20 Août.

Ma chère petite Lulu,

Je reçois bien tes lettres. En est-il de même des miennes pour toi? Je

ne le pense pas, elles doivent subir un retard considérable depuis

qu'il nous est permis à nouveau d'écrire sous enveloppe fermée, car, ne

pouvant s'assurer de l'observation stricte des consignes imposées aux

militaires que très difficilement, l'autorité supérieure les retarde

afin que, lorsqu'elles parviennent aux intéressés, les renseignements

donnés ne puissent être nuisibles aux mouvements ordonnés; mais enfin tu

les recevras. Dans cet ordre d'idées, je puis donc te parler de ma vie

de soldat, mais sans détails, tu dois le comprendre.

La guerre actuelle est une guerre où toute l'intelligence de l'homme est

mise à épreuve sous toutes ses formes: se masquer, c'est l'attention de

toutes les secondes; se démasquer, c'est le courage à l'instant choisi;

se garantir est un devoir, tout comme ricaner à la mort comme il le faut

en est un autre. Puisque ton coeur de femme est assez stoïque, je vais

te donner avec la plus grande sincérité, dénuée d'aucune ficelle, des

épisodes. Je vois des choses qui vont te laisser rêveuse.

Rien en ce moment et depuis une demi-heure déjà, et cela va durer tout

le jour. Je t'écris au son d'une musique militaire en plein centre

d'action--c'est fou--non, c'est sublime. Ici, la mort se fait en plein

champ. On salue celui qui tombe par une salve ou par une marche qui

hurle: «En avant!» On ne pleure pas les morts, on les élève aux nues

sur des ondes sonores qui relient le coeur de l'homme aux confins du

ciel.... Une civière passe, on salue et on chante la gloire aux héros,

on fait des funérailles de soldat; il semble que celui qui vient

d'entrer dans le repos éternel vient d'illuminer le bataillon d'un rayon

de gloire de plus. Jamais une larme, jamais un sanglot, un cri immense

des canons qui crachent, des cuivres qui sonnent--Vive la France!--Quand

le silence se fait, la civière a marqué sa trace lumineuse dans un

sillon de têtes nues où l'imagination a tracé la route du devoir.

Hier, j'ai vu, écouté et regardé six hommes à béret montagnard, qui

jouaient une banque endiablée, car ici l'argent compte à peu près comme

les haricots que l'on joue en famille; pour placer les cartes, ils

avaient une planche ronde ou plutôt ovale; un éclat d'obus gros comme

une noix tombe au milieu de la planche, crève une carte.... J'étais à un

mètre d'eux, je suivais sur leurs visages non pas les émotions que le

jeu pouvait y mettre, car il y a longtemps que leurs muscles sont voués

à l'impassibilité, mais la trace des rires que les saillies, les lazzi

pouvaient entraîner, je les ai vus tous comme l'objectif le plus pur

pouvait les prendre et voici ce que j'ai vu: l'un d'eux, celui qui

distribuait les cartes, a pris la carte crevée, qui désormais allait se

reconnaître, et a dit une seule parole: «Salauds!» Aucun des six hommes

n'a interrompu son jeu; l'un des cinq autres a dit: «Donne-moi une

carte». Et la partie a continué sans qu'une parole de fanfaronnade soit

ajoutée. J'ai regardé ces hommes et, moi que tu connais, j'ai rougi ...

j'ai rougi pour moi-même qui venais de saluer l'obus avec un serrement

de coeur, j'ai rougi pour mon courage de jeunesse que j'ai un peu oublié

dans la quiétude du foyer, j'ai rougi pour mes nerfs encore indomptés

et, une larme de rage au fond du coeur, j'ai fait le serment de forcer

ma carcasse humaine à faire arrêter mon coeur plutôt que de le sentir

battre pour autre chose que pour la cause que nous défendons. Ces hommes

sont au feu pour la plupart depuis un an et la mort ils ne s'en soucient

guère. C'est eux qui sont devenus des hommes malgré leur jeunesse et

c'est nous qui sommes des enfants; mais déjà nous nous ressaisissons au

contact de tant de vaillance et la meilleure des preuves c'est que la

nuit, moi et mes compagnons, nous dormons du sommeil du juste et qu'avec

le temps, nos nerfs obéissent à nos cerveaux.

Quant à l'avenir, il est certain que l'Allemagne est vaincue, que le

soleil luit. Ceux qui en douteraient peuvent toujours prendre un

billet d'aller et retour pour le front. Ici, plus rien des doutes, des

torpeurs, des angoisses; rien que du soleil dans l'âme, même dans la

brume; de la joie, même dans le malheur, et des fêtes sublimes, même

dans la mort!...

_Lettre écrite par l'Adjudant Paul OUDIN, 128e Régiment d'Infanterie,

tombé au champ d'honneur le 12 Mai 1916._

A vous, chers et bons parents, mes dernières pensées.

Je ne puis trouver d'accents assez forts pour vous remercier des bons

soins dont vous m'avez entouré.

Je vous sais à l'abri du besoin et si je tombe ce sera ma consolation.

Mille fois merci et tendres baisers.

La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918 · 第 125 / 150 题