Mes bien chers Parents,
Je viens de recevoir votre lettre du 10 Juin et j'y réponds
immédiatement. Nous sommes aujourd'hui au repos sur place à Gaschney. Ma
santé est toujours excellente, je ne puis demander mieux à ce sujet-là;
au moral, il en est de même.
Je suis un peu inquiet au sujet de maman; papa me dit que chaque jour
elle se décourage un peu.
Il ne faut pas de cela, au contraire; malgré les soucis de l'heure
présente, il ne faut songer qu'au but poursuivi. Je crois qu'aujourd'hui
nous tenons la main sur les Boches. En particulier dans le secteur, _ils
ont peur de nous_, et l'heure n'est pas éloignée où nous allons leur
passer une triquette quelque chose de soigné. Tous les jours, au
contraire, je suis plus confiant dans l'avenir, et ce n'est pas un
sentiment unique, personnel, c'est aussi le sentiment _vrai_ de nos
chefs, de mes camarades.
On les aura, on veut les avoir. Mais il ne faut pas se leurrer. Pire que
les poux qui se collent partout, ils se cramponnent; mais maintenant
c'en est fait: on leur passera sur le ventre et demain nous verrons se
lever devant nous une ère de bonheur. On sera d'autant plus heureux que
notre bonheur aura été payé plus cher. Quelle satisfaction n'aurons-nous
pas au retour!
Ne serez-vous pas, et maman aussi, très fiers après la guerre de vous
dire, de pouvoir dire à tous: mon fils, notre enfant, a fait son devoir;
et moi-même, auprès de vous, je marcherai la tête bien haute, fier de
pouvoir chanter bien haut: «Dans cette lutte gigantesque, j'ai pris ma
part, j'ai collaboré à cette oeuvre immense, j'y ai trempé mon courage,
éprouvé mon énergie», et je ne souhaite qu'une chose, pouvoir dire
jusqu'à la fin, comme je puis le faire aujourd'hui, jamais mon courage
ni mon énergie n'ont faibli.
Je dirai même, mais ceci comme un enfant cause à ses parents, en pleine
intimité et en toute franchise, et sans forfanterie de ma part: Si vous
saviez comme je suis heureux, étant chef de section, de sentir autour de
moi mes cinquante _lapins_ qui ont en moi une confiance absolue. Il est
une chanson bien douce à mon âme quand j'entends leurs conversations
après une petite affaire, le soir au bivouac: «Avec le sergent
Ollagnier, ça c'est un gars, j'irais n'importe où»; c'est un caporal de
ma section qui disait cela. Eh bien! voyez-vous, je l'aurais embrassé,
c'était aussi bon pour moi que si devant la brigade on m'eût donné la
médaille militaire.
Malgré cela, n'ayez point trop d'inquiétude, je sais que j'ai non
seulement à me garder pour vous, pour Germaine, mais aussi que les
cinquante hommes de ma section ont aussi des mères, des femmes, des
enfants.
Donc, je vous en prie, bien chers parents, pas de défaillances, même
d'une minute. Ce serait m'ôter de mon courage, de ma confiance que de
savoir que là-bas, bien loin, à la maison, maman se désespère.
J'attends une lettre dans laquelle maman me dira elle-même qu'elle a
repris le dessus, et m'exhortant à avoir confiance.
Adieu, bien chers parents, recevez mes plus tendres embrassades.