24 Septembre 1915.

Ma chère petite Amie,

Je t'écris cette lettre à tout hasard; demain matin, à l'aube, vers les

3 h. 1/4, 4 heures, nous partons à la charge: c'est la grande, peut-être

la victorieuse offensive, comme nous l'espérons tous, comme nous en

sommes tous sûrs; nous devons percer et nous percerons, si ce n'est pas

ici, c'est à côté que cela aura lieu.

Or, le 66e a l'honneur d'attaquer et le 1er bataillon en tête (le mien);

je suis fier que le général nous ait jugés dignes de cet effort. Le sort

est aveugle et peut me frapper, comme il peut m'épargner; tu peux être

certaine que, dans l'un comme dans l'autre cas, je ferai mon devoir,

tout mon devoir.

Si je suis tué, annonce-le à maman et à papa avec de grands ménagements;

ma seule douleur, mon seul regret est que ma mort puisse vous faire de

la peine à vous tous que j'aime tant; mais pourquoi pleurer, nous nous

retrouverons un jour tous ensemble, un peu plus tôt, un peu plus tard.

Et puis, n'est-ce pas la plus belle mort qui soit au monde, une mort

utile, une mort pour un but, pour une idée, pour un idéal. Et dans le

siècle médiocre où nous sommes, cela fait du bien de se dire: «Eh bien,

moi, j'aurai au moins servi à quelque chose et j'aurai la mort qui me

plaît le plus.»

Je veux être enterré là où je serai tombé. Je ne veux pas être enfermé

dans un cimetière où l'on étouffe. Je serai mieux et plus à ma place

de soldat dans la terre de France, dans un de ces beaux champs pour

lesquels je donne ma vie avec joie, je vous le jure.

Cette lettre te parviendrait seulement dans le cas où il me serait

arrivé malheur.

Je vous embrasse tous qui avez été si bons pour moi et que j'aime du

plus profond de mon coeur.

La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918 · 第 105 / 150 题