PIERRE.

_Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Rodolphe WURTZ, 405e Régiment

d'Infanterie, tombé au champ d'honneur en Champagne._

Ma chère petite Maman,

J'espère que tu ne recevras jamais cette lettre, car si elle te parvient

un jour, c'est que je serai allé retrouver papa et mon cher petit frère.

Cette idée de mort ne m'épouvante pas le moins du monde. Si je tombe,

ce sera pour la France, en faisant mon devoir, comme autant d'hommes le

font en ce moment.

Il n'y a que toi qui m'inquiète, et je me dis: «Que deviendr [illisible]

a pauvre maman?» Si je viens à mourir, voilà ce que tu feras. D'abord,

tu auras et conserveras beaucoup de calme, tu garderas ton sang-froid

et tu ne t'en iras pas par les rues en criant ton désespoir; ta douleur

sera calme et digne.

Puis tu iras à Luché-Thouarsais, sur la tombe de papa, et tu lui diras

que ses deux fils sont morts en faisant leur devoir et que son gendre en

a fait autant.

Mon père sera content de savoir que son grand Rodolphe et son petit

Emile sont tombés au champ d'honneur.

Tu lui diras aussi que Rodolphe est tombé avec l'épaulette, face à

l'ennemi et en tête de ses hommes. Il sera heureux, notre pauvre père,

et toi aussi, chère maman, tu auras la satisfaction d'avoir donné le

jour à des gens de bien, quoique certains en aient douté.

Tu retourneras à ton travail à la gare de Chef-Boutonne, et tu

continueras jusqu'au jour où tu jugeras être assez fatiguée et avoir

assez travaillé pour te reposer.

Tu retourneras dans ton pays, en Alsace redevenue française, et tu

te diras si tu es à Thann ou à Strasbourg, c'est que tes fils auront

contribué à rendre à la France nos chères provinces.

Que cette pensée te soit douce au coeur. Elle sera une consolation dans

ta vieillesse. Je te veux et te désire toujours bon courage et de la

confiance. Le sacrifice bien accepté, la joie dans la résignation font

les forts. Tu chasseras bien loin de toi toute colère contre qui que

ce soit; tu ne seras point jalouse des mères qui auront conservé leurs

enfants. S'il t'arrive parfois de pousser des soupirs en voyant les

camarades de mon frère ou les miens, songe que tes fils ne souffrent

plus et que leur mort glorieuse vaut bien la misérable existence de ceux

qui restent.

C'est bien promis, n'est-ce pas? si je ne reviens pas, tu diras que les

dernières pensées de ton grand fils ont été vers toi et vers ma soeur

Blanche et que du paradis des braves je vous protégerai toutes les deux.

Bons baisers, donc, et du courage et de la force de coeur, dans la vie

comme dans la mort.

Rudolphe WURTZ.

La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918 · 第 150 / 150 题