_Lettre d'Emile LACCASSAGNE, petit soldat de la classe 14, adressée à
son patron chez lequel il avait été apprenti et ouvrier._
Du front, le 20 Septembre 1915.
Cher Monsieur Lasson,
C'est tout heureux que je viens de recevoir votre aimable carte. J'ai
donné également de mes nouvelles à Madame Lasson, en réponse d'une carte
que m'avait envoyée notre chère petite Nénette; vous en a-t-elle causé
sur ses petites mignonnes lettres?
Je vois que vous vous êtes fait avec cette nouvelle vie et que vous
êtes prêt à tout supporter pour contribuer avec toutes vos forces à la
défense de notre chère Patrie.
Il faut que je vous gronde un peu!... Vous le permettez, n'est-ce pas?
Oh! ne tremblez pas déjà, car je ne suis pas trop terrible, allez.
Sur votre dernière lettre, vous me parlez de vos travaux, du rendement
colossal que vous devez produire, de l'effervescence qui nuit et jour
règne dans vos ateliers. C'est heureux, c'est beau, c'est merveilleux,
c'est admirable. Et vous, quelle est votre déduction de tout cela? Que
la guerre ne touche pas à sa fin, loin de là!...
Ah! non, par exemple, vous voyez de trop belles choses pour penser comme
cela!...
Voyons, vous êtes là, vous voyez avec quelle rapidité le génie français
se montre dans toute sa beauté et dans tout son développement.
Dans un an, la France a trouvé le moyen d'être plus prête que
l'Allemagne dans quarante ans.
Chaque jour, notre puissance s'affirme davantage. Nos ennemis le
sentent, et il faut que nous, depuis le simple pioupiou jusqu'au plus
haut gradé, depuis le combattant jusqu'au peuple qui nous regarde et
nous observe, il faut que nous sachions que nous sommes les plus forts.
On installe de nouvelles machines et aussitôt vous pensez: «tout cela
prouve que la guerre ne tire pas à sa fin».
Que diriez-vous, si je vous disais, moi, que cela prouve le contraire?
Si l'on installe tout un machinisme nouveau, c'est sûrement pour
fabriquer plus vite. Si l'on fabrique plus vite, c'est que les besoins
se font plus pressants. Pensez-vous donc, si nous faisions une nouvelle
campagne d'hiver, que nous n'aurions pas, en restant sur la défensive,
le temps, pendant cinq ou six mois encore, de préparer des munitions en
vue de l'offensive prochaine, et cela sans faire des modifications dans
nos ateliers?
Il faut une fin prochaine à tout cela. Une seconde campagne d'hiver,
c'est la ruine de l'Allemagne, la misère chez nous, la mort lente,
triste, effrayante, des habitants de la tranchée, c'est une chose que
l'on envisage, mais qui, pour moi, ne se fera pas.
Pour moi, d'un côté ou de l'autre, doit se tenter un grand coup, qui
sera décisif. Si les deux partis résistent à ce choc formidable, qui
sera le dernier, il ne nous restera plus qu'à attendre, à patienter,
jusqu'à ce que l'Allemagne dise: «Eh bien!... j'en ai assez».
Mais cela n'arrivera pas, car que les Boches nous attaquent ou que nous
le fassions, quand toutes les nations civilisées seront debout contre
ce chef bandit du militarisme prussien, ils seront battus, c'est
indiscutable. Ah! ce cri que le Juif Errant de la légende entendait
retentir au-dessus de sa tête, chaque fois que, ruisselant de sueur,
brisé de lassitude, il tentait de s'arrêter: «Marche». C'est à
l'humanité tout entière que sa conscience crie aujourd'hui: «Marche à
travers les obstacles, parmi les périls, malgré la mort, marche ... sans
repos, sans trêve, jusqu'au bout, jusqu'au bout, jusqu'à la victoire,
jusqu'au sommet baigné de lumière d'où--le passé n'étant plus sous tes
pieds qu'une ombre en train de s'effacer--tu verras se lever, dans un
éblouissement, l'aube de l'avenir».
Comment vous l'expliquer, ce serait un livre à faire, mais tous ceux qui
sont là au front le comprennent et le sentent bien. Vous verrez que pour
Carnaval nous aurons presque fini. Vous serez chez vous, et j'espère
bien manger un poulet avec vous. C'est entendu.
Allons, secouez-moi un peu tous ces gens-là qui se font un mauvais sang
et qui voient tout sous un mauvais jour. Mais nous, qui sommes ici, nous
sommes toujours contents. On s'encourage soi-même, on se dit ce que je
vous raconte, on a le pouvoir de se persuader doucement, et c'est ce qui
fait notre patience et notre calme.
Comprenez-vous notre secret?
Pour ce que je vous disais l'autre jour, c'est accepté. Je sais que je
ne ferai pas cela comme qui s'amuse, ça m'est égal. Mais si je réussis,
je sais bien qu'ainsi des camarades seront sauvés, et peut-être aussi de
cela dépendra un heureux succès pour nos armes. Quand dois-je rentrer en
action? Je l'ignore, mais enfin cela arrivera.
Je souhaite fort de réussir et, si je suis tué, je désire ne l'être
qu'après avoir terminé mon travail.
Enfin, soyez tranquille, nous ferons tout notre possible pour obtenir
le succès et nous réussirons. C'est égal, ce sera terrible, mais nous
allons assister à quelque chose de beau.
Je vais terminer ma lettre, cher Monsieur Lasson, après vous avoir
souhaité bon courage et en espérant vous voir bientôt.
Allons, adieu, bonne santé.
Vive la France!