DISLOCATION DU PARTI DE GOUVERNEMENT.

Ma situation et ma disposition après la dislocation du cabinet du 11

octobre 1832.--Ma participation aux débats des Chambres, du 22 février

au 6 septembre 1836.--Mon élection à l'Académie française.--M. de Tracy,

mon prédécesseur.--Mon discours de réception.--L'Académie des sciences

et belles-lettres de Stockholm et le roi de Suède Charles-Jean.--Mort de

l'abbé Sieyès et de M. Carnot.--Mort de M. Ampère, son caractère.--Mort

de M. Armand Carrel, son caractère.--Acquisition et description du

Val-Richer.--L'archevêque de Cantorbéry, Thomas Becket, au Val-Richer,

dans le XIIe siècle.--Situation de M. Thiers en 1836.--Tentative

d'assassinat du roi Louis-Philippe par Alibaud.--Affaires d'Espagne; M.

Mendizabal et ses dispositions envers la France.--Le cabinet

anglais propose l'intervention en Espagne.--Le cabinet français

s'y refuse.--Dépêches de M. de Rayneval à ce sujet.--Mouvements

révolutionnaires en Espagne pour la constitution de 1812.--M. Isturiz

succède à M. Mendizabal.--Le général Quesada, gouverneur de Madrid;

son énergie.--Mesures adoptées par le gouvernement français envers

l'Espagne.--Mission de M. de Bois-le-Comte à Madrid.--Insurrection

militaire de Saint-Ildefonse.--Courage et résistance inutile de la reine

Christine.--Effets de cette insurrection à Madrid.--Le général Quesada

est massacré.--Proclamation de la constitution de 1812.--Dissentiments

dans le gouvernement français sur la question de l'intervention en

Espagne.--Le roi Louis-Philippe et M. Thiers.--Retraite du cabinet du 22

février 1836.

J'ai aimé le pouvoir, et pourtant je n'en suis jamais sorti sans

éprouver un sentiment de bien-être et presque de joie, comme un écolier

laborieux qui entre en vacances, ou comme un homme qui respire à l'aise

en se déchargeant d'un pesant fardeau. Une profonde tristesse me saisit

quand, le 22 février 1836, je rentrai dans cette petite maison où je ne

ramenais pas celle qui, naguère, la remplissait de bonheur; mais c'était

notre maison; elle était pleine de chers souvenirs, et j'y retrouvais

le repos et la liberté, grand charme, après des années de travail et de

combat. C'est le privilège du coeur humain d'admettre au même instant

les sentiments les plus contraires sans se soucier du désaccord et de

l'inconséquence.

J'avais une autre satisfaction, plus superficielle, mais point

indifférente. Le public nous approuvait, mes amis et moi, d'être sortis

du pouvoir pour n'avoir pas voulu y accepter un échec et une situation

embarrassée. La réduction des rentes était fort impopulaire dans Paris;

c'était l'opposition et le tiers-parti qui en avaient fait adopter

la proposition dans la Chambre des députés; derrière les débats, on

soupçonnait une intrigue. Les apparences de l'intrigue viennent vite à

la suite du succès, quand même l'intrigue ne l'a pas déterminé, et il

est périlleux de s'élever par une défaite qu'on a partagée. Des marques

générales d'estime et de sympathie venaient nous chercher dans

notre retraite: je restais chez moi les jeudis soir; l'ambassadrice

d'Angleterre, lady Granville, et sa nièce, la duchesse de Sutherland,

eurent peine un jour à pénétrer dans le petit salon où ma mère recevait

les visiteurs avec une gravité simple et passionnée qui inspirait

l'intérêt en commandant le respect. Ceux-là même de nos amis qui

regrettaient notre résolution, en reconnaissaient le bon effet pour

nous-mêmes: «De si loin, m'écrivait de Saint-Pétersbourg M. de Barante,

je me garde d'affirmer que ce n'était pas nécessaire; mais je m'afflige

du résultat. Des hommes graves, sûrs, fermes, de grand talent et de

haute renommée, sont regrettables en tout temps, et nous ne sommes pas

au point, ce me semble, d'en être privés sans dommage ni danger. Ce

danger, vous le diminuez par une conduite que je savais d'avance; vous

rendez possible le ministère qui vous succède, et vous ne lui laissez

pas la tentation de dériver, encore qu'il soit posé pour cela. M. Thiers

est homme de bon sens, en même temps qu'il a esprit, talent et courage;

mais je crains que sa situation ne soit longtemps en équilibre, et qu'il

ne lui soit, bon gré mal gré, difficile de faire un mouvement. Sa raison

aura eu, je suppose, fort à combattre contre son rêve d'ambition. Il l'a

dit beaucoup, et en vérité, je le crois. Au dehors, je n'aperçois encore

aucun effet; je n'ai nulle inquiétude; la situation est excellente, sans

péril actuel; et même sans les très-bonnes assurances de M. Thiers,

j'étais persuadé que je ne recevrais pas de lui des instructions

différentes. Chacun m'écrit de votre rôle dans la Chambre, de

l'influence que vous y gardez, d'une considération qui s'est encore

accrue. Je m'en félicite et mon amitié en est fière. Je ne sais ce que

vous réservent les événements imprévus et la fluctuation des coteries de

la Chambre; mais je suis sûr que vous ne serez ni impatient, ni ardent.

Bien des opinions, quelques passions même se sont usées; il faut

souhaiter que l'envie devienne aussi décriée et lasse. C'est le venin

des plus mauvais jours de la Révolution; morte est la bête et non pas le

venin.»

Je cite sans embarras ces paroles amies: je cesserais d'écrire ces

Mémoires si je me sentais embarrassé à dire ce qui me paraît vrai et

propre à donner une idée juste des temps et des situations.

J'étais de l'avis de M. de Barante avant qu'il me le donnât, persuadé

que M. Thiers s'appliquerait à maintenir la politique que nous avions

pratiquée ensemble, et décidé à ne rien faire qui pût l'embarrasser.

Pendant la durée de cette session, du mois de février au mois de juillet

1836, je ne pris part que trois fois aux débats, et dans des occasions

où je ne pouvais m'en dispenser; mais il n'est pas au pouvoir des hommes

de supprimer les conséquences des faits; et dans les gouvernements

libres, il n'y a point d'habileté ni de prudence qui puisse empêcher la

vérité de se faire jour; il fut bientôt évident que tout le cabinet du

11 octobre 1832 était nécessaire au maintien de sa politique, et que

sa dislocation entraînerait celle du parti de gouvernement qui s'était

rallié sous son drapeau.

Ce fut sur la question des fonds secrets demandés par le nouveau cabinet

que s'éleva le premier grand débat. Nous étions, mes amis et moi, bien

résolus à les voter sans objection, ce que nous fîmes en effet; mais les

nouveaux amis de M. Thiers, les hommes de l'ancienne opposition, soit

du côté gauche, soit du tiers parti, tinrent à dire, les uns qu'ils ne

voteraient pas les fonds secrets tant que la politique qu'ils avaient

combattue ne serait pas effectivement modifiée, les autres que, s'ils

les votaient, c'est qu'ils comptaient sur cette modification, la jugeant

naturelle et inévitable. Les uns témoignaient leur crainte que le

nouveau cabinet ne fît que continuer l'ancien, les autres leur

espoir qu'étant autre il agirait autrement; les uns et les autres se

répandaient en doutes, en commentaires, en comparaisons, en retours sur

le passé, en demandes d'explications sur l'avenir; le débat n'était, à

vrai dire, qu'une série d'attaques un peu contenues contre la politique

de résistance et d'avances caressantes à la politique de concession. Au

milieu de ces lueurs incertaines, je pris la parole, non pour discuter

les fonds secrets, non pour ajouter mes doutes à tous ces doutes

contraires, mais pour remettre en plein jour la politique que nous

avions soutenue, mes amis et moi, depuis 1830, et pour tirer, non

d'aucune polémique personnelle, mais du véridique tableau des faits, la

démonstration de la nécessité pratique de cette politique comme de sa

légitimité morale, dans l'état de notre pays: «On parle de progrès,

dis-je; le progrès ne consiste pas à marcher aveuglément et toujours

dans le même sens, dans la même voie; le véritable progrès pour la

société, c'est d'obtenir ce qui lui manque; quand la société est tombée

dans la licence, le progrès, c'est de retourner vers l'ordre; quand on a

abusé de certaines idées, le progrès, c'est de revenir de l'abus qu'on

en a fait. Je ne médis point de notre passé; oui, nous avons fait des

révolutions, des révolutions inévitables, nécessaires, glorieuses; mais

après quarante ans de révolution, après tant et de telles explosions des

principes, des habitudes, des pratiques révolutionnaires, ce dont notre

France à besoin, c'est de s'établir, de s'affermir sur le terrain

qu'elle a conquis, de s'éclairer, de s'organiser, de retrouver les

principes d'ordre et de conservation qu'elle a longtemps perdus. Voilà

le progrès véritable auquel elle aspire. Je ne crois pas que ce soit

faire injure à nos illustres devanciers; à nos pères de 1789 et de 1791,

que de ne pas suivre aujourd'hui la même route qu'eux. Je vais plus

loin: je ne doute pas que, dans leur séjour inconnu, ces nobles âmes,

qui ont voulu tant de bien à l'humanité, ne ressentent une joie profonde

en nous voyant éviter les écueils contre lesquels sont venues se briser

tant de leurs belles espérances.»

La Chambre s'émut à ces paroles; M. Odilon Barrot me répondit, avec

mesure et dignité, mais non sans que l'embarras des nouvelles alliances

perçât dans son discours, car il se déclara décidé à persister dans son

opposition à la politique que le nouveau cabinet, auquel il se montrait

favorable, se déclarait décidé à maintenir. Deux des nouveaux ministres,

M. de Montalivet. et M. Sauzet, prirent seuls part au débat. M. Thiers

garda le silence; il avait trop de tact politique pour ne pas sentir le

besoin des situations simples, et il ne lui plaisait pas de se déployer

dans le rôle compliqué qu'il venait d'accepter. Les gouvernements libres

amènent, entre les partis et les personnes, bien des manoeuvres et des

métamorphoses; mais ils les rendent difficiles et pesantes au moment

même où ils les amènent, et pour les acteurs même qui réussissent à les

accomplir.

Quelque temps après ce débat, j'eus, en dehors des Chambres, une

nouvelle et naturelle occasion de mettre en lumière, au moment où elle

semblait un peu voilée, la politique que, depuis 1830, j'avais tantôt

pratiquée moi-même, tantôt soutenue en soutenant ses ministres. Mes amis

de l'arrondissement que je représentais désirèrent me donner, pendant

que je n'étais plus au pouvoir, un témoignage public de leur constante

adhésion; ils se réunirent à Lisieux, le 10 août 1836, dans un banquet

où le duc de Broglie fut aussi invité. En les remerciant de leur fidèle

appui, je me donnai la satisfaction d'exposer ce qu'avait été depuis six

ans et ce que devait être dans l'avenir cette politique de modération et

de résistance au sein de la liberté qui, du temps de Henri IV comme de

nos jours, avait reçu et mérité le nom de politique du juste-milieu.

C'est dans ce discours, et dans celui que je rappelais tout à l'heure

sur la demande des fonds secrets, que j'ai, si je ne me trompe, plus

complètement et plus vivement résumé la conduite qui convenait, selon

moi, à notre gouvernement, ses motifs rationnels et de circonstance, son

mérite moral et pratique. J'étais alors étranger au cabinet; je n'avais

point d'acte particulier à défendre, point de polémique pressante à

soutenir; je parlais en pleine liberté, sans autre souci que celui de ma

propre pensée et le désir de la faire bien connaître, presque avec le

même sentiment que je porte aujourd'hui dans mes souvenirs.

J'étais en faveur dans la Chambre; mon attitude et mon langage

plaisaient à la majorité; je maintenais fidèlement ce qu'elle pensait

et ce qu'elle avait fait, sans lui donner aucun nouvel effort à faire,

aucune nouvelle lutte à soutenir; elle saisissait volontiers les

occasions de me témoigner sa sympathie. La commission du budget avait

proposé, dans le budget du ministère de l'instruction publique, divers

amendements; elle voulait multiplier, sur certains points, le nombre des

chapitres, pour imposer au ministère les liens d'une spécialité plus

rigoureuse; elle demandait que les exemplaires des ouvrages auxquels le

ministère souscrivait pour les encourager, ne pussent être distribués

qu'à des bibliothèques ou à d'autres établissements publics, jamais à de

simples particuliers; on taxait de faveur et d'abus les dons que

j'en avais faits à certaines personnes. Je combattis l'un et l'autre

amendements: j'insistai sur l'inconvénient d'entraver l'administration

dans des règles trop étroites, que plus tard des faits imprévus la

mettaient souvent dans la nécessité d'enfreindre, à moins qu'au

détriment de l'intérêt public, elle ne méconnût les faits mêmes et n'en

tînt nul compte. J'entrai dans des détails précis sur les distributions

individuelles que j'avais faites des ouvrages acquis par souscription,

et je réclamai fortement, au nom des sciences et des lettres mêmes,

contre l'interdiction qu'on voulait prononcer. Malgré les efforts du

rapporteur du budget et de ses amis, la Chambre me donna raison et

rejeta les deux amendements; mes arguments l'avaient touchée et elle

avait confiance en moi dans ces matières; de plus, elle faisait avec

plaisir acte de bienveillance envers l'un des plus fidèles représentants

de sa politique, et acte d'indépendance envers le nouveau cabinet

qu'elle soutenait par raison plus que par goût. Si j'avais encore été

ministre, je n'aurais peut-être pas obtenu le même succès.

Le débat sur les affaires de l'Algérie fut la troisième et la dernière

occasion où je pris la parole dans cette session, et je la pris pour

appuyer les demandes d'hommes et d'argent que formait le cabinet.

J'avais, dès l'origine, porté à cette question un vif intérêt; quand des

doutes s'étaient élevés sur la conservation même de notre conquête, je

les avais repoussés de tout mon pouvoir; et en 1836, à l'approche d'une

discussion nouvelle, les colons, déjà établis en Algérie, m'écrivirent

pour me témoigner leur confiance et me demander de prendre encore en

main leur cause[12]. Je n'avais pas besoin de cette provocation pour

réclamer, dans l'intérêt de notre établissement, toutes les forces,

toutes les mesures nécessaires à sa sûreté et à sa prospérité; mais ce

qui, depuis 1830, s'était passé à plusieurs reprises en Algérie, et

ce que je pensais des dispositions du gouverneur général en 1836,

le maréchal Clausel, guerrier éminent bien plus que politique et

administrateur prévoyant, m'inspirait quelque inquiétude, et je crus

devoir m'en expliquer devant la Chambre: «Il y a, dis-je, une conduite

que je me permettrai d'appeler agitée, guerroyante, jalouse d'aller

vite, d'aller loin, d'étendre brusquement, par la ruse et par la force,

la domination française, la domination officielle française, sur toutes

les parties, sur toutes les tribus de l'ancienne Régence. Il y a une

autre conduite moins inquiète, moins guerroyante, plus lente, plus

pacifique, qui aurait pour objet d'établir fermement l'autorité

française sur certaines parties du territoire, sur les parties les plus

appropriées aux premiers temps de notre occupation, et qui, s'appliquant

de là à entretenir de bonnes relations avec les indigènes, ne les

inquiéterait pas immédiatement sur leur indépendance, et ne leur ferait

la guerre que par force, en cas d'absolue nécessité. Je crois que l'état

de l'Afrique, l'état de la France, l'état de l'Europe, toutes les

raisons imaginables repoussent la première conduite, la conduite

guerroyante, agitée, et conseillent la conduite lente, pacifique,

mesurée.» Je ne sais si M. Thiers vit dans mes paroles quelque chose

qui le touchait personnellement, ou s'il se crut obligé de couvrir le

maréchal Clausel à qui seul s'adressait mon inquiétude; quoi qu'il en

soit, il me répondit sur-le-champ, non sans quelque impatience, me

demandant d'expliquer avec plus de précision le sens de mes conseils

qu'il appelait des leçons. Je me défendis de ce terme: «Je n'ai jamais

eu, dis-je, et n'aurai jamais la prétention de donner ici des leçons à

personne; les paroles qui descendent de cette tribune ne sont point des

leçons; nous y disons tous notre avis avec une entière liberté; c'est

notre avis, rien de plus.» Je rappelai que, pendant que je siégeais dans

le cabinet, et au moment même où le gouverneur général de l'Algérie en

avait reçu ses instructions, j'avais exprimé le même avis. Le maréchal

Clausel dit, sur la conduite qu'il avait dessein de tenir, quelques

paroles mesurées, et le débat n'alla pas plus loin.

[Note 12: _Pièces historiques_, n° VI.]

La session fut close; aucune occasion publique de dissentiment entre les

divers éléments de la majorité ne se présenta plus; mais évidemment, il

n'y avait entre eux plus d'union; les méfiances, les déplaisirs, les

tiraillements mutuels se développaient de jour en jour; et bien que

contenu, le mal était senti dans le public comme dans les Chambres,

au dehors comme au sein du pays: «Votre position est noble et grande,

m'écrivait de Saint-Pétersbourg M. de Barante; votre parole n'a jamais

été plus grave et mieux écoutée; pas seulement de la Chambre, mais d'un

bout de l'Europe à l'autre, et même ici où l'on s'occupe très-peu du

détail de notre politique intérieure. Et pourtant, comment tout cela

finira-t-il? Comment se rajustera une combinaison qui était encore

nécessaire? Combinaison qui n'était pas seulement de personnes et de

noms propres.» M. de Barante avait raison dans son inquiétude; le grand

parti de gouvernement qui s'était formé sous les cabinets du 13 mars

1831 et du 11 octobre 1832, et qui avait fait leur force, flottait

incertain et disloqué.

Un heureux incident littéraire fit, à cette époque, diversion, pour moi,

aux préoccupations politiques: un siège vint à vaquer dans l'Académie

française; M. de Tracy mourut le 9 mars 1836; je fus élu le 28 avril

pour le remplacer. Aucun concurrent ne se présenta pour me disputer cet

honneur, et sur vingt-neuf académiciens présents à la séance, vingt-sept

me donnèrent leur voix; il y eut deux billets blancs.

Le devoir que m'imposait ce succès me convenait presqu'autant que le

succès même m'était agréable. Sans avoir intimement connu M. de Tracy,

je l'avais assez souvent rencontré dans le monde, entre autres chez

madame de Rumford, et je m'étais dit plus d'une fois que je serais

heureux de lui succéder à l'Académie, et d'être, à ce titre, appelé

à parler de lui et de son temps. Ce noble vieillard, ami sérieux et

sincère de la justice universelle, de la liberté politique, de tous les

droits et de toutes les espérances des hommes, invariablement fidèle

à ses idées et à ses amis, était, à la fin de sa vie, triste, morose,

retiré en lui-même, froid et indifférent en apparence pour cet avenir

de l'humanité qui avait si constamment préoccupé sa pensée: «Je ne suis

plus de ce monde, disait-il avec quelque amertume; ce qui s'y passe

ne me regarde plus.» Je voyais en lui un digne représentant et une

frappante image de ce siècle où il avait vécu, et qu'il avait vu finir

au milieu d'épreuves si cruelles et de si douloureux mécomptes. Naguère,

quand j'ai eu l'honneur de présider l'Académie française pour la

réception de mon savant ami, M. Biot, j'ai essayé de caractériser le

XVIIIe siècle en l'appelant «un siècle de sympathie et de confiance

jeune et présomptueuse, mais sincère et humaine, dont les sentiments

valaient mieux que ses principes et ses moeurs, qui a beaucoup failli

parce qu'il a trop cru en lui-même, doutant d'ailleurs de tout, mais

pour qui il est permis d'espérer qu'un jour, quand ses fautes paraîtront

suffisamment expiées, il lui sera beaucoup pardonné parce qu'il a

beaucoup aimé.» En 1836, je portais à cette grande époque, dont les

derniers survivants m'avaient accueilli dans la vie sociale avec une

généreuse bienveillance, les mêmes sentiments que j'ai exprimés en 1857,

et la mémoire de M. de Tracy me semblait l'occasion la plus favorable

qui me pût échoir pour la juger avec indépendance en la peignant avec un

respect reconnaissant.

Ce fut là l'objet et le caractère du discours que je prononçai le 22

décembre 1836 devant l'Académie, quand j'eus l'honneur d'être admis dans

son sein. En le relisant aujourd'hui, je le trouve vrai et équitable

dans l'appréciation du XVIIIe siècle, de ses doctrines philosophiques et

de son influence sociale, de ce que ce siècle a été en lui-même et de ce

qu'il a fait pour ses successeurs. Mais mon discours ne rencontra pas,

dans l'Académie et dans son public, toute la sympathie que j'aurais

souhaitée; l'école philosophique du XVIIIe siècle était encore là

nombreuse et puissante, et elle y avait pour représentants, comme il

arrive quand les écoles vieillissent, non plus ses grands chefs, mais

quelques-uns de leurs disciples les plus intraitables; ils avaient de

l'humeur contre la philosophie spiritualiste et religieuse renaissante;

aux controverses philosophiques se rattachaient des dissentiments

politiques et littéraires qui en aggravaient l'âpreté. Les esprits ainsi

disposés trouvèrent mon discours sec et même dur pour le XVIIIe siècle,

ses principes et ses maîtres; c'était, dirent-ils, un discours purement

doctrinaire. Il l'était en effet, trop pour le moment et le lieu où il

fut prononcé, trop peut-être aussi par la physionomie des idées et les

formes du langage; à peine sorti de l'arène politique, je prenais

un secret plaisir à n'y plus vivre, à ne m'inquiéter d'aucune sorte

d'adversaires, et à m'abandonner librement à ma propre pensée, comme

si je ne parlais que pour moi seul. J'oubliai trop ce jour-là, devant

l'Académie, les luttes que j'avais soutenues ailleurs et le soin qu'en

parlant il faut toujours prendre des préventions et des goûts de ceux

qui écoutent.

J'eus en revanche, ce même jour, une bonne fortune bien supérieure à

la douceur un peu banale des compliments académiques. L'Académie était

présidée par l'un des esprits les plus élevés et des coeurs les plus

généreux qui se soient rencontrés dans ses rangs, le comte Philippe de

Ségur, adonné comme moi aux études historiques, et dans la vie politique

l'un de mes plus fidèles amis. Il parla de moi dans des termes

qu'aujourd'hui encore je ne relis pas sans ressentir vivement le prix et

le charme de l'amitié qui les a inspirés.

Deux ans après ma réception à l'Académie française, l'Académie des

sciences historiques, antiquités et belles-lettres de Stockholm me

fit l'honneur de me nommer l'un de ses membres; et je reçus, à cette

occasion, une lettre d'un homme qui, dans notre temps d'étranges

destinées, a eu l'une des plus singulières comme des plus grandes,

du roi de Suède Charles-Jean, avec qui je n'avais jamais eu aucune

relation. J'insère ici cette lettre comme un curieux _spécimen_ du tour

d'esprit original et caressant avec emphase de ce roi de fortune qui,

tout en se livrant parfois à de chimériques ambitions, a su se maintenir

sur le trône où le choix populaire l'avait appelé, et y établir sa

dynastie. Il m'écrivit le 8 juin 1838:

«Monsieur Guizot,

Quand j'ai sanctionné votre nomination comme membre de l'Académie des

sciences historiques, antiquités et belles-lettres de Stockholm, j'ai

cédé à la spontanéité de mon âme en exprimant la satisfaction que

j'éprouvais de ce choix. Les personnes qui liront vos ouvrages

applaudiront aux paroles que j'ai prononcées; et moi, monsieur Guizot,

je me félicite de ce que le hasard et ma conviction m'aient fourni

l'occasion de faire connaître, à ceux qui se trouvaient en ce moment

près de moi, le tribut de l'estime que vous m'avez inspirée, et qui vous

est due à tant de titres.

Votre bien affectionné,

CHARLES-JEAN.»

L'année 1836 vit mourir, avec M. de Tracy, plusieurs hommes dont, à des

titres différents, le nom est resté et restera célèbre comme le sien;

deux de ses contemporains, l'abbé Sieyès et M. Carnot, et dans notre

propre génération, le grand physicien philosophe M. Ampère et M. Armand

Carrel. Je n'ai pas personnellement connu les deux premiers, et je

m'abstiendrai de dire, à leur sujet, toute ma pensée; on la trouverait

probablement trop sévère, aussi bien sur leur esprit que sur les actes

de leur vie; les temps de révolution sont des temps d'idolâtrie comme de

haine; bien des hommes y jouissent de beaucoup plus de renom qu'ils n'en

méritent, et y commettent des actions beaucoup plus mauvaises qu'ils ne

le sont eux-mêmes; quand on ne les juge que sur le bruit public et les

apparences, on court grand risque d'admirer puérilement ou de condamner

avec une excessive rigueur. Mais j'ai bien connu M. Ampère et M. Armand

Carrel, et en parlant d'eux je suis sûr d'en parler sans prévention

empruntée et selon mon propre jugement. Je n'ai garde de vouloir les

peindre et les apprécier ici tout entiers; mais je tiens à dire, sur

l'un et l'autre, ce qui m'a surtout frappé en eux, et quel était, à mon

avis, le caractère essentiel de leur supériorité. M. Ampère en avait

une qui a toujours été et qui semble devenir de plus en plus rare;

il portait à la science un amour naïf et immense, pur de toute

préoccupation personnelle, de vanité aussi bien que de fortune; c'était

un spectateur et un scrutateur passionné de la nature, de ses lois et de

ses secrets; et la nature n'était pas, pour lui, tout entière dans ce

qu'il pouvait voir de ses yeux et toucher de ses mains, ni même dans

les travaux abstraits de son esprit; ce profond géomètre, ce physicien

inventeur croyait au monde moral aussi bien qu'au monde matériel,

et étudiait l'âme humaine avec autant d'ardeur et de foi que les

combinaisons des molécules ou des chiffres. Je me rencontrai un jour

avec lui et son illustre rival, sir Humphry Davy, qui faisait à Paris un

court séjour; M. Cuvier et M. Royer-Collard étaient de la réunion;

après s'être promenée en divers sens, la conversation s'arrêta sur

les questions philosophiques, spécialement sur les fondements de la

psychologie et de la morale; sir Humphry Davy et M. Ampère y prenaient

l'un et l'autre un vif intérêt; mais sir Humphry était évidemment

animé du désir de se montrer, devant ses savants amis, aussi profond

métaphysicien qu'il était habile chimiste; l'amour-propre avait, au goût

qu'il étalait pour les recherches philosophiques, une assez grande part.

M. Ampère s'y livrait, au contraire, dans la conversation comme dans son

cabinet, avec la passion la plus désintéressée, uniquement préoccupé de

découvrir la vérité; puis, quand il croyait l'avoir découverte, il ne

s'inquiétait que de la faire comprendre et admettre, pas du tout de

se faire admirer. Ame vraiment simple autant que fécond génie, qui

cherchait partout la lumière, dans les régions célestes comme dans les

terrestres, pour le seul plaisir de la contempler et de la répandre.

Le caractère original et éminent de M. Armand Carrel, c'est qu'il était

capable d'être tout autre que ce qu'il a été et de faire tout autre

chose que ce qu'il a fait. Non que je tienne peu de compte des

puissances qu'il a aimées et servies, la république, la démocratie et la

presse; à part même la force qu'elles possèdent de nos jours, il y a,

dans les idées et les sentiments que réveille leur nom, une large mesure

de vérité et de grandeur. Mais M. Armand Carrel portait en lui un autre

homme qu'un républicain, un démocrate et un journaliste. J'ai été en

rapport avec lui à deux époques et dans deux occasions très-différentes:

j'avais peu remarqué ses premiers écrits, et sa petite _Histoire de la

contre-révolution en Angleterre sous Charles II et Jacques II_ n'était

pas faite pour me donner, de ses lumières historiques, une haute idée;

en 1828, quand je commençai à publier la _Revue française_, il vint me

voir et m'apporta, sur l'état de l'Espagne et l'expédition française en

Espagne en 1823, deux articles qui furent insérés dans ce recueil; je

fus frappé, et le public aussi, de la forte justesse et de l'impartiale

liberté d'esprit comme du talent précis et ferme qu'y déployait

l'auteur, naguère conspirateur émigré et acteur dans cette courte

histoire. Sa personne franche et digne me plut d'ailleurs autant que son

talent. En 1830, pendant les journées mêmes de Juillet, je vis plusieurs

fois M. Carrel; et après la révolution accomplie, comme ministre de

l'intérieur, je l'envoyai dans les départements de l'Ouest, avec mission

d'en observer l'état et d'y porter des paroles d'équité et de paix.

Ses rapports, pendant son voyage, furent pleins de sagacité et de

modération. Quand il revint à Paris, je lui offris une préfecture, à

laquelle je l'avais déjà fait nommer; il refusa, par deux motifs, l'un

de situation personnelle qu'il me dit, l'autre de fierté blessée qu'il

ne me dit pas; il fut choqué de ne pas être placé, dans la carrière

politique, au même rang que ses deux éminents compagnons, M. Thiers et

M. Mignet, dans les luttes qu'avait soutenues le _National_. J'eus tort

de ne pas reconnaître à l'instant cette plaie secrète que, parmi les

hommes alors en pouvoir et malgré nos embarras du moment, personne, je

crois, ne se fût refusé à guérir. Je le regretterais encore aujourd'hui

si je pensais qu'une situation différente eût donné, aux dispositions

intérieures et à la vie de M. Carrel, un autre cours; mais je ne le

pense pas; il y avait en lui des lacunes et des passions qui l'auraient

toujours emporté sur les influences de sa position extérieure, et

l'auraient rejeté dans les voies où il a marché. Cet observateur, qui

portait, dans l'appréciation des faits particuliers et dans les vues

pratiques qu'ils lui suggéraient, tant de justesse et de liberté

d'esprit, n'avait point de principes d'ensemble, et ne tirait pas, de

son bon sens quotidien, les idées générales qui en eussent été les

conséquences légitimes. Ce juge indépendant et sagace des erreurs et des

fautes du parti qu'il avait embrassé dès ses premiers pas dans la vie

n'en subissait pas moins, à tout prendre et dans les circonstances

décisives, le joug de ce parti. Ce caractère plein d'instincts élevés et

généreux, mais aussi de mouvements impétueux et personnels, ne trouvait

pas dans de saines croyances morales la règle et la mesure dont il eût

eu besoin. Cet admirateur soumis de la discipline militaire avait, dans

la vie politique, un goût farouche d'indépendance, et repoussait avec

une impatience hautaine les supériorités, les rivalités, les obstacles,

les lenteurs. C'était un ambitieux qui eût voulu être tout à coup porté

au sommet de l'échelle et qui peut-être y eût bien tenu sa place, mais

qui ne pouvait souffrir d'avoir à en monter avec travail les échelons.

Son ferme esprit ne le préservait pas des emportements de passion ou des

boutades d'humeur, de même que son antipathie pour le désordre et la

vulgarité ne l'empêchait pas de subir des influences désordonnées et

vulgaires. Ce furent là les circonstances de position et les tendances

de nature qui décidèrent du sort de M. Carrel, étouffèrent en lui

quelques-uns de ses plus beaux dons, et firent de lui le plus noble et

le plus judicieux, mais aussi le plus impuissant et le moins satisfait

des républicains, des démocrates et des écrivains de l'opposition.

Mélancolique exemple du mal que peuvent faire à un homme rare son temps,

son parti, et ses propres défauts acceptés de lui-même sans combat. M.

Armand Carrel a consumé, dans une vie incomplète, incohérente, stérile

et triste, des qualités de caractère et d'esprit faites pour atteindre

et pour suffire à une destinée plus grande pour lui-même et plus utile

pour son pays. Au dire de ses amis, il avait, dans les derniers temps

et peu avant la déplorable rencontre où il succomba, des accès d'une

tristesse pleine d'ennui et presque de sinistres pressentiments:

lassitude naturelle à un homme engagé dans des voies où il était entré

avec des passions sincères, mais où il ne trouvait pas et où il espérait

moins de jour en jour la satisfaction de ses plus saines pensées et de

ses plus nobles penchants.

Je profitai, à cette époque, de mon loisir politique pour satisfaire un

désir formé depuis longtemps en acquérant en Normandie, au milieu de la

population qui me témoignait, depuis sept ans, tant de confiance et de

sympathie, une habitation qui pût devenir mon lieu de vacance tant que

je serais engagé dans l'arène, et de retraite quand j'en sortirais sans

retour. Un de mes amis de Lisieux me mena voir, à trois lieues de la

ville, l'abbaye et la ferme du Val-Richer, alors à vendre. Il ne restait

de l'ancien monastère que la maison de l'abbé, point ancienne elle-même,

car elle avait été reconstruite vers le milieu du siècle dernier;

l'église attenante à l'abbaye et les bâtiments claustraux qui en

dépendaient avaient été détruits pendant la Révolution; la maison,

solide et spacieuse, était au dedans très-imparfaitement terminée et

déjà fort délabrée; des murs, restes des anciennes constructions, de

vieux pommiers plantés çà et là, des cultures potagères, de petits

lavoirs pour les usages domestiques l'entouraient de toutes parts et

jusque sous les fenêtres; tout avait l'air grossièrement rustique et un

peu abandonné. Point de route pour arriver là; on n'y pouvait venir

qu'à cheval, ou en obtenant de la complaisance des voisins le passage à

travers leurs champs. Mais le lieu me plut: la maison, située à mi-côte,

dominait une vallée étroite, solitaire, silencieuse; point de village,

pas un toit en vue; des prés très-verts; des bois touffus, semés de

grands arbres; un cours d'eau serpentant dans la vallée; une source vive

et abondante à côté de la maison même; un paysage pittoresque sans être

rare, à la fois agreste et riant. Je me promis d'arranger commodément la

maison, d'abattre des murs, de faire des plantations, des pelouses,

des talus, des allées, des percées, des massifs, d'obtenir que

l'administration ouvrît des chemins dont le pays avait besoin au moins

autant que moi, et j'achetai le Val-Richer.

Ce ne fut pas le seul aspect du lieu qui me plut; il avait une histoire,

et de grands noms se mêlaient aux traditions de l'abbaye. Elle avait

été fondée vers le milieu du XIIe siècle, d'abord près de Vire, par des

donations faites à saint Bernard et à Nivard son frère; quelques années

après, les moines trouvant cette première résidence étroite et malsaine,

le monastère, en vertu de nouvelles donations, fut transporté au Val dit

de Richer, près de Cambremer, fief dépendant de l'évêché de Bayeux, et

un disciple de saint Bernard, Thomas, moine de Clairvaux, en fut le

premier abbé. Lorsque, sept cents ans après, je devins propriétaire

de cette terre et de cette maison qui n'avaient plus ni seigneur, ni

moines, un vieux paysan, adjoint à la mairie de Saint-Ouen-lePaing

qui est le chef-lieu de ma commune, me dit un jour: «Si vous voulez,

monsieur, je vous mènerai dans les bois du Val-Richer, à l'endroit où le

saint allait faire ses prières.--Quel saint? lui dis-je.--Ah, je ne sais

pas son nom, mais il y a eu un saint qui a demeuré au Val-Richer, et

qui allait faire ses prières dans le bois, à un endroit dont on se

souvient.» Je fis des questions à de mieux instruits que l'adjoint

de Saint-Ouen-le-Paing, et j'appris bientôt, par les plus savants

archéologues normands, que le célèbre archevêque de Cantorbéry, Thomas

Becket, pendant son exil en France, de 1165 à 1170, était venu à Lisieux

et de là au Val-Richer, dont l'abbé Robert Ier était de ses amis, qu'il

y avait séjourné plusieurs mois, menant la vie des moines, se livrant

aux mêmes travaux comme aux mêmes exercices pieux, et qu'on y avait

conservé longtemps les restes des ornements ecclésiastiques sous

lesquels il y avait célébré la messe[13]. De tels souvenirs ne pouvaient

être indifférents à un historien devenu propriétaire en Normandie, et

ils donnèrent pour moi, à mon établissement, au Val-Richer, un petit

charme de plus.

[Note 13: _Pièces historiques_, n° VII.]

C'était fort loin, en 1836, d'être déjà un établissement; non-seulement

l'état des lieux mêmes ne l'eût pas permis, mais l'état des affaires

publiques et l'avenir prochain qui se laissait entrevoir rendaient peu

probable que je restasse hors de l'arène politique et que je pusse

faire à la campagne un long séjour. Au moment où je m'occupais de

l'acquisition du Val-Richer, le ministère de M. Thiers chancelait, et

les observateurs un peu exercés pressentaient déjà sa chute et son

successeur.

M. Thiers était arrivé au pouvoir avec la faveur du Roi, et accepté

de bonne grâce, je dirais presque avec bon vouloir, par les cabinets

étrangers et leurs représentants à Paris. Son brillant, fertile et

flexible esprit, la facilité de son caractère, l'animation et l'abandon

de sa conversation, rendaient les relations avec lui aussi agréables que

commodes, et presque tous les diplomates, notamment les ambassadeurs

d'Autriche et de Russie et le ministre de Prusse, s'y portèrent avec cet

empressement et cette complaisance qui ressemblent à une bienveillance

sérieusement préméditée. L'ambassadeur d'Angleterre, lord Granville,

fut plus réservé; il gardait au duc de Broglie une amitié fidèle et

regrettait sa retraite. Je ne pense pas que M. Thiers se méprît sur la

valeur de ces apparences; mais il s'y plaisait, et ce qui plaît influe

toujours un peu; Ce fut bientôt une idée fort répandue que l'alliance

franco-anglaise se refroidissait, et que le gouvernement du roi

Louis-Philippe se tournait vers les grandes puissances du continent. La

conjecture était fort exagérée et superficielle: M. Thiers a, je pense,

toujours attaché à l'intimité de la France et de l'Angleterre la même

importance; seulement, il croyait trouver, en 1836, dans les autres

cabinets européens, surtout à Vienne, des dispositions plus favorables,

et il y répondait à son tour, se promettant d'en profiter pour le prince

qu'il servait et pour son propre crédit.

Mais quelque soin qu'on prît de part et d'autre pour la prolonger et

l'exploiter, cette lune de miel diplomatique dura peu et fut sans

résultats. Divers incidents en troublèrent ou en abrégèrent le cours. En

France, en Belgique, en Suisse, les menées révolutionnaires des réfugiés

politiques contre leurs anciens gouvernements continuaient; elles

amenèrent l'occupation temporaire de la république de Cracovie par les

trois puissances du Nord, et de fortes démarches européennes auprès

du gouvernement fédéral de la Suisse pour en obtenir l'expulsion des

conspirateurs. Dans l'une et l'autre affaire, M. Thiers se joignit au

prince de Metternich, soit par une claire adhésion, soit par une action

positive. Il ne fit en cela rien que de conforme aux règles du droit

public et aux intérêts légitimes de l'ordre européen; mais cette

politique, à laquelle le cabinet anglais demeura étranger, excita

dans l'opposition en France de bruyantes colères, créa en Suisse

de désagréables embarras, et ne valut pas au gouvernement du roi

Louis-Philippe le retour qu'il en avait espéré. Ce fut à cette époque

que M. le duc d'Orléans et M. le duc de Nemours firent en Allemagne

le voyage projeté et préparé sous le cabinet précédent; ils reçurent

partout, à Vienne comme à Berlin, et de la part des populations comme

des gouvernements, le plus favorable accueil; mais les négociations

officieusement entamées pour le mariage de M. le duc d'Orléans avec

l'archiduchesse Marie-Thérèse, fille de l'archiduc Charles, demeurèrent

sans succès; l'archiduc ne s'y montra point contraire; l'ambassadeur

de France à Vienne, M. de Sainte-Aulaire, qui avait déconseillé la

tentative, s'employa avec autant de tact que de zèle pour la faire

réussir; mais les préventions malveillantes de l'empereur d'Autriche, de

sa famille et de sa cour, contre le gouvernement issu de la révolution

de 1830, furent les plus fortes; et malgré la réserve gardée des

deux parts, cette entreprise diplomatique, dont M. Thiers s'était

probablement promis, pour son ministère et pour lui-même, de l'éclat et

de l'avenir, devint pour lui l'occasion, aux Tuileries, d'un mécompte et

en Europe d'un échec.

A l'intérieur, et pendant que les princes étaient encore en voyage, un

sinistre incident, l'attentat de l'assassin Alibaud, jeta le cabinet

dans un grand trouble. Le 25 juin, comme le Roi, accompagné de la Reine

et de madame Adélaïde, passait sous le guichet des Tuileries pour

retourner à Neuilly, le bout d'une canne se posa sur la portière de la

voiture; un coup de fusil partit; la voiture fut pleine de fumée; la

balle alla se loger au-dessus de la portière opposée; la bourre resta

dans les cheveux du Roi. Il s'inclinait en ce moment pour saluer la

garde nationale qui lui portait les armes; cette circonstance fit son

salut. L'émotion fut générale et profonde; à quoi servaient donc les

essais de conciliation des partis, les paroles d'amnistie, toutes les

perspectives de la politique de concession? N'était-on entré dans des

voies nouvelles que pour y rencontrer les mêmes crimes et les mêmes

périls avec le mécompte de plus?

On a dit qu'à la suite de cet attentat, le désir était venu de relever

le drapeau de la politique de résistance, que des ouvertures avaient été

faites pour rappeler dans le cabinet ses plus décidés représentants, que

j'avais eu, à ce sujet, une entrevue avec M. Thiers, que le ministère

des finances avait été offert à M. Duchâtel, que nous nous étions

refusés à ces propositions, que j'avais même quitté Paris pour n'en plus

entendre parler. Rien n'était vrai dans ces assertions, sinon le bruit

qui s'en répandit et qui révélait le trouble dont les esprits furent

alors saisis. On se promet tour à tour, des politiques diverses, plus

qu'elles ne peuvent accomplir; la politique de résistance n'avait pas

prévenu Fieschi; la politique de concession ne prévint pas Alibaud; il y

a des coups qu'aucune main humaine n'est sûre de détourner, et ce n'est

pas à de tels incidents que se mesure le mérite des maximes et des

conduites de gouvernement. Ce qui frappa justement le public dans cette

circonstance, ce fut la vanité des confiances et des promesses du

tiers-parti; le cabinet en fut sensiblement affaibli; mais c'était

devant d'autres événements et par d'autres causes qu'il devait

succomber.

Au moment où il s'était formé, il avait trouvé le gouvernement espagnol

en mauvaise veine et pour l'Espagne elle-même, et pour ses rapports avec

la France. Au mois de septembre 1835, le dernier représentant du parti

modéré, le comte de Toreno, était tombé, et il avait eu pour successeur

l'un des plus étourdis comme des plus hardis parmi les chefs du parti

radical, M. Mendizabal. L'Espagne entra alors dans la voie qui devait

aboutir au rétablissement révolutionnaire de la constitution de 1812 et

à la prépondérance diplomatique de l'Angleterre, jadis l'alliée et le

soutien des auteurs de cette oeuvre essentiellement anarchique, soit

qu'elle dût régir une république ou une monarchie: «Le gouvernement

du Roi ne doit pas ignorer, écrivait le 15 septembre 1835 le comte de

Rayneval au duc de Broglie, que M. Villiers a pris la part la plus

active à toutes les manoeuvres qui ont eu pour objet le renvoi de M. de

Toreno et le triomphe de M. Mendizabal.... Cet appui public, donné par

le ministre d'Angleterre à un homme que, malgré ses protestations de

modération et d'attachement à la reine et à la forme de gouvernement que

l'Espagne a reçue d'elle, les libéraux exaltés continuent à regarder

comme leur chef, leur a causé une vive satisfaction. Ils se croient

sûrs de la protection du cabinet britannique, à quelque excès qu'ils se

portent.» À peine en possession du pouvoir, M. Mendizabal prit en effet

ouvertement l'attitude d'ami particulier, je ne veux pas dire de protégé

de l'Angleterre; non-seulement il repoussa toute idée d'intervention

française, déclarant qu'il saurait suffire, avec les seules forces

espagnoles, à la répression de l'insurrection carliste; mais il alla

jusqu'à témoigner pour la France une malveillance indiscrète: «Il y

a quelques jours, écrivit le 22 septembre M. de Rayneval au duc de

Broglie, deux personnes, qui ont anciennement occupé des places dans

l'administration, sont allées lui demander des passe-ports pour la

France. Il leur a dit qu'il aurait désiré ne pas les voir quitter

l'Espagne en ce moment, leur départ montrant peu de confiance dans le

gouvernement actuel; que cependant il ne s'y opposait pas, mais qu'en

ami il leur conseillait d'aller partout ailleurs qu'en France, parce

qu'il était possible que, d'ici à peu de temps, les relations de

l'Espagne avec ce pays changeassent tout à fait de nature.» Cette

ostentation anti-française ne dura pas longtemps; M. Mendizabal

s'aperçut qu'elle lui nuisait fort en Espagne, dans le pays comme dans

les Cortès, et aussi mobile que présomptueux, il changea brusquement

d'attitude et de langage: «Maintenant, écrivait le 13 novembre M. de

Rayneval, ce ministre, qui paraissait vouloir se passer de la France,

répète à tout le monde que c'est d'elle, et d'elle seule, que dépend

l'affermissement du trône d'Isabelle; que, quelques efforts que fasse le

gouvernement espagnol, il ne parviendra jamais à terminer entièrement la

guerre civile si le gouvernement français, en se renfermant toutefois

dans les limites des stipulations de la quadruple alliance, ne lui

prête pas, à cet effet, un appui sincère et efficace.» Cette bruyante

conversion, imposée par la nécessité, était plus apparente que réelle;

au fond, c'était toujours sur l'Angleterre que s'appuyait M. Mendizabal,

prêt, pour s'assurer cet appui, aux concessions que le cabinet anglais

pouvait désirer. Le 4 décembre 1835, M. de Rayneval écrivit au duc de

Broglie: «Je viens d'apprendre d'une manière positive, mais sous le

sceau du plus profond secret, que la difficulté de présenter et de faire

passer aux chambres une loi de douanes avait déterminé M. Mendizabal à

conclure, avec l'Angleterre, un traité de commerce, profitant, à cet

égard, de la latitude que le statut royal a laissée à la couronne; que

cette négociation se suit entre M. Mendizabal et M. Villiers seuls, sans

qu'aucun des employés de la secrétairerie d'État ait été mis dans

le secret; qu'ils se servent, pour les écritures nécessaires, d'un

secrétaire particulier que M. Mendizabal a amené d'Angleterre; enfin

que la plupart des articles sont déjà rédigés, et que M. Mendizabal a

ordonné de dresser les pouvoirs nécessaires pour signer l'acte qu'il a

préparé en secret. Je prie le gouvernement du Roi de me transmettre ses

instructions à ce sujet le plus tôt possible; j'attendrai votre réponse

avec impatience.» La réponse avait devancé la demande; averti de son

côté de la négociation engagée à Madrid, le duc de Broglie avait, dès le

28 novembre, prescrit à M. de Rayneval de rappeler à M. Mendizabal que

tous les traités assuraient, en Espagne, à la France le traitement de

la nation la plus favorisée; l'ambassadeur devait bien expliquer au

ministre espagnol que ce n'était pas à l'égalité nominale de traitement

que nous prétendions, mais à une égalité réelle, par des équivalents

propres à satisfaire le commerce français; M. de Rayneval avait enfin

à déclarer que, si des arrangements commerciaux étaient conclus entre

l'Angleterre et l'Espagne dont la France fût exclue, le traité de la

quadruple alliance recevrait par là une atteinte que l'Espagne ne

tarderait peut-être pas à regretter. Cette déclaration, solennellement

renouvelée les 12 et 19 décembre[14], arrêta la négociation entamée;

mais la situation générale en fut plutôt aggravée que changée; M.

Mendizabal regarda plus que jamais l'Angleterre comme son appui, et le

cabinet anglais M. Mendizabal et ses amis comme le ministre et le parti

de qui la politique anglaise avait en Espagne le plus à espérer.

[Note 14: _Pièces historiques_, n° VIII.]

M. Thiers était à peine entré au pouvoir lorsqu'une proposition lui vint

de Londres qui dut lui causer quelque surprise: le cabinet anglais, qui

n'avait pas voulu de l'intervention quand le parti modéré et M. Martinez

de la Rosa gouvernaient l'Espagne, en prit lui-même l'initiative quand

M. Mendizabal fut ministre; le 14 mars 1836, lord Palmerston annonça au

général Sebastiani «que l'ordre allait être expédié, aux commandants

des bâtiments de guerre de Sa Majesté Britannique dans les eaux de

l'Espagne, de débarquer un certain nombre de soldats de marine et de

matelots, soit pour occuper et défendre contre les insurgés carlistes

les places maritimes menacées, soit pour reprendre celles qui seraient

déjà tombées en leur pouvoir.» Lord Palmerston, au nom du gouvernement

anglais, invitait en même temps la France à seconder les mesures

maritimes de l'Angleterre en occupant le port du Passage, Fontarabie et

la vallée du Bastan: «La France, ajoutait-il, tracera, du reste, à

son gré, la ligne qu'elle voudra elle-même donner pour limite à son

occupation.»

A l'arrivée de cette proposition, M. Thiers, se regardant comme un peu

lié par la résolution qu'avait prise naguère le cabinet précédent contre

l'intervention française en Espagne, la repoussa formellement, non sans

regret, comme il le dit lui-même quelques mois plus tard dans le débat

dont cette question devint l'objet, mais avec pleine raison, à mon avis;

je trouve, dans une dépêche que lui adressa le 31 mars M. de Rayneval

des détails qui ne permettent guère de se méprendre sur le motif et le

caractère véritables de la démarche anglaise: «J'avais été informé par

M. Villiers, dit-il, du nouveau rôle que l'Angleterre s'apprêtait à

jouer dans les affaires d'Espagne et de la part qu'elle nous offrait

d'y prendre; il ne m'a pas caché que l'idée première de ce projet

était venue de lui; mais il ne m'a pas dit que M. Mendizabal en eût

connaissance et l'eût approuvé, ce qui cependant me paraît hors de

doute. J'avais prévu la réponse négative du Roi; et comme il était

naturel de supposer qu'avant d'agir le cabinet de Londres s'assurerait

du consentement de l'Espagne, auquel le langage de M. Mendizabal ne

devait nullement faire croire, je m'étais persuadé un moment que ce

projet n'aurait pas de suite; mais je n'ai pas tardé à être désabusé; à

peine avais-je reçu votre dépêche que l'on a appris ici, à la fois

par un courrier anglais et par un exprès du général Cordova, que

non-seulement le gouvernement britannique avait pris la résolution

d'intervenir directement dans la guerre contre le prétendant, mais même

qu'il avait déjà adopté les mesures et donné les ordres nécessaires à ce

sujet. L'étonnement du public a été grand de voir le cabinet anglais,

sans aucune indication préalable, changer ainsi de système, et M.

Mendizabal en faire autant par l'acceptation, pour ne pas dire par la

demande de ces secours étrangers que, il y a peu de jours, il repoussait

si dédaigneusement. La reine Christine avait su quelques mots de cette

affaire une couple de jours avant l'ouverture des Cortès. Elle avait dit

à M. Mendizabal qu'elle n'accepterait l'appui direct de l'Angleterre que

si la France consentait à y joindre le sien. Lorsqu'elle a appris que

tout avait été arrangé, et même, on peut le dire, exécuté sans son

assentiment et en quelque sorte à son insu, elle s'est montrée

violemment irritée, à tel point que, pendant deux jours, elle a refusé

de voir M. Mendizabal.... Elle l'accusait d'avoir manqué à ses devoirs

envers elle et envers l'État par une négociation clandestine, et de

s'être rendu coupable de trahison en fournissant aux Anglais l'occasion

qu'ils cherchaient depuis longtemps de s'emparer de quelques-uns des

ports de la Biscaye.... J'ai eu occasion de juger par moi-même du

mécontentement de cette princesse.... J'ai eu, sur le même sujet,

deux conversations avec M. Mendizabal. Il s'est surtout appliqué à me

persuader que c'était à son insu que le projet en question avait été

arrêté à Londres. En même temps, il a cherché à se justifier du

reproche de se trouver en contradiction avec lui-même en acceptant une

intervention étrangère. Il a prétendu qu'on ne pouvait donner ce nom à

ce que faisait aujourd'hui l'Angleterre, et que nous avions eu tort de

voir encore une intervention dans l'opération militaire dont le cabinet

anglais nous avait parlé. Après avoir écouté les explications que j'ai

cru devoir lui donner sur ce qui s'était passé à cet égard à Paris, il

a traité de nouveau la question de l'intervention proprement dite, et

cette fois en homme qui n'a plus que de faibles scrupules contre une

pareille mesure.»

Dans un tel état des esprits à Madrid, à Londres et à Paris, le refus

de l'intervention, prononcé dans les termes et avec les réserves qu'y

apportait M. Thiers, n'était qu'un ajournement de la question; net

et positif pour le présent, il ne se bornait pas à maintenir, pour

l'avenir, la liberté qu'un gouvernement sensé doit toujours conserver;

il laissait clairement entrevoir les pressentiments et les chances d'une

résolution contraire: «De quelque nom qu'on la couvre, écrivait-il le

30 avril à M. de Rayneval, dans quelques limites qu'on propose de

la restreindre, dût-elle même se borner à l'occupation du Bastan,

l'intervention armée est encore repoussée, en ce moment, par les

mêmes considérations qui, jusqu'à présent, ne nous ont pas permis d'y

consentir. Sans rien préjuger sur les changements que des circonstances

différentes pourraient apporter plus tard dans nos déterminations, nous

devons déclarer que, tant que les choses resteront dans l'état où elles

sont aujourd'hui, les démarches qu'on ferait pour obtenir de nous une

coopération armée seraient sans résultat. Ces démarches qui, comme

celles qui ont déjà eu lieu, ne tarderaient pas à devenir publiques,

seraient une imprudence tout à fait gratuite puisque, en mettant dans un

nouveau jour la détresse du gouvernement de la reine, et en l'exposant

à un refus pénible, elles ne pourraient avoir d'autre effet que de

diminuer encore ce qui lui reste de force morale. Ses amis ne peuvent

donc trop lui conseiller de s'en abstenir.»

La permanence et le progrès des deux fléaux qui désolaient l'Espagne,

la guerre civile et l'esprit révolutionnaire, rendaient à Madrid

cette abstention et à Paris cette réserve expectante de plus en plus

difficiles. Dans les provinces basques, les bandes carlistes et les

troupes royales, en se combattant avec un acharnement peu efficace,

se livraient à de révoltantes cruautés mutuelles, presque toujours

tolérées, quelquefois ordonnées par leurs chefs. De nouveaux partisans

de l'insurrection, encore plus hardis que les premiers insurgés,

parcouraient l'Espagne en tous sens, semaient l'effroi jusqu'aux portes

de Madrid, et semblaient protégés, dans leurs courses vagabondes, tantôt

par la faiblesse des autorités, tantôt par la faveur populaire. En même

temps, les menées des sociétés secrètes et les passions démagogiques

éclataient dans les provinces du midi, à Barcelone, à Valence, à Malaga,

à Séville, à Cordoue, à Cadix, faisant partout retentir le cri: _Vive

la Constitution de 1812_! et amenant partout des scènes sanglantes.

Impuissant à réprimer de tels excès, le gouvernement espagnol tantôt

s'efforçait de les pallier, tantôt essayait de les apaiser en prenant

des mesures agréables aux réformateurs libéraux et systématiques, comme

la suppression de toutes les corporations religieuses, la clôture des

couvents, la vente de leurs biens, la dissolution répétée des Cortès

où prévalaient les modérés, et leur convocation selon des lois plus

démocratiques qui ramenaient pourtant les modérés en majorité, ou bien

près de la reconquérir. Les hommes s'usent vite à faire ce double métier

de novateurs audacieux et de gouvernants sans force. M. Mendizabal

tomba. M. Isturiz lui succéda, plus modéré, plus considéré, plus

indépendant de l'influence anglaise, mais, malgré son bon vouloir,

presque aussi inefficace pour, mettre fin à la guerre civile, rétablir

l'ordre dans l'État, dans les finances, dans les rues, et assurer

l'avenir de la monarchie constitutionnelle en rendant réels et

pratiques, pour tous les Espagnols, les droits et les garanties qu'elle

leur promettait. A Madrid même, le 17 juillet et le 3 août, l'anarchie

révolutionnaire fit explosion, et elle y aurait triomphé dès lors sans

l'énergie d'un homme destiné à être un moment son vainqueur et bientôt

sa victime. Informé qu'un rassemblement de gardes nationaux à pied et à

cheval s'était formé au Prado pour y proclamer la constitution de 1812,

le général Quesada, capitaine général de la Castille, chef rigide,

vaillant soldat, indomptable Espagnol, s'y rendit vers dix heures du

soir escorté seulement de vingt carabiniers, et prenant plaisir à

déployer en face des séditieux son autorité et son courage, il les

apostropha violemment: «Vous êtes des lâches et des assassins; vous

n'êtes pas des hommes. Je suis las de ces jeux de femmes et d'enfants.

C'est une bataille et du sang qu'il me faut. Que ceux qui veulent la

constitution choisissent de toutes ces maisons celle qui leur conviendra

la mieux; qu'ils l'occupent, et je me charge de les en déloger avec ces

vingt soldats. Vous avez payé des hommes pour me tuer; mais je vous

brave tous.»--«Tout le monde se taisait, écrit M. de Bois-le-Comte qui

venait d'arriver à Madrid où M. Thiers l'avait envoyé, et qui tenait ces

détails de témoins oculaires:--Eh bien, reprit le général Quesada, que

faites-vous là? Pourquoi donc êtes-vous venus?»--Quelques officiers

répondirent: «Nous avons entendu la générale et nous sommes venus;

faut-il nous séparer?--Non, réunissez-vous au contraire, car je veux

vous exterminer une bonne fois.»--Il y avait division dans les gardes

nationaux; quelques-uns avaient dévoilé le plan à l'autorité et promis

leur assistance pour le maintien de l'ordre; quand Quesada les somma de

tenir parole, ils s'excusèrent timidement: «Allons, leur dit-il, vous

êtes de bonnes gens, mais des poltrons; allez-vous-en, car vous me

gênez.» Tous les gardes nationaux se retirèrent peu à peu, et le Prado

fut évacué. Vers une heure du matin, Quesada alla à la Plaza Major; il

y trouva la garde nationale réunie et quelques criards: «J'ai besoin de

votre quartier, dit-il aux gardes nationaux; qu'aimez-vous mieux, me le

laisser ou le défendre? à votre choix; cela m'est égal; si vous voulez

le garder, allons, battez-vous.»--Les gardes nationaux remirent le

quartier qui fut aussitôt occupé par le régiment de la Régente[15].

[Note 15: M. de Bois-le-Comte à M. Thiers; dépêche du 22 août 1836.]

Peu de chefs étaient aussi énergiques et réussissaient aussi bien à

réprimer les émeutes que le général Quesada qui n'y devait pas toujours

réussir. Arrivant coup sur coup à Paris, ces nouvelles preuves du triste

état de l'Espagne y suscitèrent dans le gouvernement les impressions et

les intentions les plus contraires; les adversaires et les partisans

de l'intervention, le roi Louis-Philippe et M. Thiers, y trouvaient

également des raisons décisives à l'appui de leur politique. Selon M.

Thiers, la guerre civile était la cause de tous les maux de l'Espagne;

c'était l'insurrection carliste qui fomentait les terreurs et les

passions révolutionnaires; que la guerre civile fût étouffée, l'Espagne

deviendrait gouvernable. Puisque le gouvernement de la reine Isabelle

n'était pas en état d'étouffer la guerre civile, c'était à la France

d'accomplir cette oeuvre. Par le traité de la quadruple alliance elle

s'y était engagée. D'ailleurs l'intérêt français le commandait aussi

bien que l'intérêt espagnol; la France de 1830 ne pouvait souffrir en

Espagne le triomphe de don Carlos. Dans l'opinion du roi Louis-Philippe,

au contraire, plus la guerre civile et l'anarchie se montraient

opiniâtres en Espagne, moins la France devait se charger d'aller

elle-même y mettre fin; quels que fussent au premier moment ses succès,

elle entreprendrait là une oeuvre impossible; ni l'insurrection

carliste, ni l'anarchie n'étaient en Espagne des accidents superficiels,

momentanés, faciles à dompter; l'une et l'autre avaient dans les

traditions, les moeurs, les passions espagnoles, des racines profondes,

et pendant longtemps elles renaîtraient sans cesse, bien plus vives

encore quand ce seraient des étrangers qui tenteraient de les réprimer.

Ce ne serait donc pas dans une courte expédition de guerre, mais

dans une longue occupation et dans une étroite association avec le

gouvernement de l'Espagne que la France se trouverait engagée. Loin

de prescrire une telle conduite, l'intérêt français l'interdisait

absolument; la France avait assez à faire de fonder, chez elle-même,

l'ordre et la liberté; elle n'avait, pour son propre compte, rien à

redouter de l'insurrection carliste en Espagne qui, dans aucun cas, ne

serait en état de rien tenter contre nous. D'ailleurs, malgré ses succès

du moment, il était très-probable que cette insurrection ne réussirait

pas, et qu'à travers des chances diverses, de tristes épreuves et de

longs efforts, le gouvernement constitutionnel de la reine Isabelle

finirait par triompher; mais c'était à l'Espagne à atteindre ce but,

car elle seule le pouvait; la France devait l'y aider, non s'en charger

elle-même. Le traité de la quadruple alliance ne nous plaçait point dans

une telle nécessité; nous avions déjà accompli, et au delà, par les

secours indirects que nous avions prêtés et que nous prêtions toujours

à la reine d'Espagne, les obligations que nous avions contractées. Nous

n'avions nul besoin, comme la Restauration en 1823, d'aller faire, au

delà des Pyrénées, nos preuves de hardiesse politique et de la fidélité

de notre armée; si nous entrions dans une intervention directe et

étendue, semblable à celle de cette époque, nous nous condamnerions,

soit à nous retirer bientôt en laissant l'Espagne en proie à toutes ses

discordes, soit à prendre, pour un temps indéfini, la responsabilité

de son gouvernement et de son avenir. Le Roi ne devait ni ne voulait

imposer à la France un tel fardeau.

On essaya de concilier les deux politiques. Le Roi consentit à ce

que les secours indirects donnés à l'Espagne reçussent une nouvelle

extension. On lui expédia des armes et des munitions de guerre. La

légion étrangère, déjà entrée au service de la reine Isabelle, avait été

réduite par ses campagnes à deux mille cinq cents hommes; il fut convenu

qu'elle serait portée à six mille hommes, par un recrutement autorisé en

France, mais opéré au nom du gouvernement espagnol et par ses agents. Un

général français de renom (il fut question du général Bugeaud et même

du maréchal Clausel) devait être appelé à commander ce corps auquel

s'adjoindraient quelques régiments espagnols, mais qui resterait

officiellement sous les ordres du général en chef de l'armée espagnole.

M. Thiers, de son côté, parut se contenter de ce développement de la

coopération; et M. de Bois-le-Comte que, précisément à cette époque, il

envoya en mission à Madrid, où M. de Rayneval était gravement malade,

fut chargé de déclarer au cabinet espagnol que le gouvernement français

n'irait pas au delà. En rendant compte le 9 août 1836 à M. Thiërs de

son arrivée à Madrid et de sa première entrevue avec M. Isturiz: «Je

commençai, dit M. de Bois-le-Comte, par lui dire que je devais l'engager

de la manière la plus absolue, la plus positive, la plus illimitée, à

renoncer à toute idée d'intervention directe; que le gouvernement du Roi

avait vu avec regret que, malgré tout ce que nous avions représenté de

l'impossibilité où nous étions d'adopter ce moyen, cependant on n'avait

jamais perdu l'espoir de nous y amener un jour; que je devais détruire

une illusion qui avait eu une influence fatale, car en montrant toujours

cette perspective comme dernière ressource, elle avait empêché la cause

royale de déployer toute son énergie et de développer tous ses moyens.»

Mais les paroles les plus positives ne suffisent pas à résoudre les

questions ni à abolir les espérances qui ont longtemps couvé dans l'âme

des peuples; le 12 août 1836, trois jours après avoir fait à M. Isturiz

la déclaration que je viens de citer, M. de Bois-le-Comte écrivit à M.

Thiers: «Les Espagnols sont tellement accoutumés à nous voir intervenir

dans leurs affaires, et à nous voir régler leurs questions de

succession, depuis Henri de Transtamare jusqu'à Philippe V, Ferdinand

VII et son père, et la reine Isabelle, que l'idée que nous finirons par

intervenir chez eux s'y est profondément accréditée, de manière à ne

pouvoir que bien difficilement être déracinée dans ce pays. Ils pensent

qu'ils doivent nous laisser parler, et que nous finirons toujours par

en venir à une intervention directe, ne pouvant supporter en Espagne

ni l'anarchie révolutionnaire, ni la restauration de don Carlos. J'ai

trouvé cette idée dans M. Isturiz comme dans la régente et dans toute

sa cour; je n'ai pas eu trop, pour la combattre, de toute la force des

expressions que Votre Excellence avait employées pour me bien pénétrer

de la ferme résolution du gouvernement de toujours se refuser à une

intervention directe; je crois être parvenu à convaincre la reine

Christine et M. Isturiz, et leur avoir fait enfin comprendre qu'ils

devaient chercher leur salut dans leur propre énergie, et nous

considérer ensuite comme leur plus puissant appui, mais non plus comme

le principe vital de leur cause. Mais cette impression, que j'ai pu

produire sur la reine et sur son gouvernement, n'a pas été celle qu'a

reçue le public; la coïncidence de mon arrivée avec les succès des

carlistes, et avec la proclamation en Aragon et en Andalousie de la

constitution de 1812, a répandu dans tous les esprits la confiance que

j'apportais enfin cette intervention tant désirée; les uns ont dit que

j'annonçais l'intervention même, les autres une mesure qui y conduirait

immanquablement.»

Il fallait sortir de cette situation qui tenait les esprits incertains,

à Paris dans l'action et à Madrid dans l'attente; il fallait choisir

enfin entre l'appui indirect et limité et l'intervention directe et

complète. La discussion recommença dans le conseil, de jour en jour plus

vive et plus claire. Le Roi crut avoir le droit de se plaindre que,

dans l'exécution des mesures de secours indirect qu'il avait naguère

consenties, on eût dépassé les limites convenues; le recrutement de la

légion étrangère, qui devait la porter à six mille hommes, s'élevait

déjà, disait-il, à huit mille, et était encore poussé avec ardeur, non

par l'intermédiaire du ministre d'Espagne, le général Alava, ainsi que

cela avait été réglé, mais par les aides de camp du ministre de la

guerre lui-même, le maréchal Maison, à qui surtout le Roi s'en prenait

de ces secrètes infractions aux décisions du gouvernement. Les

questions, les explications, les récriminations se succédaient

incessamment dans le conseil où six des ministres se rangeaient à l'avis

de M. Thiers, et un seul, le comte de Montalivet, à celui du Roi. Les

deux politiques étaient en présence et en crise, toutes deux soutenues

avec une conviction sincère et forte, et s'appuyant, l'une sur l'urgence

des circonstances et le voeu de l'Espagne évidemment prononcé en faveur

de l'intervention, l'autre sur les considérations d'avenir et le

sentiment de la France qui s'y montrait clairement contraire: «Rien ne

peut amener le Roi à l'intervention, lui dit un jour M. Thiers, et rien

ne peut m'y faire renoncer.»

Sur ces entrefaites arriva à Paris la nouvelle que le 12 août, à

Saint-Ildefonse où résidaient alors la jeune reine Isabelle et la Reine

régente, les deux régiments de service, l'un des milices provinciales,

l'autre de la garde, étaient entrés tout à coup en insurrection,

s'étaient portés sur le palais de la Granja, et avaient bruyamment

réclamé la constitution de 1812. La reine Christine, avec un courage et

un sang-froid remarquables, avait vainement opposé à la sédition son

influence et sa résistance personnelles; en l'absence de toute force

effective, il avait fallu céder; la reine avait enfin autorisé la troupe

«à jurer la constitution jusqu'à la réunion des Cortès;» et le 13 août,

sur la place de Saint-Ildefonse, soldats et officiers avaient en effet

prêté ce serment. Le 14, la même insurrection éclata à Madrid; le

général Quesada la contint un moment; mais le 15, quand on apprit à

Madrid ce qui venait de se passer à Saint-Ildefonse, le mouvement devint

irrésistible; le cabinet Isturiz se dispersa; un ministère nouveau,

formé d'anciens partisans de la constitution de 1812, fut imposé à la

Reine régente, sous la présidence de M. Calatrava; le 17 août, les deux

reines rentrèrent à Madrid; les Cortès, qui étaient sur le point de se

réunir, furent dissoutes, et le 21 août, un décret royal convoqua pour

le 24 octobre des Cortès nouvelles, selon le système électoral prescrit

par là constitution de 1812 et pour la remettre en vigueur.

Puisque je viens de parler du général Quesàda et de son attitude en face

de la sédition, je veux reproduire ici textuellement ce qu'écrivit le 30

août M. de Bois-le-Comte sur sa mort et son caractère. C'est le droit

des grands coeurs, morts par des violences barbares, que le souvenir de

leurs derniers moments soit conservé avec respect, pour la gloire de

leur nom et aussi pour l'instruction des vivants; le stoïcien Thrasea,

condamné par Néron, disait à son gendre Helvidius Prïscus en se faisant

ouvrir les veines: «Regarde, jeune homme, tu es né dans des temps où il

convient de fortifier son âme par de fermes exemples[16].» Nous avons

vu les jours où de pareils exemples étaient aussi nécessaires en France

qu'à Rome sous Néron; ces jours sont loin de nous; mais aujourd'hui

encore, et à l'abri des périls qui menaceraient la vie, il est

bon d'apprendre à bien garder son honneur: «La première idée

des révolutionnaires devenus maîtres de la capitale, dit M. de

Bois-le-Comte, fut d'empêcher que Quesada ne leur échappât; prévenu trop

tard, il prit la route de Burgos; il y était à peine qu'il y fut suivi

par une multitude de miliciens. Il reconnut bientôt qu'il ne pouvait se

soustraire à leur poursuite. Arrivé à Hortaleza, à une lieue de Madrid,

il se jeta dans une maison. Les miliciens arrivaient déjà; une petite

fille, qui le vit, lui demanda s'il désirait parler au curé: «Sans

doute, dit-il; le curé, j'en ai besoin, car je vais mourir.» Résigné à

son sort, il se promenait à grands pas dans la chambre, sans chercher à

se dérober aux regards, et passant la main dans ses cheveux, selon son

geste habituel. Les miliciens n'osèrent l'attaquer corps à corps; ils

lui tirèrent un coup de fusil à travers les barreaux de la fenêtre; la

balle lui entra dans le corps. Il les regarda: «Si vous voulez que je

meure, leur dit-il, il faut m'en tirer un second; celui-là ne suffit

pas. «Plusieurs coups partirent; on enfonça la porte; on le perça à

coups d'épée; la fureur des assassins s'assouvit par mille atrocités

exercées sur son corps encore vivant et continuées sur son cadavre.

Ainsi périt cet homme, véritable Espagnol, extrême dans ses qualités

comme dans ses défauts, fougueux soldat de la foi en 1823, promoteur

anarchique du renversement de M. Zéa Bermudès en 1833, ayant, dans

toutes les autres circonstances, constamment attaqué et contenu, avec la

même énergie, les mêmes bravades et la même jactance, les carlistes

et les hommes des clubs et de la révolution; il voyait son sort, et

marchait à l'encontre sans illusion, sans espoir et sans trouble. Il

contint à lui seul le mouvement révolutionnaire à Madrid, et il lui

avait arraché les armes, quand la cause de la Reine fit naufrage sur un

autre point et l'entraîna dans sa chute.»

[Note 16: _Specta, juvenis; in ea tempora natus es quibus firmare animum

expediai constantibus exemplis_. (Tacite, _Annales_, l. XVI, chap.

xxxv.)]

Le meurtre de Quesada, la fuite des principaux chefs du parti modéré,

les clameurs sanguinaires qui s'élevaient contre eux, les nouvelles

des provinces qui annonçaient presque partout la même effervescence,

jetaient la population honnête et tranquille dans une consternation

pleine d'alarmes: «Je ne crois pas à une terreur en Espagne, écrivait à

M. Thiers M. de Bois-le-Comte, mais les esprits sont très-frappés; pas

un journal n'a encore osé blâmer le meurtre de Quesada, commis depuis

dix jours; pas un seul n'a osé élever un doute sur la parfaite

spontanéité avec laquelle la Reine a accepté la constitution; la

rédaction de tous les journaux modérés a été renouvelée; il n'y a pas

en ce moment à Madrid un seul journal d'opposition; quant à un journal

carliste, il n'est jamais venu dans la pensée de personne qu'il fût

possible d'en établir un. Avec de pareilles moeurs publiques, il est

difficile de faire marcher ici un gouvernement basé sur la publicité

et sur la libre discussion... Quant à nous, la partie intelligente des

révolutionnaires voudrait ménager la France et hériter de son appui;

la partie brutale, qui domine dans les rues et les casernes, et

malheureusement aussi dans les sociétés secrètes d'où est sorti tout

ce mouvement, affecte de nous braver, et l'on entend perpétuellement

répéter depuis quelques jours dans les cafés de Madrid ce mot qui a fini

par y devenir proverbial: «_A ver ahora lo que haran esos picaros de

Franceses;_ nous allons voir maintenant ce que feront ces vauriens de

Français[17].»

[Note 17: Dépêches de M. Bois-le-Comte, des 21 et 27 août 1836.]

La perplexité fut grande dans le conseil, déjà si agité, quand toutes

ces nouvelles arrivèrent coup sur coup à Paris. Au profit de qui

s'accomplirait désormais l'intervention, si elle s'accomplissait?

Quel gouvernement irait-on soutenir en Espagne? La reine Christine

resterait-elle régente? Quelle serait, envers les hommes qui ramenaient

par la violence la constitution de 1812, l'attitude du cabinet anglais?

M. Mendizabal, à qui il avait paru porter tant de bienveillance, était,

selon tous les rapports, le principal fauteur de l'insurrection de

Saint-Ildefonse et de Madrid. L'avenir de l'Espagne était chargé de

ténèbres, et d'orages dans les ténèbres. Plus décidé que jamais à n'y

point associer la France et son gouvernement, le Roi demanda que les

corps rassemblés sur les Pyrénées fassent dissous, afin qu'il fût

bien clair qu'ils n'entreraient pas en Espagne à l'appui du pouvoir

révolutionnaire et des chances obscures qui venaient d'y apparaître.

Le cabinet se refusa formellement à cette mesure, disant que ce serait

renoncer décidément et ouvertement à l'intervention: «Il faut rompre

la glace, dit M. Thiers; le Roi ne veut pas l'intervention; nous

la voulons; je me retire.» Ses collègues, à l'exception de M. de

Montalivet, adhérèrent à sa démission: «Messieurs, dit le Roi, il est

donc entendu que le cabinet est dissous; je vous demande de n'en point

parler et de rester à vos postes pendant que je vous chercherai des

successeurs.» Aucun doute, ni aucune plainte ne pouvaient s'élever; le

Roi et ses conseillers se séparaient pour une dissidence profonde sur

une question grave qui devait être portée devant les Chambres et le

pays; ils usaient les uns et les autres d'un droit incontestable,

garantie de leur influence et de leur dignité mutuelles dans le

gouvernement de l'État. La retraite du cabinet devint promptement

publique, et l'on ne tarda pas à entrevoir quels seraient ses

successeurs.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 4) · 第 8 / 76 题