre années (et quelles années!) se sont écoulées depuis cette

époque. Leurs enseignements sont clairs. Deux fois, en 1836 et en

1840, avec la persévérance de la foi et de la passion, le prince

Louis-Napoléon a tenté de renverser la monarchie constitutionnelle; il

a échoué deux fois, et dès les premiers pas. En 1851, il a renversé du

premier coup la république, et depuis ce jour il règne sur la France. La

monarchie constitutionnelle était un gouvernement régulier et libre, qui

donnait des garanties aux intérêts vrais et complets de la France; la

France, qui l'avait désirée en 1789, en 1814 et en 1830, n'a jamais

prêté son franc concours à ses destructeurs, et en 1848 elle a subi

sa chute avec surprise et alarme. La république commença en 1848 par

l'anarchie, et ne menait qu'à l'anarchie; la France a accepté et soutenu

l'Empire comme un port de refuge contre l'anarchie. Il y a des temps où

les peuples sont gouvernés surtout par leurs désirs, et d'autres où ils

obéissent surtout à leurs craintes. Selon que l'une ou l'autre de ces

dispositions prévaut, les peuples recherchent de préférence la liberté

ou la sécurité. C'est le premier secret de l'art de gouverner de ne pas

se méprendre sur leur voeu dominant.

A l'égard des complices du prince Louis, des doutes s'élevaient sur

la juridiction devant laquelle ils devaient être renvoyés. Nous nous

décidâmes pour celle qui n'était l'objet d'aucune objection populaire,

le jury. Ce fut, je crois, une faiblesse et une faute. Si jamais

entreprise eut les caractères d'un attentat contre la sûreté de l'État,

c'était certainement celle de Strasbourg; elle rentrait ainsi, selon la

Charte et nos traditions constitutionnelles, dans les attributions de

la cour des pairs. Le cabinet précédent lui avait renvoyé naguère le

jugement de l'assassin Alibaud, affaire sans complication politique,

et qui n'offrait aucune question difficile, ni de principe, ni de

circonstance. Celle du complot de Strasbourg lui revenait bien plus

naturellement. La mesure que nous venions de prendre à l'égard du prince

Louis était une raison de plus de renvoyer ses complices devant la cour

des pairs, car cette cour seule était capable d'apprécier la convenance

d'un tel acte, et de n'en apporter pas moins, dans le jugement général

de l'affaire et de ses acteurs, une fermeté équitable. Quant au petit

complot de Vendôme, la juridiction était claire; des militaires seuls y

avaient pris part; ils furent renvoyés devant le conseil de guerre de

Tours.

La session des Chambres approchait, et devait s'ouvrir sous des auspices

très-divers, mêlés de perspectives sereines et de nuages. A l'extérieur,

l'aspect général des affaires n'avait rien que de satisfaisant. La paix

n'était plus nulle part menacée. La querelle précédemment engagée entre

la France et la Suisse au sujet des réfugiés avait amené la suspension

des rapports diplomatiques entre les deux pays; mais grâce à la

modération des deux gouvernements, cette altération du bon voisinage

avait cessé; la question était apaisée, les rapports rétablis, et les

incidents subalternes qui avaient contribué à les troubler n'avaient

plus de valeur que comme aliment à la polémique de l'opposition. En nous

refusant à l'intervention en Espagne, nous avions continué d'exécuter,

non-seulement avec scrupule, mais avec zèle, le traité de la

Quadruple-Alliance, et nous donnions au gouvernement de la reine

Isabelle tout l'appui indirect que nous pouvions lui apporter sans

engager à son service le drapeau de la France. Cette politique portait

ses fruits. C'était sans succès décisif que les carlistes entretenaient

au delà des Pyrénées la guerre civile; malgré leurs victoires locales et

leurs courses à travers l'Espagne, la monarchie constitutionnelle

était debout, opiniâtrement et efficacement défendue. Le parti radical

espagnol, maître du pouvoir, en sentait la responsabilité qui pesait

directement sur lui et sur lui seul, et il s'éclairait et se modérait

peu à peu en gouvernant. Les nouvelles Cortès avaient confirmé

la régence de la reine Christine, et elles préparaient, dans la

constitution de 1812, des modifications qui devaient la rendre moins

périlleuse pour l'ordre et la monarchie. En reconnaissant l'indépendance

des républiques américaines, le gouvernement espagnol se délivrait d'un

pesant fardeau, et se mettait en mesure de porter, sur la pacification

de l'Espagne même, tout son effort. La négociation confidentiellement

engagée à Berlin et à Schwerin pour le mariage du duc d'Orléans avec la

princesse Hélène de Mecklembourg promettait une heureuse issue. A tout

prendre, M. Molé, après quelques mois d'administration, se présentait

devant les Chambres ayant fidèlement et prudemment mis en pratique les

maximes au nom desquelles le cabinet s'était formé, et en ayant déjà

recueilli de bons résultats. C'était à l'intérieur que la situation

était plus compliquée et moins favorable; l'expédition de Constantine

et l'entreprise de Strasbourg pesaient sur nous, nous laissaient des

questions graves à résoudre, des devoirs difficiles à remplir, et ne

pouvaient manquer de susciter de vifs débats.

Le 27 décembre, le Roi se rendait au Palais-Bourbon, le long du quai des

Tuileries, pour ouvrir la session. La 2° légion de la garde nationale,

qui bordait la haie, inclinait devant lui son drapeau; il s'avançait

hors de la portière pour lui rendre son salut; un coup de feu partit; la

balle effleura la poitrine du Roi, passa entre ses deux fils le duc

de Nemours et le prince de Joinville qui, ainsi que le duc d'Orléans,

étaient avec leur père dans la voiture, et sortit en brisant une glace

dont les éclats blessèrent légèrement deux des princes. L'assassin,

arrêté à l'instant, et soustrait avec grand'peine à l'indignation de la

foule, fut emmené d'abord au poste des Tuileries. Le cortège continua

sa marche; le Roi reparut à la portière, répondant de la main aux

acclamations qui éclataient sur son passage. Il arriva au Palais-Bourbon

où la Reine, Madame Adélaïde, la princesse Marie, la princesse

Clémentine, le duc d'Aumale et le duc de Montpensier l'attendaient dans

la tribune de la famille royale. Le bruit de l'attentat s'était déjà

répandu dans la salle; des regards inquiets se tournaient en hésitant

vers la Reine; on restait immobile; on se taisait, comme pour ne pas

susciter, par un trouble visible, ses premières terreurs. Envoyé

sur-le-champ par le Roi, le commandant Dumas parut dans la tribune et

dit à la Reine: «Le Roi se porte bien; il arrive; les princes ne sont

pas blessés.» Ils arrivaient en effet; le Roi monte sur l'estrade, et

s'assit; ses trois fils étaient debout à côté de lui; quelques

gouttes de sang tachaient leurs habits. Pendant plusieurs minutes les

acclamations se succédèrent avec transport; l'assemblée entière debout,

Chambres et spectateurs, criait _vive le Roi!_ en portant ses regards

tantôt vers le Roi, tantôt vers la Reine. Je n'ai jamais vu une émotion

publique plus vive et plus sympathique. Le Roi prononça avec une fermeté

simple un discours serein, plein de confiance dans l'avenir de la

France, et faisant à peine allusion, par quelques mots, au nouvel

attentat qu'il venait de subir: «Soutenu par votre loyal concours,

dit-il en finissant, j'ai pu préserver notre patrie de révolutions

nouvelles et sauver le dépôt sacré de nos institutions; unissons de plus

en plus nos efforts; nous verrons s'étendre et s'affermir chaque jour

l'ordre, la confiance, la prospérité: et nous obtiendrons tous les

biens auxquels a droit de prétendre un pays libre, qui vit en paix sous

l'égide d'un gouvernement national.»

J'ai vu et interrogé l'assassin. C'était un jeune homme d'apparence

grossière et vulgaire, rude et embarrassé, entêté plutôt qu'exalté,

répondant aux questions brièvement, avec aussi peu d'intelligence que

d'émotion, comme pressé de ne plus entendre parler de ce qu'il avait

fait, et repoussant avec un orgueil stupide tout appel au repentir. On

sut bientôt qu'il s'appelait Meunier, qu'il menait une vie paresseuse

et misérable, tantôt petit commis, tantôt ouvrier, et qu'il était neveu

d'un honnête négociant de Paris qui, le reconnaissant avec un amer

chagrin, parla de lui aux magistrats instructeurs comme d'un caractère

faible, déréglé, adonné aux mauvaises moeurs, aux mauvaises lectures,

engagé dans les sociétés secrètes, et incapable de résister à

l'influence de ses compagnons. L'enquête et le procès confirmèrent

pleinement ces informations. Par routine plutôt que par une juste

appréciation des circonstances, Meunier fut renvoyé devant la cour des

pairs. Peu de jours après l'attentat, la police découvrit et saisit,

chez un mécanicien nommé Champion, une machine infernale toute prête;

arrêté aussitôt et très-compromis par les premiers interrogatoires, le

mécanicien s'étrangla dans sa prison.

Ce fut sous l'impression de ces sinistres accidents que s'accomplirent

les premiers actes des Chambres, la préparation et la discussion de

leurs adresses. Il y a des tristesses et des alarmes salutaires:

celles-ci ne furent pas, je crois, sans influence sur le caractère de ce

débat qui fut remarquablement grave et modéré. Les partis y trouvèrent

bien encore l'occasion de reproduire leurs affirmations et leurs

accusations accoutumées; les uns nous redirent, à propos de l'Espagne,

que nous tentions l'impossible en prétendant fonder l'ordre avec la

liberté par les mains d'un pouvoir issu d'une révolution; les autres

que, depuis 1830, entre les divers cabinets et leurs politiques, il n'y

avait au fond nulle différence, qu'une seule et même volonté gouvernait,

dans un seul et même système, et que, de ce système et de cette volonté,

il n'y avait, pour la France ni pour l'Espagne, rien de bon à attendre.

Ces attaques vieillies et monotones émurent peu la Chambre des députés

qui n'y prêta que peu d'attention; et le débat, laissant de côté les

théories révolutionnaires, se concentra dans la question vraiment

politique, c'est-à-dire dans la controverse entre les deux cabinets du

22 février et du 6 septembre, qui avaient jugé différemment soit

des intérêts, soit des devoirs de la France dans ses relations avec

l'Espagne, et qui voulaient, l'un aller jusqu'à l'intervention directe,

l'autre rester dans la limite des secours indirects. M. Thiers, M.

Passy, M. Sauzet et M. Odilon Barrot d'une part, M. Molé, M. Hébert, M.

de Rémusat et moi de l'autre, nous discutâmes pendant quatre jours

ces deux politiques, sérieusement, vivement, quelquefois môme un peu

amèrement, mais sans violence ni détour, avec des convictions et des

prévoyances également sincères, quoique très-diverses, en hommes qui

peuvent porter le fardeau du pouvoir sous les yeux de leurs adversaires

libres et dans l'attente du jugement de leur pays. Aucune déviation

imprévue, aucun incident passionné ne troubla le débat, et la Chambre

put le vider dans la pleine liberté et tranquillité de sa raison. Elle

donna gain de cause aux adversaires de l'intervention directe, et les

événements ont donné gain de cause à sa décision. La France n'est point

intervenue en Espagne, et pourtant don Carlos en a été expulsé; le

gouvernement constitutionnel de la reine Isabelle est resté debout;

et quand la France, pour faire prévaloir la politique qu'elle avait

toujours proclamée, a eu besoin de faire appel à la confiance et à

l'amitié de l'Espagne, de sa Reine, de ses Cortès, de ses ministres,

cette confiance et cette amitié ne lui ont pas manqué.

Un petit fait qui, dans ce débat, fut à peine remarqué du public, mérite

pourtant d'être rappelé; car, pendant quelque temps, il ne fut pas sans

influence sur notre situation au dehors. Dans la séance du 14 janvier

1837 à la Chambre des députés, en parlant du danger au nom duquel

surtout on réclamait l'intervention en Espagne, c'est-à-dire de la

chance que l'absolutisme vînt à y triompher avec don Carlos, M. Molé

prononça cette phrase qui, se trouvant dans un discours écrit,

fut textuellement reproduite dans le _Moniteur_: «Nous détestons

l'absolutisme et nous plaignons les nations qui connaissent assez peu

leurs forces pour le subir.» Si M. Molé eût parlé à la France seule,

ces paroles n'y eussent guère rencontré, à cette époque, que des

approbateurs; mais l'Europe entière l'écoutait, et les diplomates sont

aussi susceptibles qu'ils ont l'air indifférent; il y avait, pour un

ministre des affaires étrangères, un peu d'oubli à parler ainsi et tout

haut des gouvernements absolus avec qui nous vivions et voulions vivre

en bons rapports. Les ambassadeurs d'Autriche et de Russie ressentirent

vivement ce langage; ils s'en expliquèrent avec amertume dans leurs

conversations intimes, et en écrivirent à leurs cours, disant qu'il y

avait là «un appel à la rébellion, adressé à tous les peuples.» Rien

n'était plus loin de la pensée de M. Molé: mais cet esprit si fin et si

contenu n'avait pas toujours, quand il parlait en public, un sentiment

bien exact de la portée de ses paroles et n'en prévoyait pas tous les

effets; celles-ci jetèrent, pendant plusieurs mois, dans ses relations

avec quelques-unes des cours et leurs représentants à Paris, un peu de

méfiance et de froideur.

Nous touchions aux termes de ce grand débat. La querelle avec la Suisse

à propos des réfugiés et l'expédition de Constantine y avaient aussi

pris place, mais une place très-secondaire. La question suisse était

résolue; l'opposition exploitait avec complaisance un incident de police

qui s'y était mêlé; mais le précédent ministre de l'intérieur, le

comte de Montalivet, en en revendiquant avec un loyal courage la

responsabilité, enleva à l'attaque tout but direct, et par conséquent

tout intérêt. Quant à l'expédition de Constantine, elle devait être, à

propos du projet de loi sur les crédits supplémentaires, l'objet d'un

examen et d'un rapport spécial; on en ajourna à ce moment la discussion.

Deux affaires, l'intervention en Espagne et la conspiration de

Strasbourg, préoccupaient seules fortement les Chambres et le public: au

moment même où la Chambre des députés décidait la première en votant son

adresse, on apprit que, dans la cour d'assises de Colmar, le jury avait

vidé la seconde en acquittant pleinement tous les accusés. L'absence du

principal auteur de l'attentat et la mesure qui l'avait affranchi

de toute poursuite avaient fourni aux défenseurs de ses complices

l'argument et aux passions de parti le prétexte qui avaient déterminé

un tel démenti à la vérité et à la loi. Les deux principaux avocats, M.

Ferdinand Barrot et M. Parquin, résumèrent toute leur plaidoirie dans

cet unique et spécieux moyen d'action sur des esprits, les uns faibles

et intimidés, les autres ardents et décidés d'avance: «Messieurs, dit M.

Ferdinand Barrot, il y avait ici un prince parmi les accusés, et pour

parler comme l'accusation, la bonté royale l'a mis en liberté; elle

vient d'ajouter une noble action à notre histoire. Au moment où

j'arrivais ici, le prince touchait au sol de l'Amérique, pour lui le sol

de l'espérance, pour lui le bonheur. Déjà son esprit est plus calme et

plus paisible; il respire en paix; déjà une mère peut aller le consoler

et sécher les pleurs qu'a dû verser son enfant. Mais regardez de ce

côté, les chagrins, les angoisses de la prison; de ce côté tant de

malheurs! vous citoyens, vous les organes de la loi et non pas les

soutiens de la force, vous vous montrerez dignes de la mission qui vous

est confiée; vous acquitterez, et votre décision s'inscrira dans les

plus belles pages de nos annales judiciaires, car il est un principe

établi dans nos moeurs; ce principe, c'est: «Justice égale pour tous.» A

l'ombre de cet étrange oubli des faits et de cette confusion, non

moins étrange, des idées et des devoirs, l'opposition bonapartiste

et révolutionnaire, qui comptait en Alsace de nombreux adhérents,

se déploya avec une hardiesse passionnée; elle remplissait la salle

d'audience: «Acquittez-les, acquittez-les!» cria-t-elle de toutes parts

aux jurés quand ils se retirèrent pour délibérer; et quand le verdict

d'acquittement fut prononcé, les transports qui éclatèrent et les

fêtes qui suivirent étaient tout autre chose que les joies d'une pitié

sympathique; c'était l'explosion du triomphe et des espérances d'un

parti.

C'eût été le comble de l'aveuglement ou de la faiblesse de méconnaître

la gravité de cette situation et les devoirs qu'elle nous imposait. Dans

la poursuite et la répression des complots et des attentats politiques,

le gouvernement du Roi avait été, depuis son origine, d'une modération

et d'une douceur persévérantes, dont je n'hésite pas à dire qu'on ne

trouverait nulle part dans l'histoire un pareil exemple. Jamais aucun

délit de ce seul caractère, et pur de tout autre crime, n'avait été

suivi de l'exécution de la peine capitale; la veille encore, en

apprenant que le conseil de guerre de Tours venait de condamner à mort

le brigadier Bruyant, auteur de l'insurrection de Vendôme, le Roi avait

commué sa peine en déportation. En transportant simplement le prince

Louis-Napoléon aux États-Unis, il avait fait un acte de noble et

intelligente équité; et cet acte même était exploité pour énerver son

gouvernement, en lui refusant, malgré l'évidence des faits, la plus

commune protection des lois, tandis qu'on protégeait, jusque dans le

sein de l'armée, l'indiscipline et la défection. Nous aurions rougi de

nous-mêmes si nous avions accepté, dans une scandaleuse inertie, ces

victoires des passions de parti sur les devoirs publics, ces mensonges

légaux; cette faiblesse des moeurs où les factions ennemies ne pouvaient

manquer de puiser un redoublement de confiance et d'audace. Après mûre

délibération et d'un commun accord, nous présentâmes aux Chambres trois

projets de loi destinés à modifier ou à compléter le Code pénal pour

prévenir, autant que cela est au pouvoir des lois, de pareils désordres.

Le premier avait pour objet de rendre la peine de la déportation

efficace en la rendant réelle, et il fixait dans un district de l'île

Bourbon le lieu où cette peine devait être subie, en allouant les fonds

nécessaires pour cet établissement. Le second, énumérant certains crimes

et délits prévus par le Code pénal et les lois postérieures, ordonnait

qu'en cas de participation ou de complicité de militaires et de

personnes appartenant à l'ordre civil, les poursuites seraient

disjointes, et les militaires renvoyés devant les conseils de guerre,

tandis que les personnes appartenant à l'ordre civil iraient devant les

tribunaux ordinaires. Le troisième enfin, rétablissant trois articles

du Code pénal de 1810, punissait, sauf certaines exceptions légales, la

non-révélation des complots formés ou des crimes projetés contre la vie

ou la personne du Roi. Les deux premiers de ces projets de loi furent

présentés à la Chambre des députés, et le troisième à la Chambre des

pairs.

Nous ne nous bornâmes pas à ces mesures répressives et directes; nous

résolûmes d'aborder une question restée en suspens depuis 1830, et

d'une importance très-réelle, bien qu'indirecte, pour la monarchie: la

question de la dotation des diverses branches de la famille royale,

élément de stabilité et par conséquent de force monarchique. Cette

question était dès lors regardée comme si délicate, tant d'attaques

avaient déjà été poussées de ce côté par l'opposition et tant de

préventions répandues dans le public que, depuis 1832, aucun des

cabinets qui s'étaient succédé n'avait osé venir demander aux Chambres

l'allocation d'un million qui, aux termes d'un traité conclu entre la

France et la Belgique, le 28 juillet de cette année, devait leur être

proposée dans la session suivante pour la dot de la princesse Louise,

devenue reine des Belges. Nous présentâmes, le 26 janvier 1837, à

la Chambre des députés, deux projets de loi, l'un accomplissant

l'engagement contracté envers le roi des Belges, l'autre assignant comme

dotation à M. le duc de Nemours, devenu majeur l'année précédente, le

domaine de Rambouillet, avec certaines portions des forêts de l'État.

Nous ne nous faisions, quant à ces deux projets de loi, surtout quant au

dernier, aucune illusion sur les obstacles qu'ils rencontreraient et

les luttes qu'ils susciteraient. Ses plus acharnés ennemis hésiteraient

aujourd'hui à répéter, sur la fortune du roi Louis-Philippe et sur son

avidité en matière d'intérêts privés, les inconcevables erreurs et les

odieuses calomnies dont ce prince a été l'objet; les faits, les comptes,

les papiers, tous les détails, tous les documents de sa vie et de sa

situation domestique ont été livrés à la publicité la plus imprévue, la

plus entière, et soumis aux investigations les plus rigoureuses. Cette

épreuve a tourné à son honneur, et les mensonges qui s'étaient amassés

autour de son trône se sont évanouis devant son tombeau. Mais, en 1837,

ces mensonges étaient partout répandus, colportés, accrédités; beaucoup

de ceux qui les répandaient y croyaient; ceux qui les taxaient

d'exagération et d'hostilité ne savaient trop ce qu'ils en devaient

penser, et parmi ceux qui les repoussaient, plusieurs n'étaient pas

sans un peu d'inquiétude. Le roi Louis-Philippe était lui-même une

des principales causes de cet état des esprits. Nul prince, je dirais

volontiers nul homme, ne s'est plus souvent donné l'apparence des torts

qu'il n'avait pas et des fautes qu'il ne faisait pas. Il avait assisté

à tant de désastres imprévus, vécu au milieu de tant de ruines, et

subi lui-même de telles détresses qu'il lui en était resté une extrême

défiance de l'avenir et une vive appréhension des chances funestes qui

pouvaient encore l'atteindre, lui et les siens. Tantôt il se rappelait,

avec un juste orgueil, ses jours de vie errante et pauvre; tantôt il

en parlait avec un amer souvenir et une prévoyance pleine d'alarme.

En septembre 1843, pendant la première visite de la reine Victoria au

château d'Eu, on se promenait un jour dans le jardin potager du château,

devant des espaliers couverts de belles pêches; le Roi en cueillit une

et l'offrit à la reine qui voulut la manger, mais ne savait comment s'y

prendre pour la peler; le Roi tira de sa poche un couteau en disant:

«Quand on a été, comme moi, un pauvre diable vivant à quarante sols par

jour, on a toujours un couteau dans sa poche;» et il sourit, comme tous

les assistants, à ce souvenir de sa misère. Dans une autre occasion,

j'étais seul auprès de lui; il me parlait de sa situation domestique,

de l'avenir de sa famille, des chances qui pesaient encore sur elle; il

s'échauffa en entrant dans le détail de ses charges, de ses dettes, des

absurdités qu'on débitait sur sa fortune; et, me prenant tout à coup

les mains, il me dit avec un trouble extrême: «Je vous dis, mon cher

ministre, que mes enfants n'auront pas de pain.» Quand il était sous

l'empire de cette disposition, il recherchait avec ardeur, pour les

siens et pour lui-même, des garanties d'avenir; et en même temps

il exprimait ses sollicitudes et ses plaintes avec un abandon, une

intempérance de langage, qui étonnaient quelquefois ses auditeurs les

plus bienveillants, fournissaient à ses ennemis des soupçons à l'appui

de leur crédulité où de leurs mensonges, et entretenaient dans le public

cette disposition méfiante contre laquelle nous avions à lutter quand

nous venions réclamer, pour la famille royale; au nom de la justice et

de la bonne politique, ces dotations que le Roi semblait solliciter en

plaideur avide et inquiet.

Nous n'étions donc pas, en présentant ces deux projets de loi, bien

tranquilles sur le sort qui les attendait; mais la froideur de l'accueil

qu'ils reçurent, dans la Chambre des députés et au dehors, dépassa notre

attente; et cette froideur s'étendit aux trois projets de lois pénales

que nous proposions en même temps; nos adversaires se félicitaient du

terrain que nous leur offrions pour l'attaque; nos amis se montraient

embarrassés de la situation que nous leur faisions, et attristés de

l'effort que nous leur demandions. Nous reconnaissions tous les présages

d'un difficile et périlleux combat.

Ce fut sur le projet de loi relatif à la disjonction des poursuites en

cas de crimes commis à la fois par des militaires et par des personnes

de l'ordre civil que porta l'effort de la lutte. Ce projet n'avait rien

de contraire aux principes essentiels du droit, ni au sens moral, ni à

l'équité; il ne créait point de juridiction exceptionnelle, n'enlevait

personne à ses juges ordinaires, et son opportunité politique était

évidente. Mais il était en désaccord avec les maximes et les traditions

de la jurisprudence française; il offrait dans l'exécution certaines

difficultés, la plupart spécieuses, quelques-unes réelles, quoique point

insurmontables. Les jurisconsultes s'emparèrent de la discussion et la

firent durer sept jours; sur trente et un orateurs qui y prirent part,

vingt étaient des magistrats ou des avocats; ils étaient divisés entre

eux; onze attaquèrent le projet de loi et neuf le défendirent; mais les

opposants avaient pour eux les instincts et les habitudes de la plupart

de leurs auditeurs; ils soulevaient avec profusion des difficultés que

les défenseurs du projet ne résolvaient pas aussi aisément. MM. Dupin et

Nicod déployèrent dans cette attaqué autant d'ardeur que de talent et

d'adresse; M. de Lamartine et M. de Salvandy soutinrent le projet avec

une ferme indépendance d'esprit et une verve éloquente, mais sans

beaucoup d'effet. Plusieurs des principaux orateurs politiques de

la Chambre, M. Thiers et M. Odilon Barrot entre autres, demeurèrent

étrangers au débat. Je me proposais d'y entrer; j'avais étudié la

question, pris des notes et préparé le plan de mon discours[20]; mais au

moment où il m'eût convenu de parler, plusieurs de mes amis, et des plus

fermes, me conseillèrent le silence; je susciterais, me dirent-ils, des

passions plus vives; j'attirerais dans l'arène des adversaires jusque-là

restés en dehors; j'ajouterais peut-être aux périls de la question. Je

cédai à cet avis. Ce fut une faute. J'ignore si j'aurais changé quelque

chose au résultat de la délibération, et j'incline à croire que non;

l'opposition avait réuni toutes ses forces, et elle avait en même temps

pour elle, dans cette circonstance, toutes les faiblesses du parti du

gouvernement; mais pour la situation du cabinet, et surtout pour la

mienne, il eût mieux valu que je prisse ma place dans ce grand débat.

Quoi qu'il en soit, son issue nous fut contraire; le projet de loi sur

la disjonction fut rejeté par une majorité de deux voix.

[Note 20: J'insère, dans les _Pièces historiques_, n° XI, ce plan et

ces notes qui, bien que la question et la situation soient également

éteintes, ne sont peut-être pas encore sans intérêt.]

Tous les autres projets que nous avions présentés furent frappés par cet

échec, comme un seul coup de vent abat les arbres les plus séparés et

les plus divers. Le choix de l'île Bourbon et du district de la

Salazie dans cette île, comme lieu de déportation, offrait quelques

inconvénients; le projet de loi sur la non-révélation des complots

formés ou des crimes projetés contre la vie ou la personne du Roi

soulevait de fortes objections morales et de mauvais souvenirs; M.

Royer-Collard annonçait qu'il le combattrait hautement. On recommença, à

propos de la dotation de M. le duc de Nemours, toutes les controverses

auxquelles avait donné lieu, en 1831 et 1832, la fixation de la liste

civile: pourquoi des apanages héréditaires aux princes? Pourquoi des

propriétés foncières? Ne vaudrait-il pas mieux leur donner des rentes

sur l'État, ou même simplement des dotations viagères? En 1837 comme

en 1831, toute prévoyance politique et monarchique était bannie de ces

discussions. On faisait des recherches sur le revenu du domaine privé,

sur la valeur des portions de forêts que le projet de loi ajoutait au

domaine de Rambouillet; et la presse opposante élevait à ce sujet des

doutes, des soupçons qui ne pouvaient être immédiatement réfutés, et

qui, en attendant la réfutation, refroidissaient et embarrassaient

les esprits les plus bienveillants. Les corps politiques ont leurs

impressions et leurs alarmes paniques, comme les armées; le cabinet fut

considéré, dans les Chambres et dans le public, comme en état de défaite

générale, et par conséquent en état de crise.

Sa composition et sa situation intérieure le rendaient peu propre à une

énergique et longue défense. Ce n'est pas sans regret que je rappelle

aujourd'hui les dissentiments qui, en 1837, me séparèrent d'un homme

éminent avec qui, après 1848, je me suis retrouvé uni par des idées, des

sentiments et des efforts communs pour le rétablissement d'un ordre vrai

et durable dans notre patrie. Mais quand j'ai entrepris de retracer ce

que j'ai pensé, voulu et fait dans le cours de ma vie publique, je me

suis imposé le devoir d'en dire sans détour les motifs; et j'ai la

confiance que, dans ce difficile travail, je serai, sur mon propre

compte, assez sincère pour avoir le droit de l'être également en parlant

d'autrui, sans être taxé de malveillance et d'aigreur. M. Molé savait

mieux vivre avec des supérieurs qu'avec des égaux. Il avait servi avec

dignité l'empereur Napoléon et accepté de bonne grâce la présidence du

duc de Richelieu; mais quand la hiérarchie des relations n'était pas

aussi clairement déterminée, quand il se trouvait en rapport avec des

hommes qui n'étaient ou ne pouvaient être pour lui que des associés ou

des rivaux, M. Molé devenait méfiant, ombrageux, susceptible, et livré

tantôt à des inquiétudes, tantôt à des prétentions mal fondées et

incommodes. De la part de ses collègues, toute démarche inattendue, la

moindre négligence lui semblaient un acte de malveillance secrète ou

d'hostilité préméditée; le plus léger déplaisir d'amour-propre lui était

une amère blessure. Ce n'était pas au sein des institutions libres que

s'était faite son éducation politique; il s'était formé et développé

sous un régime étranger aux conditions et aux luttes du gouvernement

représentatif; aussi était-il plus propre à tenir une conduite isolée et

toute personnelle qu'à entrer dans les combinaisons et les mouvements

d'une grande assemblée. Il était d'excellent jugement dans un conseil,

et plein d'habiles et agréables ménagements dans ses rapports avec les

personnes; mais les engagements et les liens de parti ne lui convenaient

pas; il les trouvait embarrassants pour la politique générale,

compromettants pour lui-même, et il se croyait en droit d'en tenir peu

de compte, selon les exigences des affaires ou les convenances de sa

propre position. Il n'y eut entre lui et moi, pendant notre courte

alliance, aucun dissentiment grave, aucune querelle visible; sur le

fond des questions, nous étions habituellement du même avis; mais la

différence de nos caractères et de nos moeurs politiques ne tarda pas

à rendre nos relations moins sereines en réalité qu'en apparence; nous

agissions ensemble en nous observant mutuellement et sans nous croire,

l'un envers l'autre, en parfaite sécurité. M. Molé se persuada de plus,

bien à tort, que M. de Gasparin, mon ami plus que le sien, cherchait à

lui nuire pour me servir, et sa méfiance pour tout ce qui provenait du

ministère de l'intérieur devint l'une de ses préoccupations inquiètes.

Rien n'était plus étranger aux intentions et à la conduite de M. de

Gasparin, droit et loyal dans la vie publique comme dans la vie privée;

il s'appliquait aux devoirs de son département, sans autre dessein

ni souci que de les bien remplir. Par malheur, plus exercé à

l'administration qu'à la politique, il ne portait pas, dans les Chambres

et à la tribune, autant de facilité et d'autorité qu'en eussent exigé

les grandes, nombreuses et délicates affaires qu'il avait à y traiter;

modeste jusqu'à la timidité, quoique très-ferme dans le péril, il ne

luttait pas toujours avec promptitude et succès. Quand vint le jour des

revers, quand le rejet de la loi de disjonction eut jeté le trouble dans

nos rangs, ces faiblesses et ces dissonances intérieures du cabinet

éclatèrent; ce fut, dans les Chambres et dans le public, le sentiment et

le propos général qu'il tomberait infailliblement s'il ne se hâtait

de modifier, selon les ennemis, sa politique, selon les amis, sa

composition.

On ne parla d'abord que de modifications partielles qui laisseraient

subsister la base sur laquelle le cabinet s'était formé, l'alliance

entre M. Molé et moi. On semblait n'insister que sur la retraite de M.

de Gasparin qui, avec son désintéressement accoutumé, s'empressait de

l'offrir. Je déclarai que si M. de Gasparin sortait du cabinet, je n'y

pourrais rester qu'en occupant moi-même le ministère de l'intérieur, et

en ayant pour successeur à l'instruction publique l'un de mes amis, M.

de Rémusat plutôt que tout autre. J'avais reconnu l'insuffisance des

influences indirectes, et j'étais bien résolu à n'accepter aucune

combinaison qui ne fortifiât, dans le gouvernement, la politique que je

soutenais et ma position pour la soutenir. M. Molé repoussa formellement

une telle modification. La situation fut, dès lors, pour moi,

parfaitement claire, et, à vrai dire, je n'avais pas besoin que

ce symptôme vînt l'éclaircir. Ce n'était point d'une modification

partielle, ni d'une simple question de personnes, mais d'un changement

de politique qu'il s'agissait; l'échec que venait d'essuyer, à la

Chambre des députés, la politique de résistance, l'avait gravement

compromise aux yeux du public, et même dans l'esprit de quelques-uns de

ses défenseurs; la majorité qui, jusque-là, l'avait fermement appuyée,

se montrait lasse et chancelante; était-il possible d'aller plus avant,

ou seulement de persévérer dans des voies où l'on rencontrait tant

d'adversaires et des alliés si incertains? Le moment n'était-il pas venu

de relâcher les rênes et de tenter d'autres procédés de gouvernement?

Comme si l'on eût été au lendemain d'une grande et définitive victoire,

on reparlait d'une amnistie; on se demandait si elle ne désarmerait pas

enfin les conspirateurs et les assassins. Le Roi lui-même, sans être

ébranlé dans ses convictions générales, était ému et perplexe dans ses

résolutions. Ce fut sous le coup de cette hésitation que se développa

la crise ministérielle; je restais le représentant de la politique de

résistance; M. Molé se préparait à devenir le chef de la politique de

concession; notre rupture et la complète dissolution du cabinet furent,

en peu de jours, des faits accomplis; il ne s'agit plus que de savoir

au nom de quelles maximes et sous quel drapeau se formerait la nouvelle

administration.

Le 5 avril, le Roi me fit appeler, me dit que M. Molé lui avait apporté

sa démission, et me demanda de lui présenter les éléments d'un cabinet.

Je m'attendais à cette épreuve; j'en avais causé avec mes amis,

surtout avec le duc de Broglie et M. Duchâtel, et je connaissais leurs

dispositions. Dès le 29 mars, le duc de Broglie, qui se tenait à l'écart

avec une réserve scrupuleuse, m'avait écrit: «Si, ce qu'à Dieu ne

plaise, le Roi, spontanément et de son propre mouvement, me faisait

demander, je ne pourrais, en mon âme et conscience, lui donner qu'un

seul conseil; ce serait qu'il tentât un ministère fondé sur le principe

d'une réconciliation entre les hommes qui ont concouru depuis six ans à

défendre le gouvernement actuel; sauf à discuter les conditions de

la réconciliation et les diverses applications du principe.» Je pris

sur-le-champ mon parti; après avoir vu d'abord M. Molé et reçu de lui

la confirmation de sa démission, j'allai trouver M. Thiers, qui ne

m'attendait pas, et je lui proposai de reconstituer le cabinet du 11

octobre 1832; il eût repris le ministère de l'intérieur, le duc de

Broglie les affaires étrangères avec la présidence du conseil, M.

Duchâtel les finances, et je serais resté au ministère de l'instruction

publique. Notre conversation fut longue, ouverte, sans souvenir amer

comme sans détour. M. Thiers déclina ma proposition; il ne croyait pas

que ce qui s'était passé depuis un an, la question de l'intervention en

Espagne, toujours subsistante entre le Roi et lui, et sa situation dans

la Chambre des députés lui permissent de l'accepter. Je retournai aux

Tuileries; je rendis compte au Roi de ma visite infructueuse, et je le

priai d'aviser à d'autres moyens et à d'autres personnes que moi pour

former un cabinet.

Pendant huit jours, le Roi fit appeler tantôt séparément, tantôt

ensemble, le maréchal Soult, M. Thiers, le général Sébastiani, M. Dupin;

il s'entretint avec eux des diverses questions pendantes et des diverses

combinaisons possibles, les pressant de lui en présenter une qui pût

satisfaire aux exigences de la situation. On en tenta plusieurs, mais

sans succès; on ne parvenait à s'accorder ni sur les mesures, ni sur les

personnes. M. Molé restait en dehors de ces tentatives, se plaignant

seulement de la prolongation de la crise, et laissant entrevoir qu'au

besoin il saurait y mettre fin. Le 12 avril, le bruit se répandit qu'en

effet, de concert avec M. de Montalivet, il s'était remis à l'oeuvre. Le

même jour, le Roi me fit de nouveau appeler, et me demanda si, avec mes

amis particuliers, je pourrais parvenir à former un cabinet. Sans rien

atténuer de la difficulté et du péril de l'entreprise, je lui demandai,

à mon tour, si je pourrais compter, comme collègues, sur deux hommes

de coeur qui avaient sa confiance, M. de Montalivet et le duc de

Montebello. Outre M. Duchâtel, j'indiquai, parmi mes amis, M. de Rémusat

et M. Dumon; je prononçai le nom du général Bugeaud: «C'est trop

hasardeux, me dit le Roi avec une perplexité bienveillante; je ne peux

pas, je n'ose pas.--Je le comprends, sire; le Roi trouvera des moyens

moins compromettants;» et je me retirai. Deux jours après, le cabinet de

M. Molé était formé, et le _Moniteur_ du 15 avril annonçait que, sous

sa présidence, M. Barthe, M. de Montalivet, M. Lacave-Laplagne et M. de

Salvandy remplaçaient, aux départements de la justice, de l'intérieur,

des finances et de l'instruction publique, M. Persil, M. de Gasparin, M.

Duchâtel et moi.

Je ne m'étais pas mépris sur le sens et la portée de ce changement. Les

mesures que nous avions adoptées et présentées de concert, M. Molé et

moi, furent aussitôt rétractées. Le projet de loi pour la dotation de M.

le duc de Nemours fut retiré. On laissa tomber les projets de lois sur

la déportation et la non-révélation. L'amnistie générale fut hautement

annoncée. A la place de la politique de résistance, on proclama la

politique qu'on appelait, non de concession, mais de conciliation.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 4) · 第 10 / 76 题