Mon cher Papa,
Si jamais cette lettre t'arrive, ce sera parce que je serai tombé
glorieusement dans la grande bataille qui va achever le triomphe de la
France. C'est de bon coeur que je donne ma vie pour la plus belle de
toutes les causes. Je n'aurai que le regret de vous faire de la peine
à toi et à maman. Je vous en supplie, ne pleurez pas; c'est si beau
de mourir utilement! Nous sommes régiment d'attaque; les jeunes de la
classe 15 vont montrer le chemin victorieux aux vieux.
Si tu as l'occasion d'écrire à Monsieur Canivinq, dis-lui de dire à mes
camarades de Carnot de faire comme nous, de consacrer leur vie à notre
beau pays de liberté, de se rappeler le cri de ralliement de 1915: «En
avant pour la France!»
Je vous embrasse tous de tout mon coeur.
Claude LANGLE.
_Lettre écrite par Raphaël LAPORTE, Aspirant au 215e Régiment
d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, à Crugny (Marne), le 28 Mai
1918._
Langres, 18 Mars 1915.
Cher Papa et chère Maman,
Je vous envoie tout simplement ce petit perce-neige, cueilli dans les
jardins de l'hôpital le 16 Mars 1915, date bénie de mes vingt ans.
Vingt ans! l'âge tant désiré et tant regretté. A cette heure, je n'ose
leur sourire. Que vais-je bien en faire de mes vingt ans? Aidez-moi,
j'ai trop peur de les gaspiller follement et de les perdre à tout
jamais.
J'ai bien réfléchi à toutes ces belles années passées. Plus j'y songe,
plus je vous aime. Merci de tout coeur. Vous les avez faites belles,
bien belles; vous m'avez gâté et à quel prix! Grand merci de votre petit
soldat plein de reconnaissance. Mille fois pardon pour tous les soucis,
les peines grandes et petites, les larmes que pendant ces vingt années
je vous ai coûtés.... Pardon, je vous aime bien quand même.
Vingt ans, être soldat: c'est toute ma fortune en ce moment, et, malgré
moi, de mon coeur à mes lèvres monte la belle phrase, le beau geste du
zouave de Patay. Mon cher papa et ma bien chère maman, ne vous inquiétez
plus si, dans quelques semaines, je tombe frappé en faisant mon devoir;
j'aurai encore le courage de redire et de tout mon coeur:
Mon âme à Dieu, mes vingt ans à la France!...
Je vous aime.
Raphaël LAPORTE.
_Lettre écrite par le Sergent LASCOUX, François-Pierre-Joseph, 412e
Régiment d'infanterie, tombé au champ d'honneur, aux tranchées de la
Miette, le 4 Octobre 1915._
Si vous recevez cette lettre, ce sera pour vous apprendre que je suis
tombé au champ d'honneur et tombé en brave et en chrétien. Je dis en
chrétien, car je suis prêt.
Je vous dis, non pas seulement au revoir, mais à Dieu, c'est là que je
vous attends et que je vous donne rendez-vous, sûr de vous y retrouver
un jour.
Soumettez-vous entièrement à la volonté de Dieu, qui a permis cet
événement pour le plus grand bien de mon âme.