14 Juin 1915.

Mes bien chers Parents,

Je viens de recevoir votre lettre du 10 Juin et j'y réponds

immédiatement. Nous sommes aujourd'hui au repos sur place à Gaschney. Ma

santé est toujours excellente, je ne puis demander mieux à ce sujet-là;

au moral, il en est de même.

Je suis un peu inquiet au sujet de maman; papa me dit que chaque jour

elle se décourage un peu.

Il ne faut pas de cela, au contraire; malgré les soucis de l'heure

présente, il ne faut songer qu'au but poursuivi. Je crois qu'aujourd'hui

nous tenons la main sur les Boches. En particulier dans le secteur, _ils

ont peur de nous_, et l'heure n'est pas éloignée où nous allons leur

passer une triquette quelque chose de soigné. Tous les jours, au

contraire, je suis plus confiant dans l'avenir, et ce n'est pas un

sentiment unique, personnel, c'est aussi le sentiment _vrai_ de nos

chefs, de mes camarades.

On les aura, on veut les avoir. Mais il ne faut pas se leurrer. Pire que

les poux qui se collent partout, ils se cramponnent; mais maintenant

c'en est fait: on leur passera sur le ventre et demain nous verrons se

lever devant nous une ère de bonheur. On sera d'autant plus heureux que

notre bonheur aura été payé plus cher. Quelle satisfaction n'aurons-nous

pas au retour!

Ne serez-vous pas, et maman aussi, très fiers après la guerre de vous

dire, de pouvoir dire à tous: mon fils, notre enfant, a fait son devoir;

et moi-même, auprès de vous, je marcherai la tête bien haute, fier de

pouvoir chanter bien haut: «Dans cette lutte gigantesque, j'ai pris ma

part, j'ai collaboré à cette oeuvre immense, j'y ai trempé mon courage,

éprouvé mon énergie», et je ne souhaite qu'une chose, pouvoir dire

jusqu'à la fin, comme je puis le faire aujourd'hui, jamais mon courage

ni mon énergie n'ont faibli.

Je dirai même, mais ceci comme un enfant cause à ses parents, en pleine

intimité et en toute franchise, et sans forfanterie de ma part: Si vous

saviez comme je suis heureux, étant chef de section, de sentir autour de

moi mes cinquante _lapins_ qui ont en moi une confiance absolue. Il est

une chanson bien douce à mon âme quand j'entends leurs conversations

après une petite affaire, le soir au bivouac: «Avec le sergent

Ollagnier, ça c'est un gars, j'irais n'importe où»; c'est un caporal de

ma section qui disait cela. Eh bien! voyez-vous, je l'aurais embrassé,

c'était aussi bon pour moi que si devant la brigade on m'eût donné la

médaille militaire.

Malgré cela, n'ayez point trop d'inquiétude, je sais que j'ai non

seulement à me garder pour vous, pour Germaine, mais aussi que les

cinquante hommes de ma section ont aussi des mères, des femmes, des

enfants.

Donc, je vous en prie, bien chers parents, pas de défaillances, même

d'une minute. Ce serait m'ôter de mon courage, de ma confiance que de

savoir que là-bas, bien loin, à la maison, maman se désespère.

J'attends une lettre dans laquelle maman me dira elle-même qu'elle a

repris le dessus, et m'exhortant à avoir confiance.

Adieu, bien chers parents, recevez mes plus tendres embrassades.

La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918 · 第 123 / 150 题