Ma chère petite Lulu,
Je reçois bien tes lettres. En est-il de même des miennes pour toi? Je
ne le pense pas, elles doivent subir un retard considérable depuis
qu'il nous est permis à nouveau d'écrire sous enveloppe fermée, car, ne
pouvant s'assurer de l'observation stricte des consignes imposées aux
militaires que très difficilement, l'autorité supérieure les retarde
afin que, lorsqu'elles parviennent aux intéressés, les renseignements
donnés ne puissent être nuisibles aux mouvements ordonnés; mais enfin tu
les recevras. Dans cet ordre d'idées, je puis donc te parler de ma vie
de soldat, mais sans détails, tu dois le comprendre.
La guerre actuelle est une guerre où toute l'intelligence de l'homme est
mise à épreuve sous toutes ses formes: se masquer, c'est l'attention de
toutes les secondes; se démasquer, c'est le courage à l'instant choisi;
se garantir est un devoir, tout comme ricaner à la mort comme il le faut
en est un autre. Puisque ton coeur de femme est assez stoïque, je vais
te donner avec la plus grande sincérité, dénuée d'aucune ficelle, des
épisodes. Je vois des choses qui vont te laisser rêveuse.
Rien en ce moment et depuis une demi-heure déjà, et cela va durer tout
le jour. Je t'écris au son d'une musique militaire en plein centre
d'action--c'est fou--non, c'est sublime. Ici, la mort se fait en plein
champ. On salue celui qui tombe par une salve ou par une marche qui
hurle: «En avant!» On ne pleure pas les morts, on les élève aux nues
sur des ondes sonores qui relient le coeur de l'homme aux confins du
ciel.... Une civière passe, on salue et on chante la gloire aux héros,
on fait des funérailles de soldat; il semble que celui qui vient
d'entrer dans le repos éternel vient d'illuminer le bataillon d'un rayon
de gloire de plus. Jamais une larme, jamais un sanglot, un cri immense
des canons qui crachent, des cuivres qui sonnent--Vive la France!--Quand
le silence se fait, la civière a marqué sa trace lumineuse dans un
sillon de têtes nues où l'imagination a tracé la route du devoir.
Hier, j'ai vu, écouté et regardé six hommes à béret montagnard, qui
jouaient une banque endiablée, car ici l'argent compte à peu près comme
les haricots que l'on joue en famille; pour placer les cartes, ils
avaient une planche ronde ou plutôt ovale; un éclat d'obus gros comme
une noix tombe au milieu de la planche, crève une carte.... J'étais à un
mètre d'eux, je suivais sur leurs visages non pas les émotions que le
jeu pouvait y mettre, car il y a longtemps que leurs muscles sont voués
à l'impassibilité, mais la trace des rires que les saillies, les lazzi
pouvaient entraîner, je les ai vus tous comme l'objectif le plus pur
pouvait les prendre et voici ce que j'ai vu: l'un d'eux, celui qui
distribuait les cartes, a pris la carte crevée, qui désormais allait se
reconnaître, et a dit une seule parole: «Salauds!» Aucun des six hommes
n'a interrompu son jeu; l'un des cinq autres a dit: «Donne-moi une
carte». Et la partie a continué sans qu'une parole de fanfaronnade soit
ajoutée. J'ai regardé ces hommes et, moi que tu connais, j'ai rougi ...
j'ai rougi pour moi-même qui venais de saluer l'obus avec un serrement
de coeur, j'ai rougi pour mon courage de jeunesse que j'ai un peu oublié
dans la quiétude du foyer, j'ai rougi pour mes nerfs encore indomptés
et, une larme de rage au fond du coeur, j'ai fait le serment de forcer
ma carcasse humaine à faire arrêter mon coeur plutôt que de le sentir
battre pour autre chose que pour la cause que nous défendons. Ces hommes
sont au feu pour la plupart depuis un an et la mort ils ne s'en soucient
guère. C'est eux qui sont devenus des hommes malgré leur jeunesse et
c'est nous qui sommes des enfants; mais déjà nous nous ressaisissons au
contact de tant de vaillance et la meilleure des preuves c'est que la
nuit, moi et mes compagnons, nous dormons du sommeil du juste et qu'avec
le temps, nos nerfs obéissent à nos cerveaux.
Quant à l'avenir, il est certain que l'Allemagne est vaincue, que le
soleil luit. Ceux qui en douteraient peuvent toujours prendre un
billet d'aller et retour pour le front. Ici, plus rien des doutes, des
torpeurs, des angoisses; rien que du soleil dans l'âme, même dans la
brume; de la joie, même dans le malheur, et des fêtes sublimes, même
dans la mort!...
_Lettre écrite par l'Adjudant Paul OUDIN, 128e Régiment d'Infanterie,
tombé au champ d'honneur le 12 Mai 1916._
A vous, chers et bons parents, mes dernières pensées.
Je ne puis trouver d'accents assez forts pour vous remercier des bons
soins dont vous m'avez entouré.
Je vous sais à l'abri du besoin et si je tombe ce sera ma consolation.
Mille fois merci et tendres baisers.